L’adieu aux Seychelles
par Serge Latouche
Politis, jeudi 29 mars 2007
L’âge d’or du
consumérisme kilométrique est derrière nous. Au
moment où le milliardaire Richard Branson veut mettre le
tourisme spatial à la portée de tous (le Monde, 19 avril
2006), le très orthodoxe Financial Times (10 novembre 2006)
lui-même reconnaît, désenchanté : « Le
tourisme sera de plus en plus considéré comme
l’ennemi environnemental public mondial numéro 1. »
Le désir de voyages et
d’aventure est sans doute inscrit au coeur de l’homme, et
cette source d’enrichissement ne doit pas se tarir. Mais la
curiosité légitime et l’enquête
éducative ont été transformées en
consommation marchande destructrice de l’environnement, de la
culture et du tissu social des pays « ciblés » par
l’industrie touristique. Le « bougisme » se
déplacer toujours plus loin, plus vite, plus souvent, et moins
cher , manie largement artificielle entretenue par les
médias et les voyagistes, doit être revu à la
baisse. Et l’écotourisme et le tourisme éthique
(équitable, responsable, etc.) que l’on propose à
la place ne visent-ils pas à prolonger la survie d’une
activité marchandisée condamnée ?
L’alibi d’aider au
« développement » du Sud est fallacieux.
D’après Artisans du monde, sur un forfait vacances de 1
000 euros, 200 seulement reviennent en moyenne au pays hôte.
Pénurie de pétrole et dérèglement
climatique obligent, l’avenir sera : toujours moins loin, moins
souvent, moins vite et plus cher. À vrai dire, ce n’est
dramatique qu’en raison du vide et du désenchantement qui
nous font vivre de plus en plus virtuellement mais voyager
réellement, aux dépens de la planète.
Il nous faut réapprendre la
sagesse des âges passés, comme nous y invite Bernard Revel
: « Autrefois, partir en voyage était une aventure pleine
d’imprévus, de temps et d’incertitudes [...]. Mais
le plus souvent, homme aux semelles enracinées, on restait sur
sa terre natale. Un clocher au centre et tout autour l’horizon
délimitent un territoire suffisant pour une vie d’homme.
Entre mille possibles, choisir celui que propose le hasard dans le lieu
même où il nous fait naître, ce n’est pas
forcément un manque d’imagination. Cela peut même
être le contraire. Il ne faut pas bouger pour que
l’imagination déploie ses ailes [1]. » À la
différence des 750 peuples papous, condamnés pendant des
millénaires à vivre toute l’expérience
humaine dans l’horizon borné de leur canton (ce dont ils
ne semblaient pas souffrir outre mesure), nous avons la chance
inouïe, grâce aux merveilles de la technologie, de pouvoir
voyager virtuellement sans quitter notre foyer. Et puis,
l’aventurier dans l’âme pourra toujours se rendre en
planche à voile aux Seychelles. Si celles-ci existent encore...
Notes
[1] Journal de la pluie et du beau temps, Bernard Revel, Trabucaire, Canet, 2005.
[2] Journal de la pluie et du beau temps, Bernard Revel, Trabucaire, Canet, 2005.