L'occidentalisation à l'heure de la "globalisation"

DAKAR MARS 2005

L'occidentalisation à l'heure de la "globalisation" : Défi européen et sagesse africaine

Par Serge Latouche

 

"A la limite, l'Afrique aurait pu faire ce que l'Occident a fini par faire. Si elle ne l'a pas fait, ce n'est pas faute d'imagination ou de moyens, mais parce qu'elle a voulu autre chose".

Michael Singleton[1].

 

"Pourquoi Dieu, en détruisant le rêve de Babel, n'a-t-il pas voulu d'un gouvernement mondial, d'un marché mondial, d'une banque mondiale, d'une démocratie mondiale ? Pourquoi a t-il préféré, pour permettre aux hommes de communiquer, de petites huttes à échelle humaine, avec des fenêtres et des rues, et non des autoroutes de l'information ? (...) Pour le philosophe, (la réponse) c'est pour que les rapports humains restent personnels".
Raimon Panikkar[2]


Mon livre "L'occidentalisation du monde" est parue en France en 1989. En ce temps là, on parlait beaucoup du déclin de l'empire américain. C'était d'ailleurs le titre d'un film à succès du réalisateur québéquois Denis Arkan. Par une de ces ruses dont l'histoire a le secret, ce n'est pas l'empire américain qui s'est écroulé mais, chose incroyable et non prévue, l'empire soviétique. Depuis 1989, quinze ans seulement se sont écoulés (et en même temps une éternité !) ; la chute du mur de Berlin semblait annoncer la fin du mensonge et des illusions totalitaires. Pendant quelques années le monde occidental se prit à rêver de la paix perpétuelle qu'aménerait à coup sûr l'extension rapide à toute la planète de l'économie de marché, des droits de l'homme, des technosciences et de la démocratie. Aujourd'hui, le cauchemar a clairement succédé au rêve.

Le lendemain du 11 septembre 2001, jour de l'attentat contre les "Twin Towers", un ami me téléphonait pour me dire que, relisant la conclusion de "L'économie dévoilée" intitulée "La fin du rêve occidental", il trouvait que l'analyse y était prophétique[3]. Déjà, dans "L'occidentalisation du monde", Je mettais en garde contre la montée d'un terrorisme disposant de moyens technologiques toujours plus sophistiqués, appelé à un bel avenir du fait de la croissance des inégalités Nord-Sud et de la montée des frustrations et du ressentiment[4]. Désormais, l'occidentalisation est devenue la mondialisation et mes prévisions les plus sinistres se sont malheureusement réalisées.

On ne désamorcera pas la bombe qui menace de nous faire sauter et on n'appaisera pas la soif de revanche des laissés pour compte, en se mettant la tête dans le sable comme l'autruche et en se gargarisant de belles paroles sur l'avènement prétendu d'une société multiethnique et multiculturelle planétaire. L'Afrique ne pourrait-elle pas contribuer à résoudre la crise de l'Occident ? On est tellement habitué à penser qu'il faut aider l'Afrique, qu'il semble incongru de se poser la question inverse. On sait pourtant que le don sans contredon est pervers, c'est une forme de volonté de domination et d'arrogance. Si nous acceptions de nous reconnaître malades, peut-être pourrions-nous recevoir de l'Afrique des remèdes à nos maux. Balayons devant notre porte. Les maladies mentales, les épidémies de stress, la violence et l'insécurité des banlieues, l'usage massif de la drogue, la solitude des exclus, l'accroissement des suicides sont des symptômes du malaise dans la civilisation. Il s'agit, en effet, de réintroduire une forte dose de savoir-vivre dans un monde qui souffre d'un excès de savoir-faire... Sans doute vaut-il mieux affronter avec lucidité le péril de la mondialisation qui pourrait bien signifier la faillite de notre universalisme "tribal" et envisager sereinement son remplacement par un "pluriversalisme" authentique[5]. La sagesse africaine et l'expérience historique de la vieille Europe ne sont pas de trop pour collaborer à ce programme.


