La décroissance passe son bac !
Serge
Latouche
Ce
texte est paru dans la revue Politis.
Une
correspondante travaillant dans l'enseignement agricole m'annonce,
ravie, que l'épreuve d'expression française et de culture
socio-économique du BTS, toutes options, pour la France
métropolitaine-Antilles-Réunion-Polynésie
(coefficient 5, durée 4h) de la première session 2006, a
porté sur la décroissance. Un dossier était fourni
à l'appui, fort bien composé, ma foi. Un peu comme les
pannels des débats télévisés, à
coté du texte témoin, "Décroître et
embellir" tiré de mon livre "Décoloniser l'imaginaire"
(Parangon 2003, pp. 16-19), avaient été convoqués,
un supporter inattendu (Alain Finkielkraut haïssant les
portables), un adversaire courtois (Henri Oberdorff pour qui la
cybersociété égale une société de
liberté), un neutre plutôt favorable (Denis Clerc "La
décroissance ? Oui, mais pas pour tous), un neutre plutôt
défavorable (Guillaume Duval pour qui la solution des
problèmes de la croissance réside dans non pas moins,
mais dans encore plus de croissance), et un dessin de Plantu pour
détendre l'athmosphère. L'épreuve consistait
à répondre brièvement (entre six et dix
lignes) à trois questions portant sur la compréhension du
texte de base pour la première partie (7 points) et en une
tribune libre de trois pages sur le thème "Dire non à la
croissance est-ce s'opposer au progrès social et humain ? "(9
points).
Faut-il
se réjouir de cette belle percée de la
décroissance dans une institution officielle ou au contraire
déplorer une tentative de récupération (même
à l'insu des enseignants qui ont conçu l'épreuve)
? L'éducation (la paideia d'Aristote) est ce qui devrait
permettre à l'enfant de devenir un adulte, un citoyen, une
personne. Mais pour l'essentiel dans les sociétés
modernes, l'éducation passe par l'exemple que nous donnons
à nos enfants, à savoir la boulimie de consommation dans
un monde complètement colonisé par une
télé-poubelle et par une institution, l'école. Or
pour Illich, "Les écoles font
partie d'une société où une minorité est en
train de devenir si productive que l'on doit former la majorité
à une consommation disciplinée"(1) . Il n'y a pas
à s'étonner dans ces conditions que nos enfants soient
fortement imprégnés de l'idéologie de
l'uniformisation et du consumérisme. C'est incontestable.
Pourtant, la nécessaire décolonisation de l'imaginaire
passe aussi très largement par une éducation à la
décroissance. Celle-ci vise à donner aux enfants les
moyens de s'affirmer et de résister aux tentatives de
manipulation mentale. Au bout du compte, je pense qu'il est tout de
même réconfortant de voir qu'à coté de la
campagne publicitaire indécente de Monsanto en 2001 dans les
écoles ("Pour plus d'écologie gie gie, la biotechnologie
gie gie"), il existe encore de "bons" maitres qui s'efforcent de faire
réflechir les chères têtes blondes sur le devenir
de nos sociétés.
(1) Ivan Illich, L'enseignement : une vaine entreprise, dans Libérer l'avenir, Oeuvres complètes tome 1. Fayard, 2004, p. 137.