La décroissance :
un enjeu électoral en 2007 ?
Serge
Latouche
Ce
texte est paru dans la revue Politis.
Le thème
de la décroissance a fait en quelques mois une percée
politique et médiatique remarquable. Il est devenu un objet de
débat chez les verts, au sein du mouvement dit altermondialiste,
et même d'un public beaucoup plus vaste. La décroissance
s'est invitée dans le débat électoral national
italien à l'occasion des récentes élections. Elle
est aussi au coeur des contestations, de plus en plus vives
régionalement et localement, des "grands projets".
L'apparition de
cet "ovni" dans le microcosme politicien a mis les média en
ébulition. Journaux, radios, et même télés
s'en sont mèlés. Beaucoup se sont
déterminés pour ou contre, sans trop s'informer et le
plus souvent en déformant les rares analyses disponibles.
Au
départ, la décroissance est simplement une
bannière derrière laquelle se regroupent ceux qui ont
procédé à une critique radicale du
développement et veulent dessiner les contours d'un projet
alternatif pour une politique de l'après-développement.
Il s'agit d'une proposition nécessaire pour rouvrir l'espace de
l'inventivité et de la créativité de l'imaginaire
bloqué par le totalitarisme économiciste,
développementiste et progressiste.
Le projet de la
décroissance est donc un projet politique, au sens fort du
terme, celui de la construction, au Nord comme au Sud, de
sociétés conviviales autonomes et économes. Il ne
s'inscrit pas dans l'espace de la politique politicienne, mais vise
à rendre toute sa dignité au politique.
Tous les
régimes modernes ont été productivistes.
Républiques, dictatures, systèmes totalitaires,
gouvernements de droite ou de gauche, partis libéraux,
socialistes, populistes, sociaux-libéraux,
sociaux-démocrates, centristes, radicaux, communistes, tous ont
posé la croissance économique comme un objectif
inquestionnable. La croissance aujourd'hui, n'est une affaire rentable
qu'à la condition d'en faire porter le poids et le prix sur la
nature, sur les générations futures, sur la santé
des consommateurs et sur les conditions de travail des salariés.
C'est pourquoi une rupture est nécessaire. Tout le monde ou
presque en convient, mais nul n'ose sauter le pas. Le changement
indispensable de cap n'est pas de ceux qu'une simple élection
pourrait résoudre en mettant en place un nouveau gouvernement ou
en votant pour une autre majorité. Ce que est requis est
beaucoup plus radical : une révolution culturelle ni plus ni
moins. Toutefois, précisons tout de suite que pour nous, comme
pour Castoriadis, "Révolution ne signifie ni guerre civile ni effusion de sang" (1). Il s'agit tout autant d'un changement de culture que des structures du droit et des rapports de production.
L'alternative au
productivisme se pose à tous les niveaux : individuel, local,
régional, national et mondial, (une attention spéciale
devant être portée au niveau européen) et il faut
trouver les leviers les plus pertinents pour agir de façon
concertée et complémentaire à tous ces
échelons.
Faut-il pour
autant figer dès maintenant le mouvement sous la forme d'un
parti de la décroissance ? Nous ne le pensons pas.
Institutionnaliser prématurément le programme de la
décroissance à travers l'existence d'un parti politique
risquerait de nous faire tomber dans le piège de la politique
politicienne, alors que les conditions ne sont pas mûres pour
espérer le mettre en oeuvre. Il est de plus douteux que celui-ci
doive s'inscrire prioritairement dans le cadre problèmatique de
l'État-nation. L'agir local constitue même une voie de
solution des impasses globales (2). Peser dans le débat,
infléchir les positions des uns et des autres, faire prendre en
considération certains arguments, contribuer à faire
évoluer les mentalités, telle est à ce jour notre
mission et notre ambition. Ainsi comprise, la politique ne serait plus
une technique pour détenir le pouvoir et l'exercer, mais
redeviendrait l'autogestion de la société par ses
membres. Dire que la décroissance sera au centre du débat
électorale de 2007 serait certainement présompteux, mais
il est sûr qu'elle n'en sera pas absente.
(1) Castoriadis, Une société à la dérive, Seuil, Paris 2005, p. 177.
(2) Voir notre article : Pour une renaissance du local. l'Écologiste N° 15 Avril-Mai 2005 et Takis Fotopoulos, Vers une démocratie generale. Une démocratie directe, économique, écologique et sociale. Seuil, 2001.