I - L'illusion du multiculturalisme

La mondialisation actuelle nous montre ce que le développement a été et que nous n'avons jamais voulu voir. Elle est, en effet, le stade suprème de l'impérialisme de l'économie. Rappelons la formule cynique d'Henry Kissinger : “La mondialisation n'est que le nouveau nom de la politique hégémonique américaine". Mais alors quel était l'ancien nom ? C'était tout simplement le développement économique lancé par Harry Truman en 1949 pour permettre au Etats-Unis de s'emparer des marchés des ex-empires coloniaux européens et éviter aux nouveaux Etats indépendants de tomber dans l'orbite soviétique. Et avant l'entreprise développementiste ? Le plus vieux nom de l'occidentalisation du monde était tout simplement la colonisation et le vieil impérialisme. Si le développement, en effet, n'a été que la poursuite de la colonisation par d'autres moyens, la nouvelle mondialisation, à son tour, n'est que la poursuite du développement avec d'autres moyens. Mondialisation et américanisation sont des phénomènes intimement liés à un processus plus ancien et plus complexe : l'occidentalisation.

Toutefois, l'Occident est un lieu introuvable. L'expérience historique unique et spécifique du monde moderne révèle un ensemble de forces relativement permanentes et des dimensions constantes sous des formes toujours renouvelées. Le triomphe actuel de la société technicienne  et marchande s'explique en partie par la conception grecque de la phusis et de la tekhné ; mais seule une adhésion à la croyance métaphysique d'une continuité absolue et d'un déterminisme stricts pourrait éliminer le hasard, les accidents et les circonstances, dans le long parcours qui nous sépare de nos origines hélléniques, judaïques et chrétiennes. L'Occident n'a consistance que dans une histoire authentique, ni totalement déterministe, ni rétrodictive, ni pleinement évolutionniste. Le passé éclaire le présent, l'explique, mais parfois le contredit et laisse présager d'autres destins qui ne se sont pas produits. Le présent poursuit certains des desseins du passé mais innove aussi radicalement.

Ce n'est qu'au terme d'une longue Odyssée que l'idéologie et la "culture" occidentales aboutiront à l'économicisation de la vie. Il est vrai que ce processus a été poussé le plus loin aux Etats Unis, terre vierge où le poids de l'histoire était quasi-absente.

Après cinquante ans d'occidentalisation économique du monde, il est naïf et de mauvaise foi d'en regretter les effets pervers. Partout dans le monde on se massacre allègrement et les États se défont au nom de la pureté de la race ou de la religion. Il y a tout lieu de penser que cet effarant retour de l'ethnocentrisme du Sud et de l'Est est au fond rigoureusement proportionnel à la secrète violence impliquée par l'imposition de la norme universaliste occidentale. Comme si, derrière l'apparente neutralité de la marchandise, des images et du juridisme, nombre de peuples percevaient en creux un ethnocentrisme paradoxal, un ethnocentrime universaliste, l'ethnocentrisme du Nord et de l'Ouest, d'autant plus dévastateur qu'il consiste en une négation officielle radicale de toute pertinence des différences culturelles. Et qui ne voit dans la culture que la marque d'un passé à abolir définitivement.

On est ainsi enfermé dans un manichéisme suspect et dangereux : ethnicisme ou ethnocentrisme, terrorisme identitaire ou universalisme cannibale.

