La décroissance
comme projet local
Serge
Latouche
Ce
texte est paru dans la revue Politis.
La
décroissance semble rénover la vieille formule
des écologistes : penser globalement, agir localement. Si
l'utopie de la décroissance implique une pensée
globale, la réalisation concrète
démarre sur le terrain. Un peu partout en France et en
Italie, des groupes décroissance se constituent
spontanément, organisent des marches, mettent en place des
réseaux. L'objection de croissance est au coeur de
contestations régionales et locales de plus en plus vives
des "grands projets" : Le TGV Lyon-Turin avec son tunnel monstrueux, le
Mégapont sur le détroit de Messine, Le
Mosé dans la lagune de Venise, les incinérateurs
à Trento et ailleurs, la centrale électrique
à charbon de Civitavecchia, etc.
La
démarche "décroissante" inspire par ailleurs des
comportements individuels et collectifs comme ceux qui entendent vivre
selon un "bilan de justice", c'est-à-dire une empreinte
écologique équitable (13OO familles dans le seul
Veneto), les écovillages, les AMAP (Associations pour le
maintien d'une agriculture paysanne), etc. L'une des initiatives les
plus originales et prometteuses est certainement le réseau
des communes nouvelles en Italie. Il s'agit d'une association
constituée de chercheurs, de mouvements sociaux et de
nombreux responsables locaux provenant de petites communes, mais aussi
d'entités plus importantes comme la province
(département) de Milan et la région Toscane, qui,
au niveau local, veulent résoudre d’une
manière honnête les problèmes
engendrés par la démesure de la
société de croissance. Lors de la
dernière réunion du réseau
à Bari, en octobre 2005, il y avait 500 participants.
L’originalité du réseau consiste dans
le choix d’une stratégie reposant sur le
territoire, c’est-à-dire dans le fait de concevoir
le local comme un champ d’interaction entre acteurs sociaux,
environnement physique et patrimoines territoriaux. Selon la charte, il
s’agit d’”un
projet politique qui valorise les ressources et les
spécificités locales, en encourageant des
processus d’autonomie consciente et responsable et en
refusant le pilotage extérieure
(hétérodirection) de la main invisible du
marché planétaire”
(1). Autrement dit, il s'agit de laboratoires d'analyse critique et
d'autogouvernement pour la défense des biens communs
rejoignant l'idée de "village urbain" et la voie
tracée par les mouvements des "villes lentes" (slowcity) .
Dans
la perspective offerte, le local n'est pas un microcosme
fermé, mais un noeud dans un réseau de relations
transversales vertueuses et solidaires, en vue
d'expérimenter des pratiques de renforcement
démocratique capables de résister à la
domination libérale, dont les budgets participatifs. En
attendant les nécessaires changements de "gouvernance"
mondiale, des collectivités locales, de la Caroline du Nord
à Châlon-sur-Saône, prennent les devants
et commencent à mettre en place des plans de lutte contre le
changement climatique.
(1)
cf. Carta del Nuovo Municipio in <www.nuovomunicipo.org>