Paru dans Le Monde Diplomatique - novembre 2004
En novembre 2003, Le Monde diplomatique publiait un article intitulé " Pour une société de décroissance ". Depuis, ce thème fait débat au sein du mouvement altermondialiste, voire d'un public plus vaste. Quel projet alternatif les " partisans de la décroissance " entendent-ils proposer au Sud, modèle propre ou nouvelle occidentalisation ?
Dans le sillage des publicitaires,
les médias appellent " concept " tout projet
se limitant au lancement d'un nouveau gadget y compris culturel.
Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, qu'ait été
posée la question du contenu de ce " nouveau concept
" qu'est la décroissance. Au risque de décevoir,
répétons que la décroissance n'est pas un
concept, au sens traditionnel du terme, et qu'il n'y a pas à
proprement parler de " théorie de la décroissance
" comme les économistes ont pu élaborer des
théories de la croissance. La décroissance est simplement
un slogan, lancé par ceux qui procèdent à
une critique radicale du développement afin de casser la
langue de bois économiciste et de dessiner un projet de
rechange pour une politique de l'après-développement
(1).
En tant que telle, la décroissance ne constitue pas vraiment
une alternative concrète, mais c'est bien plutôt
la matrice autorisant un foisonnement d'alternatives (2). Il s'agit
donc d'une proposition nécessaire pour rouvrir les espaces
de l'inventivité et de la créativité bloqués
par le totalitarisme économiciste, développementiste
et progressiste. Attribuer à ceux qui portent cette proposition
le projet d'une " décroissance aveugle ", c'est-à-dire
d'une croissance négative sans remise en question du système,
et les soupçonner, comme le font certains " alteréconomistes
", de vouloir interdire aux pays du Sud de résoudre
leurs problèmes, participe de la surdité, sinon
de la mauvaise foi.
Le projet de construction, au Nord comme au Sud, de sociétés
conviviales autonomes et économes implique, à parler
rigoureusement, davantage une " a-croissance ", comme
on parle d'a-théisme, qu'une dé-croissance. C'est
d'ailleurs très précisément de l'abandon
d'une foi et d'une religion qu'il s'agit : celle de l'économie.
Par conséquent, il faut inlassablement déconstruire
l'hypostase du développement.
En dépit de tous ses échecs, l'attachement irrationnel
au concept fétiche de " développement ",
vidé de tout contenu et requalifié de mille façons,
traduit cette impossibilité de rompre avec l'économicisme
et, finalement, avec la croissance elle-même. Le paradoxe
est que, poussés dans leurs retranchements, les "
alteréconomistes " finissent par reconnaître
tous les méfaits de la croissance, tout en continuant à
vouloir en faire " bénéficier " les pays
du Sud. Et ils se limitent, au Nord, à sa " décélération
". Un nombre grandissant de militants altermondialistes concèdent
désormais que la croissance que nous avons connue n'est
ni soutenable, ni souhaitable, ni durable, tant socialement qu'écologiquement.
Toutefois, la décroissance ne serait pas un mot d'ordre
porteur et le Sud devrait avoir droit un " temps " à
cette maudite croissance, faute d'avoir connu le développement.
Coincé dans l'impasse d'un " ni croissance ni décroissance
", on se résigne à une problématique
" décélération de la croissance "
qui devrait, selon la pratique éprouvée des conciles,
mettre tout le monde d'accord sur un malentendu. Cependant, une
croissance " décélérée "
condamne à s'interdire de jouir des bienfaits d'une société
conviviale, autonome et économe, hors croissance, sans
pour autant préserver le seul avantage d'une croissance
vigoureuse injuste et destructrice de l'environnement, à
savoir l'emploi.
L'itinéraire
des objecteurs de croissance
Si remettre en cause la société de croissance désespère
Billancourt, comme certains le soutiennent, alors ce n'est pas
une requalification d'un développement vidé de sa
substance économique (" un développement
sans croissance ") qui redonnera espoir et joie de vivre
aux drogués d'une croissance mortifère.
Pour comprendre pourquoi la construction d'une société
hors croissance est aussi nécessaire et souhaitable au
Sud qu'au Nord, il faut revenir sur l'itinéraire des "
objecteurs de croissance ". Le projet d'une société
autonome et économe n'est pas né d'hier, il s'est
formé dans le fil de la critique du développement.
Depuis plus de quarante ans, une petite " internationale
" anti ou postdéveloppementiste analyse et dénonce
les méfaits du développement, au Sud précisément
(3). Et ce développement-là, de l'Algérie
de Houari Boumediène à la Tanzanie de Julius Nyerere,
n'était pas seulement capitaliste ou ultralibéral,
mais officiellement " socialiste ", " participatif
", " endogène ", " self-reliant/ autocentré
", " populaire et solidaire ". Il était
aussi souvent mis en oeuvre ou appuyé par des organisations
non gouvernementales (ONG) humanistes. En dépit de quelques
microréalisations remarquables, sa faillite a été
massive et l'entreprise de ce qui devait aboutir à l'"
épanouissement de tout l'être humain et de tous les
êtres humains " a sombré dans la corruption,
l'incohérence et les plans d'ajustement structurel, qui
ont transformé la pauvreté en misère.