Pourtant, la mondialisation culturelle s'annonce aussi comme l'avènement d'une société multiculturelle. Le multiculturalisme est un terme qui était encore assez peu employé il y a quinze ans du moins en Europe. Pour les thuriféraires de "la mondialisation heureuse" comme Alain Minc, le triomphe planétaire de l'économie de marché et de la pensée unique, loin de "broyer les cultures nationales et régionales", provoquerait une "offre" inégalée de diversité répondant à une demande croissante d'exotisme. La société globale se produirait tout en préservant les valeurs fondamentales de la modernité : droits de l'homme et démocratie. Et en effet, dans les grandes métropoles, le libre citoyen peut à son choix déguster dans des restaurants "ethniques" toutes les cuisines du monde, écouter des musiques très diverses (folk, afro-cubaine, afro-américaine...), participer aux cérémonies religieuses de cultes variés, croiser des personnes de toutes couleurs avec parfois des tenues spécifiques. Cette "nouvelle" diversité culturelle mondialisée s'enrichit encore des hybridations et métissages incessants que provoque le brassage des différences. Il en résulte l'apparition de nouveaux "produits". Le tout dans ce climat de grande tolérance de principe qu'autoriserait un État de droit laïc. "Jamais, proclamait Jean-Marie Messier, du temps de sa splendeur, lorsqu'il était le boulimique représentant des transnationales du multimédia, l'offre culturelle n'a été aussi large et diverse". "L'horizon, pour les générations à venir, poursuivait-il, ne sera ni celui de l'hyper-domination américaine ni celui de l'exception culturelle à la française, mais celui de la différence acceptée et respectée des cultures"[6]. Curieusement, cette position médiatique semble rejoindre celle de certains anthropologues comme Jean-Loup Amselle pour qui "plutôt que de protester contre la domination américaine et de réclamer un état d'exception culturelle assisté de quotas, il serait  préférable de montrer en quoi la culture française contemporaine, son signifié, ne peut s'exprimer que dans un signifiant planétaire globalisé, celui de la culture américaine"[7]. Celle-ci serait devenue un opérateur d'universalisation dans lequel nos spécificités peuvent se reformuler sans se perdre. Le vrai péril alors ne serait pas l'uniformisation, mais bien plutôt la balkanisation des identités. Ainsi, du constat incontestable que les cultures ne sont jamais "pures, isolées, et fermées" mais vivent bien plutôt d'échanges et d'apports continuels, que par ailleurs, une américanisation totale est vouée à l'échec, que, même dans un monde anglicisé et "macdonalisé", les différences de langage et de cuisine se reconstituraient, beaucoup en concluent hâtivement, à notre sens, que la crainte de l'uniformisation planétaire est sans fondement[8]. L'invention de nouvelles "sous-cultures" locales et l'émergence de "tribus" dans nos banlieues gommeraient les effets de l'impérialisme culturel.

Cette position en face d'une situation neuve se retrouve partiellement également dans de récents livres, y compris de gens dont je me sens proche[9].

Un tel point de vue n'est soutenable qu'à la condition de confondre les tendances lourdes du système dominant avec les résistances qu'il suscite, de dissocier à la façon anglo-saxonne l'économie de la culture et de refuser de voir que l'économie est en passe de phagocyter en Occident tous les aspects de la vie. 

Remettons les pendules à l'heure. Loin d'entraîner la fertilisation croisée des diverses sociétés, la mondialisation impose à autrui une vision particulière, celle de l'Occident et plus encore celle de l'Amérique du Nord. Un ancien responsable de l'administration Clinton, M. David Rothkopf, déclarait froidement : "Pour les Etats-Unis, l'objectif central d'une politique étrangère de l'ère de l'information doit être de gagner la bataille des flux de l'information mondiale, en dominant les ondes, tout comme la Grande-Bretagne règnait autrefois sur les mers"; Il ajoutait : "Il y va de l'intérêt économique et politique des Etats-Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l'anglais ; que, s'il s'oriente vers des normes communes en matière de télécommunications, de sécurité et de qualités, ces normes soient américaines ; que, si ses différentes parties sont reliées par la télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains ; et que, si s'élaborent des valeurs communes, ce soit des valeurs dans lesquelles les Américains se reconnaissent". Il conclut en affirmant que ce qui est bon pour les Etats-Unis est bon pour l'humanité ! "Les Américains ne doivent pas nier le fait que, de toutes les nations dans l'histoire du monde, c'est la leur qui est la plus juste, la plus tolérante, la plus désireuse de se remettre en question et de s'améliorer en permanence, et le meilleur modèle pour l'avenir"[10]. Loin d'être isolée cette position est partagée par les "néo-cons" qui entourent G. W. Bush. Cet impérialisme culturel aboutit le plus souvent à ne substituer à la richesse ancienne de sens qu'un vide tragique. Ce désenchantement du monde a été bien analysé par Max Weber. "Le tramway marche, certaines causes produisent certains effets, mais nous ne savons plus ce qu'est notre devoir, pourquoi nous vivons, pourquoi nous mourons"[11]. Les réussites de métissages culturels sont plutôt d'heureuses exceptions, souvent fragiles et précaires. Elles résultent plus de réactions positives aux évolutions en cours que de la logique globale.

