Décroissance ou
relance : le dilemme de l'autre gauche
Serge
Latouche
Ce
texte est paru dans la revue Politis.
Pour
Chrisophe Ramaux, sans relance de la croissance et de la consommation,
la réduction du temps de travail (solution
généralement attribuée aux "décroissants")
ne suffirait pas à restaurer le plein emploi (1). Dans l'optique
des échéances de 2007, il pose très justement la
question : "Peut-on concevoir un programme qui rassemblerait des
partisans de la décroissance d'un côté ; du plein
emploi, de la hausse des salaires et des droits sociaux de l'autre ? "
Dit plus brutalement dans notre jargon, peut-on penser un programme
commun entre productivistes et anti-productivistes ?
Pour les
"objecteurs de croissance", la relance par la consommation et donc par
la croissance étant (en principe) exclue, une réduction
féroce du temps de travail imposé est, en effet, une
condition nécessaire pour assurer à tous un emploi
satisfaisant dans l'horizon (pour la France) d'une réduction des
deux tiers de notre consommation des ressources naturelles.
"Les
données sur longue période attestent, selon Ramaux, que
c'est bien le niveau de la croissance qui supporte l'essentiel du
soutien à l'emploi" (2). C'est bien possible, mais les
données environnementales, elles, nous démontrent que
persévérer sur la voie de la croissance mène
à la catastrophe toutes classes confondues...
"Décélérateur"
impénitent et partie prenante au débat, Jean-Marie
Harribey, bien que partisan inconditionnel de la RTT, persiste à
tenter une médiation entre "décroissants" et "relanceurs"
et à proposer une synthèse entre productivistes et anti-productivistes
(3). Il conclut sur la nécessité "à long terme"
d'une "réorientation de la production", "qui devra prendre le
pas sur l'objectif de plus en plus absurde de croître infiniment
sans savoir ce qu'il est bon de faire croître" (4). Cependant,
Ramaux n'est pas non plus opposé à une politique
"écologique", pourvu qu'elle soit précisément dans
le long terme... Bref, pour nos experts, il faut les deux, croissance
(plus ou moins sélective) et RTT. Seule varie la proportion dans
le mélange.
Professeurs,
votre souci de l'environnement vous honore, mais votre urgence
étant de soulager la misère du pauvre peuple qui ne
consomme pas assez et souffre du chômage, ce souci s'applique au
seul "long terme" pour entrer dans les clauses obligées de
l'écologiquement correct (type développement durable).
Or, je vous le demande, ne risquons-nous pas d'être tous morts
bien avant ? Car enfin, ce long terme se réduisant de jour en
jour, on ne peut plus remettre à plus tard le changement
d'orientation. Sous peine de perdre sa raison d'être, la survie
de l'humanité, la politique écologique doit être
pensée dans le court terme.
(1) Voir son article dans Politis du 22 juin 2006 "Ne pas trop attendre de la RTT" et son livre Emploi : éloge de la stabilité. L'État social contre la flexicurité, Mille et une nuits, 2006.
(2) Op. cit,. p. 214.
(3) Jean-Marie Harribey, "Sous l'emploi, l'écologie" Politis, 13 juillet 2006.
(4) Sa chronique dans Politis, Ibid.