Ce problème concerne les sociétés du Sud
dans la mesure où elles sont engagées dans la construction
d'économies de croissance, afin d'éviter de s'enfoncer
plus avant dans l'impasse à laquelle cette aventure les
condamne. Il s'agirait pour elles, s'il en est temps encore, de
se " désenvelopper ", c'est-à-dire d'enlever
les obstacles sur leur chemin pour s'épanouir autrement.
Il ne s'agit en aucun cas de faire l'éloge sans nuance
de l'économie informelle. D'abord, parce qu'il est clair
que la décroissance au Nord est une condition de l'épanouissement
de toute forme d'alternative au Sud. Tant que l'Ethiopie et la
Somalie sont condamnées, au plus fort de la disette, à
exporter des aliments pour nos animaux domestiques, tant que nous
engraissons notre bétail de boucherie avec les tourteaux
de soja faits sur les brûlis de la forêt amazonienne,
nous asphyxions toute tentative de véritable autonomie
pour le Sud (4).
Oser la décroissance au Sud, c'est tenter d'enclencher
un mouvement en spirale pour se mettre sur l'orbite du cercle
vertueux des " 8 R " : réévaluer, reconceptualiser,
restructurer, relocaliser, redistribuer, réduire, réutiliser,
recycler. Cette spirale introductive pourrait s'organiser avec
d'autres " R ", à la fois alternatifs et complémentaires,
comme rompre, renouer, retrouver, réintroduire, récupérer,
etc. Rompre avec la dépendance économique et culturelle
vis-à-vis du Nord. Renouer avec le fil d'une histoire interrompue
par la colonisation, le développement et la mondialisation.
Retrouver et se réapproprier une identité culturelle
propre. Réintroduire les produits spécifiques oubliés
ou abandonnés et les valeurs " antiéconomiques
" liées à leur histoire. Récupérer
les techniques et les savoir-faire traditionnels.
Si on veut vraiment, au Nord, manifester un souci de justice plus
poussé que la seule et nécessaire réduction
de l'empreinte écologique, peut-être faut-il faire
droit à une autre dette dont le remboursement est parfois
réclamé par les peuples indigènes : restituer.
La restitution de l'honneur perdu (celle du patrimoine pillé
est beaucoup plus problématique) pourrait consister à
entrer en partenariat de décroissance avec le Sud.
A l'inverse, maintenir ou, pire encore, introduire la logique
de la croissance au Sud sous prétexte de le sortir de la
misère créée par cette même croissance
ne peut que l'occidentaliser un peu plus. Il y a, dans cette proposition
qui part d'un bon sentiment vouloir " construire
des écoles, des centres de soins, des réseaux d'eau
potable et retrouver une autonomie alimentaire (5) "
, un ethnocentrisme ordinaire qui est précisément
celui du développement.
De deux choses l'une : ou bien on demande aux pays intéressés
ce qu'ils veulent, à travers leurs gouvernements ou les
enquêtes d'une opinion manipulée par les médias,
et la réponse ne fait pas de doute ; avant ces " besoins
fondamentaux " que le paternalisme occidental leur attribue,
ce sont des climatiseurs, des portables, des réfrigérateurs
et surtout des " bagnoles " (Volkswagen et General Motors
prévoient de fabriquer 3 millions de véhicules par
an en Chine dans les années qui viennent et Peugeot, pour
ne pas être en reste, procède à des investissements
géants...) ; ajoutons bien sûr, pour la joie de leurs
responsables, des centrales nucléaires, des Rafale et des
chars AMX... Ou bien on écoute le cri du cur de ce leader
paysan guatémaltèque : " Laissez les pauvres
tranquilles et ne leur parlez plus de développement
(6). "
Parier
sur l'invention sociale
Tous les animateurs des mouvements
populaires, de Mme Vandana Shiva, en Inde, à M. Emmanuel
Ndione, au Sénégal, le disent à leur façon.
Car, enfin, s'il importe incontestablement aux pays du Sud de
" retrouver l'autonomie alimentaire ", c'est donc que
celle-ci avait été perdue. En Afrique, jusque dans
les années 1960, avant la grande offensive du développement,
elle existait encore. N'est-ce pas l'impérialisme de la
colonisation, du développement et de la mondialisation
qui a détruit cette autosuffisance et qui aggrave chaque
jour un peu plus la dépendance ? Avant d'être massivement
polluée par les rejets industriels, l'eau, avec ou sans
robinet, y était potable. Quant aux écoles et aux
centres de soins, sont-ce les bonnes institutions pour introduire
et défendre la culture et la santé ? Ivan Illich
a émis naguère de sérieux doutes sur leur
pertinence, même pour le Nord (7).