L'irruption des revendications identitaires au contraire constitue le retour du refoulé. La mégamachine globale rase tout ce qui dépasse du sol, mais elle enfonce les superstructures et conserve à son insu les fondations, en tout cas cette aspiration indéracinable : l'aspiration à une identité. Sous l'uniformisation planétaire, on peut retrouver les racines des cultures humiliées qui n'attendent que le moment favorable pour resurgir, parfois déformées et monstrueuses. Faute d'une place nécessaire et d'une légitime reconnaissance, les cultures refoulées font partout retour ou se réinventent de manière explosive, dangereuse ou violente.

Parce que l'universalisme des Lumières n'est que le particularisme de la "tribu occidentale", il laisse derrière lui bien des survivances, suscite bien des résistances, favorise des recompositions et engendre des  formations bâtardes étranges ou dangereuses.

Les réactions défensives face à l'échec du développement, les volontés d'affirmation identitaire, les résistances à l'homogénéisation universelle vont prendre des formes différentes plus ou moins agressives ou plus ou moins créatives et originales.  Dans les sociétés plus déculturées comme l’Euramérique, la culture se réduit au recyclage marchand des survivances imaginaires et des aspirations déçues. Ces survivances culturelles servent aussi malheureusement de “ banques de données ” pour alimenter les conflits "ethniques" exacerbés qui émergent sur la base de l’indifférenciation et de la perte de sens. Les replis identitaires provoqués par l'uniformisation planétaire et la mise en concurrence exacerbée des espaces et des groupes sont d'autant plus violents que la base historique et culturelle en est plus fragile. L'identité culturelle est une aspiration légitime, mais coupée de la nécessaire prise de conscience de la situation historique, elle est dangereuse. Ce n'est pas un concept instrumentalisable. D'abord, lorsqu'une collectivité commence à prendre conscience de son identité culturelle, il y a fort à parier que celle-ci est déjà irrémédiablement compromise. Produit de l'histoire, largement inconsciente, elle est dans une communauté vivante toujours ouverte et plurielle. Au contraire, instrumentalisée, elle se renferme devient exclusive, monolithique, intolérante, totalisante, en danger de devenir totalitaire. La purification ethnique n'est pas loin.

Avec l'islamisme radical, l'universalisme occidental se trouve confronté à un universalisme tout aussi fort et réactionnel. Il ne s'agit pas cependant d'une voie véritablement différente ; l'anti-occidentalisme de ce courant est très affiché mais il ne va pas jusqu'à une remise en cause radicale du capitalisme. Le fonctionnement théocratique de l'Etat est plus une perversion de la modernité qu'un projet radicalement différent. Il implique, certes, un rejet de la métaphysique matérialiste de l'Occident mais il a besoin de garder la "base matérielle" et en particulier la machine. Ces mouvements anti-occidentaux s'accommodent fort bien de la technique et, le plus souvent, de l'économie de marché (la modernisation sans le modernisme). En fait, ce projet universaliste peut se lire comme le projet d'une autre mondialisation, la mondialisation islamique. Dans son livre récent "Jusqu'au bout de la foi", Naipaul décrit assez bien ce projet d'islamiser la modernité. De même que Lénine définissait le socialisme par l'équation : les soviets plus l'électrification, les ingénieurs islamistes, indonésiens ou pakistanais, définisent leur projet par l'équation : la techno-économie de pointe plus la charia. Là, on voit tout de suite que cette alternative est une fausse alternative. "Les néofondamentalistes, remarque Olivier Roy, sont ceux qui ont su islamiser la globalisation en y voyant les prémices de la reconstitution d'une communauté musulmane universelle, à condition, bien sûr, de détrôner la culture dominante : l'occidentalisme sous sa forme américaine. Mais ce faisant, ils ne construisent qu'un universel en miroir de l'Amérique, rêvant plus de McDo hallal que de retour à la grande cuisine des vrais califes d'autrefois (...) La oumma imaginaire des néofondamentalistes est bien concrète : c'est celle du monde global, où l'uniformisation des comportements se fait soit sur le modèle dominant américain (anglais et McDo), soit sur la reconstruction d'un modèle dominé imaginaire (djellaba blanche, barbe... et anglais)"[12]. Le coeur de la mondialisation n'est pas remis en question, et la dimension culturelle qui lui est ajoutée n'est guère susceptible de plaire à tout le monde, pas plus que nos valeurs occidentales/chrétiennes. Pour eux, l'autre mondialisation social-démocrate que préconnisent les "altermondialistes" est tout aussi fallacieuse, voire plus, que celle de Bush.

