L’important et l’urgent
par Serge Latouche
Politis, jeudi 13 décembre 2007
Invité
à l’assemblée générale
d’Emmaüs International, en octobre à Sarajevo, pour
sensibiliser les compagnons aux thèses de la
décroissance, j’ai été surpris de constater
que, sur environ 300 participants venant de 39 pays, moins d’une
dizaine en avaient entendu parler. En dépit du mensuel la
Décroissance (en kiosque), d’articles nombreux dans des
quotidiens, des hebdomadaires (dont Politis), des revues (dont
Entropia), d’émissions de radio et même de
télévision, les délégués
français (une majorité) n’étaient pas mieux
informés que les autres. Nous vivons donc vraiment sur des
planètes différentes.
Pourtant, le président Renzo Fior, lecteur de mes ouvrages,
m’avait invité en pensant qu’Emmaüs devait
adopter la perspective de la décroissance. Le recyclage
pratiqué par les communautés n’est-il pas
l’un des axes de la construction d’une
société autonome soutenable ? On peut estimer à
plus de 10 000 arbres par an, notais-je dans le Pari de la décroissance [1], le gaspillage épargné en France par les compagnons d’Emmaüs.
Pourtant, si mon
exposé a recueilli un indéniable succès, il a
aussi suscité des réactions négatives. Les
débats ont permis de comprendre ce paradoxe. L’abbé
Pierre a fondé ce mouvement pour répondre à une
urgence, celle des sans-abri, et plus généralement pour
remédier à l’exclusion en redonnant aux
déshérités des moyens de vivre et de retrouver la
dignité en attendant l’avènement d’une
société plus juste.
Malheureusement,
l’urgence n’a pas disparu, elle s’est même
aggravée, et Emmaüs est devenue une institution
fondamentale dans la gestion de la précarité. Il en
résulte que « l’important » la
construction d’une société soutenable a
été sacrifié à l’impératif de
la survie. Or, comment mieux y faire face que par la croissance ?
Celle-ci crée tout de même des emplois (ou en
détruit moins que la récession...), génère
des revenus. Même si l’on ne peut plus compter sur la
fameuse « retombée des richesses créées
» depuis la mondialisation libérale des marchés,
les statistiques affichent, dans l’absolu, une hausse (certes
modeste) des revenus des salariés. Bien sûr,
derrière les chiffres, la misère s’accroît,
du fait de la dégradation de la qualité de la vie.
Comment, dans ces conditions, expliquer la nécessité de
sortir du piège de la société de croissance
à ceux qui sont coincés dans la précarité ?
Pourtant, on ne résoudra pas « la question sociale »
en restant prisonnier d’un système qui détruit la
planète. Au contraire, la construction d’une
société autonome soutenable, fondée sur les
valeurs de partage, réduira les inégalités, tout
en relevant les défis écologiques.
Notes
[1] Le Pari de la décroissance, Fayard, Paris, 2006, p. 239.