 

II - Plaidoyer pour un pluriversalisme

Il est un fait que le triomphe de l'imaginaire de la mondialisation a permis et permet une extraordinaire entreprise de délégitimation du discours relativiste même le plus modéré. Avec les droits de l'homme, la démocratie, et bien sûr l'économie (par la grâce du marché), les invariants transculturels ont envahi la scène et ne sont plus questionnables. On assiste à un véritable "retour de l'ethnocentrisme" occidental et anti-occidental. L'arrogance de l'apothéose du tout marché est elle-même une forme nouvelle d'ethnocentrisme.

Les adversaires de la mondialisation libérale d'Occident ou d'Islam devraient en tirer la leçon et éviter de tomber dans le piège de l'ethnocentrisme qui leur est tendu.

Il me paraît particulièrement intéressant pour tous ceux qui rejettent ou critiquent la mondialisation, l'économicisation du monde et son occidentalisation de se plonger dans une pensée forte et profonde qui ne s'est pas laissée piéger par les gadgets culturels du métissage des cultures de la société ouverte. Nous pensons même que la voie du "pluriversalisme" tracée par le théologien et philosophe Indo-catalan, Raimon Panikkar, est la seule qui offre un espoir d'éviter la chute dans la barbarie, voire même le suicide de l'humanité. Il s'agit à mes yeux de la contribution fondamentale du point de vue des conditions d'un authentique dialogue entre les civilisations et afin d'en éviter le "choc" (selon la sinistre prévision de Samuel Huttington que le gouvernement américain tente par tous les moyens de rendre "autoréalisatrice"...).

Il est sans doute essentiel à la survie de l'humanité, et précisément pour tempérer les explosions actuelles et prévisibles d'ethnicisme, de défendre la tolérance et le respect de l'autre, non pas au niveau de principes universels vagues et abstraits, mais en s'interrogeant sur les formes possibles d'aménagement d'une vie humaine plurielle dans un monde singulièrement rétréci.

Il ne s'agit donc pas d'imaginer une culture de l'universel, qui n'existe pas, il s'agit de conserver suffisamment de distance critique pour que la culture de l'autre donne du sens à la notre. Certes, il est illusoire de prétendre échapper à l'absolu de sa culture et donc à un certain ethnocentrisme. Celui-ci est la chose du monde la mieux partagée. Là où l'affaire commence à devenir inquiétante, c'est quand on l'ignore et qu'on le nie ; car cet absolu est bien sûr toujours relatif.

On devrait commencer à savoir qu'il n'y a pas de valeurs qui soient transcendantes à la pluralité des cultures pour la simple raison qu'une valeur n'existe comme telle que dans un contexte culturel donné. Or même les critiques les plus déterminés de la mondialisation sont eux-mêmes, pour la plupart, coincés dans l'universalisme des valeurs occidentales. Rares sont ceux qui tentent d'en sortir. Et pourtant, on ne conjurera pas les méfaits du monde unique de la marchandise en restant enfermé dans le marché unique des idées.

Avec ses Persans[13], Montesquieu tentait de faire prendre conscience à l'Europe de la relativité de ses valeurs. Seulement dans un monde unique, dominé par une pensée unique, il n'y a plus de Persans ! En bref, ne faut-il pas songer à remplacer le rève universaliste bien défraîchi du fait de ses dérives totalitaires ou terroristes par un "pluriversalisme" nécessairement relatif c'est-à-dire par une véritable "démocratie des cultures" dans lequel toutes conservent leur légitimité sinon toute leur place ?

J'emprunte le mot "pluriversalisme" et plus encore l'idée à la philosophie de Raimon Panikkar. A travers son analyse de l'irréductible diversité culturelle et de l'imposture de l'universalisme occidental, il préconnise un "pluriperspectivisme". Il convient de dénoncer "la pensée unique" de l'uni-versum (un seul coté, tourné vers l'un) et plaider pour un "pluri-versum", un monde pluriel. "Pluralisme, remarque Panikkar pensant en fait au pluriversalisme, ne signifie pas la simple tolérance de l'autre, vu qu'il n'est pas encore trop fort ; pluralisme signifie l'acceptation de notre contingence, la reconnaissance que ni moi ni nous, n'avons de critères absolus pour juger le monde et les autres. Pluralisme signifie qu'il y a des systèmes de pensée et des cultures incompatibles entre eux ou, en utilisant une métaphore géométrique, qu'ils sont incommensurables (tels, que le sont le rayon et la circonférence ou l'hypothènuse et le cathète, en restant pour autant en coexistence et co-implication). La convivialité est quelque chose de beaucoup plus profond que la simple tolérance mutuelle"[14].

Ce n'est donc ni un métissage des cultures, ni même un dialogue interculturel, mais un dialogue "intra-culturel" qu'il propose. "Si je ne découvre pas en moi le terrain où l'hindou, le musulman, le juif, l'athée, l'autre peut avoir une place - dans mon coeur, dans mon intelligence, dans ma vie - je ne pourrai jamais entrer dans un vrai dialogue avec lui"[15]. En effet, comme l'a suggèré naguère le philosophe français, Dominique Janicaud, en transposant le théorème bien connu de Gödel, il n'y a pas de culture de toutes les cultures, puisqu'il n'y a pas d'ensemble de tous les ensembles. Pour qu'une culture existe, il faut qu'il y en ait au moins deux, car la culture ne se définit jamais que relativement. Elle se construit par assimilation des apports extérieurs et par différenciation par rapport aux autres cultures. "Les différentes cultures du monde, écrit un commentateur de Panikkar, sont comme ces personnes qui, penchées à la fenêtre de leur salon, peuvent voir l'intérieur de la pièce d'où parle leur interlocuteur, de l'autre côté de la rue, mais pas le leur, puisqu'il est dans leur dos"[16].

L'Europe a-t-elle un rôle à jouer dans ce projet ? Peut-elle relever le défi ? L'occidentalisation du monde aujourd'hui est plus une américanisation qu'une européanisation. L'uniformisation planétaire se fait sous le signe de l'american way of life. La plupart des signes extérieurs de la "citoyenneté" mondiale sont made in USA. Les Etats-Unis sont désormais l'unique super-puissance mondiale. Leur hégémonie politique, militaire, culturelle, financière et même économique est incontestable. Les principales firmes transnationales sont nord-américaines. Elles conservent la haute main sur les nouvelles technologies et sur les services haut de gamme. Le monde est une vaste manufacture mais le logiciel reste américain... Plus que la vieille Europe, l'Amérique incarne la réalisation quasi intégrale du projet de la modernité. Société jeune, artificielle et sans racines, elle s'est construite en fusionnant les apports les plus divers. L'organisation rationnelle, fonctionnelle et utilitaire qui a présidé à sa constitution est vraiment universaliste et fonde son unilatéralisme.

L'Europe peut-elle renier sa progéniture et se désolidariser du "monstre" dont elle a accouché ? En dépit des rivalités et des antagonismes de toutes sortes qui les opposent, elle en reste profondément complice et solidaire. Pour affirmer et renforcer sa différence, il lui faudrait renouer avec ses racines prémodernes et précapitalistes, comme la vision méditérannéenne, et retrouver sa parenté avec son versan oriental et orthodoxe toujours resté en marge. Ces deux Europes du Sud et de l'Est, en effet, sont aux confins de l'autre : le proche, le moyen et l'extrême Orient. Et d'abord, le monde musulman dans sa diversité turque, persanne, mongole, berbère et arabe. Les échanges incessants, les complicités de toutes sortes les ont toujours (en tout cas, longtemps) gardées de l'autisme de l'Europe atlantique débouchant sur la démesure américaine. Ce projet d'une voie européenne originale, dont l'ébauche de constitution européenne ne peut malheureusement pas être considérée comme une étape, est utopique sans doute, mais il est nécessaire peut-être pour l'avenir de l'Occident et celui du monde. Comme le dit encore notre théologien et philosophe indo-catalan, Raimon Panikkar : "C'est l'Europe qui doit collaborer à la désoccidentalisation du monde, et même parfois, ce sont les Européens qui doivent en prendre paradoxalement l'initiative auprès des élites occidentalisées d'autres continents qui, tels de nouveaux riches, se montrent plus papistes que le pape... L'Europe, ayant l'expérience de sa culture et ayant saisi ses limites, est mieux placée pour accomplir cette métanoia (regrès/regret) que ceux qui voudraient parvenir à jouir des biens de la civilisation européenne"[17].

 

Conclusion : Ecouter l'autre : le dialogue des masques.

Et l'Afrique ? En demandant à ce que j'ai appelé l'autre Afrique de nous aider à résoudre nos problèmes matériels, sociaux et culturels nous la reconnaitrions comme un partenaire authentique. C'est ainsi que nous pouvons le mieux contribuer à la renforcer. Si l'Afrique est pauvre de ce dont nous sommes riches, en revanche, elle est encore riche de ce dont nous sommes pauvres. Il y a en Afrique de véritables experts des relations harmonieuses entre l'homme et son environnement qui pourraient contribuer à nous sortir de la crise écologique (s'il en est encore temps). Il s'y trouve aussi des spécialistes en relations sociales et en solution des conflits qui pourraient nous proposer des recettes en matière de rapports entre générations, entre les sexes, entre majorités et minorités etc.  Seulement, il nous faut opérer un "décentrement cognitif" : sortir de la déraison de notre rationalité économique et entrer dans une certaine sagesse africaine.

Un mythe africain présente les rapports entre Blancs et Noirs comme le dialogue de deux masques. Le masque du Blanc a de toutes petites oreilles et une énorme bouche. Le masque du Noir a une toute petite bouche et de grandes oreilles. Le Blanc est celui qui sait tout et veut donner des leçons aux autres, mais il ne sait pas écouter. Le Noir, dont la parole n'est pas reçue, ne peut qu'écouter par force ou par sagesse.

La leçon de l'autre Afrique dans la construction d'une alternative au délire techno-économique de l'Occident, consiste dans la démonstration pratique de la capacité de survie par les stratégies relationnelles fondées sur l'esprit du don et la démocratie de la palabre[18].



[1]Afriques. Le sens d'une démarche. in Catalogue de l'exposition Vivant Univers. Musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren, 1992.

[2]Le Monde du mardi 2 avril 1996: "Qui a peur de perdre son identité l'a déjà perdue" (Entretien avec Henri Tincq).

[3]J'y écrivais : "En réduisant la finalité de la vie au bonheur terrestre, en réduisant le bonheur au bien-être matériel et en réduisant le bien-être au PNB, l'économie universelle transforme la richesse plurielle de la vie en une lutte pour l'accaparement des produits standard. La réalité du jeu économique qui devait assurer la prospérité pour tous n'est rien d'autre que la guerre économique généralisée. Comme toute guerre, elle a ses vainqueurs et ses vaincus ; les gagnants bruyants et fastueux apparaissent auréolés de gloire et de lumière ; dans l'ombre, la foule des vaincus, les exclus, les naufragès du développement, représentent des masses toujours plus nombreuses. Les impasses politiques, les échecs économiques et les limites techniques du projet de la modernité se renforcent mutuellement et font tourner le rêve occidental en cauchemar. Seul un réenchâssement de l'économique et du technique dans le social pourrait nous permettre d'échapper à ces sombres prespectives. Il faut décoloniser notre imaginaire pour changer vraiment le monde, avant que le changement du monde ne nous y condamne dans la douleur"L'économie dévoilée, du budget familial aux contraintes planétaires, sous la direction de Serge Latouche, Autrement, Paris, nov 1995, PP. 194-195.

[4]L'occidentalisation du monde, La découverte, Paris 1989.

[5]Il ne s'agit pas de faire le bilan de tous les changements intervenus pendant cet intervalle et qui peuvent être rattachés à la mondialisation et donc indirectement à l'occidentalisation, comme l'émergence économique de la Chine, le développement des armées privées, l'omnimarchandisation du monde, la banalisation de la criminalité économique, la montée de la société du risque et l'invasion de la technoscience. La plupart de ces phénomènes, je les ai étudiés assez largement ailleurs. L'enjeu était bien plutôt de faire le point sur la thèse centrale du livre, à savoir le processus d'homogénéisation planétaire et les réactions au "rouleau compresseur" de l'uniformisation sous l'égide de l'Occident. (Voir en particulier "La planète des naufragés", La découverte 1991, La Mégamachine, La découverte 1995 (1ère édition) rééditée en 2004, Les dangers du marché planétaire, Presses de sciences-po, 1998, Justice sans limites, Fayard 2003).

[6]Jean-Marie Messier, président-directeur général de Vivendi Universal, "Vivre la diversité culturelle" Le Monde du 10/04/2001.

[7]Jean-Loup Amselle "Branchements. Anthropologie de l'universalité des cultures", Flammarion, 2001, p. 13.

[8] Je ne crois pas que ce soit la position de Jean-Loup Amselle, mais c'est bien celle que Nicole Lapierre, dans son compte-rendu de son livre lui attribue. voir "L'illusion des cultures pures" compte rendu de l'ouvrage de Jean-Loup Amselle "Branchements. Anthropologie de l'universalité des cultures" (Flammarion, 2001), Le Monde du 4 mai 2001.

[9] Je pense à "Eccessi di culture" de Marco Aime (Giulio Einaudi editore, Torino 2004) et à "La fin de l'occidentalisation du monde" de Henry Panhuys, sous-titré précisément : "De l'unique au multiple", L'Harmattan, Paris, 2004.

[10]David Rothkopf, "In Praise of Cultural Imperialism?", Foreing Policy, n° 107, Washington, été l997.

[11]Bien résumé ainsi par Christian Laval, L'ambition sociologique. La découverte/MAUSS, 2002. p. 427.

 

[12]Olivier Roy, "Au pied de la lettre" in Manière de voire N° 64 Juillet-Août 2002.

[13]Mis en scène dans son livre fameux : "Les lettres persannes".

[14]Ramon Ranikkar : Les fondements de la démocratie (force, faiblesse, limite), Interculture, n° 136, Avril l999, p. 21.

[15]Ibid.

[16]Achille Rossi, Le mythe du marché, Climats, 2005, p. 31.

[17] Méditation européenne après un demi-millénaire, in 1492-1992, Conquête et évangile en Amérique Latine. Questions pour l'Europe aujourd'hui, Acte du colloque de L'université catholique de Lyon, Profac, Lyon 1992. p.50.

[18]Le seul maire totalement noir et authentiquement breton, Koffi Yamgnane s'est taillé un franc succès en introduisant dans sa petite commune d'adoption de Saint-Coulitz en Finistère un conseil des anciens sur le modèle des groupes de sages de son Togo natal. Cette transposition limitée (ce conseil n'a qu'une existence informelle et sa voix est consultative, non délibérative) en France, d'un élément de l'ingénierie sociale africaine, a eu d'ores et déjà des effets très positifs et unanimement reconnus tant sur le fonctionnement communal que sur la situation morale des vieillards et retraités concernés. La façon dont nous mettons au rancart nos anciens, dévalorisés même s'ils sont bien nourri-logés dans les asiles du troisième âge, choque profondément la mentalité africaine.