" Ce qu'on continue d'appeler aide, souligne justement
l'économiste iranien Majid Rahnema, n'est qu'une dépense
destinée à renforcer les structures génératrices
de la misère. Par contre, les victimes spoliées
de leurs vrais biens ne sont jamais aidées dès lors
qu'elles cherchent à se démarquer du système
productif mondialisé pour trouver des alternatives conformes
à leurs propres aspirations (8). "
Pour autant, l'alternative au développement,
au Sud comme au Nord, ne saurait être un impossible retour
en arrière, ni l'imposition d'un modèle uniforme
d'" a-croissance ". Pour les exclus, pour les naufragés
du développement, il ne peut s'agir que d'une sorte de
synthèse entre la tradition perdue et la modernité
inaccessible. Formule paradoxale qui résume bien le double
défi. On peut parier sur toute la richesse de l'invention
sociale pour le relever, une fois la créativité
et l'ingéniosité libérées du carcan
économiciste et développementiste. L'après-développement,
par ailleurs, est nécessairement pluriel. Il s'agit de
la recherche de modes d'épanouissement collectif dans lesquels
ne serait pas privilégié un bien-être matériel
destructeur de l'environnement et du lien social.
L'objectif d'une bonne vie se décline de multiples façons
selon les contextes. En d'autres termes, il s'agit de reconstruire/retrouver
de nouvelles cultures. S'il faut absolument lui donner un nom,
cet objectif peut s'appeler umran (épanouissement)
comme chez Ibn Khaldun (9), swadeshi-sarvodaya (amélioration
des conditions sociales de tous) comme chez Gandhi, bamtaare
(être bien ensemble) comme chez les Toucouleurs, ou fidnaa/gabbina
(rayonnement d'une personne bien nourrie et libérée
de tout souci) comme chez les Borana d'Ethiopie (10). L'important
est de signifier la rupture avec l'entreprise de destruction qui
se perpétue sous la bannière du développement
ou de la mondialisation. Ces créations originales, dont
on peut trouver ici ou là des commencements de réalisation,
ouvrent l'espoir d'un après-développement.
Sans nul doute, pour mettre en oeuvre ces politiques de "
décroissance ", faut-il en préalable, au Sud
comme au Nord, une véritable cure de désintoxication
collective. La croissance, en effet, a été à
la fois un virus pervers et une drogue. Comme l'écrit encore
Majid Rahnema : " Pour s'infiltrer dans les espaces vernaculaires,
le premier Homo conomicus avait adopté deux méthodes
qui ne sont pas sans rappeler, l'une, l'action du rétrovirus
VIH, et l'autre, les moyens employés par les trafiquants
de drogue (11). " Il s'agit de la destruction
des défenses immunitaires et de la création de nouveaux
besoins. La rupture des chaînes de la drogue sera d'autant
plus difficile qu'il est de l'intérêt des trafiquants
(en l'espèce la nébuleuse des firmes transnationales)
de nous maintenir dans l'esclavage. Toutefois, il y a toutes les
chances pour que nous y soyons incités par le choc salutaire
de la nécessité.
(1) Voir " En finir une
fois pour toute avec le développement ", Le Monde
diplomatique, mai 2001. Lire également, La décroissance.
Le journal de la joie de vivre, Casseurs de pub, 11 place
Croix-Pâquet, 69001 Lyon.
(2) Voir " Brouillons pour l'avenir : contributions au débat
sur les alternatives ", Les Nouveaux Cahiers de l'IUED,
n° 14, PUF, Paris/Genève, 2003.
(3) Ce groupe a publié The Development Dictionary,
Zed Books, Londres, 1992. Traduction française à
paraître prochainement chez Parangon sous le titre Dictionnaire
des mots toxiques.
(4) Sans compter que ces " déménagements
" planétaires contribuent à déréguler
un peu plus le climat, que ces cultures spéculatives de
latifundiaires privent les pauvres du Brésil de haricots
et que, en prime, on risque de voir des catastrophes biogénétiques
du genre vaches folles...
(5) Jean-Marie Harribey, " Développement durable :
le grand écart ", L'Humanité, 15 juin
2004.
(6) Cité par Alain Gras, Fragilité de la puissance,
Fayard, Paris, 2003, p. 249.
(7) La parution du premier volume de ses oeuvres complètes
(Fayard, Paris, 2004) est l'occasion de relire Némésis
médicale, qui reste tellement d'actualité.
(8) Majid Rahnema , Quand la misère chasse la pauvreté,
Fayard/Actes Sud, Paris-Arles, 2003, p. 268.
(9) Historien et philosophe arabe (Tunis 1332-Le Caire 1406).
(10) Gudrun Dahl et Gemtchu Megerssa, " The spiral of the
Ram's Horn : Boran concepts of development ", dans Majid
Rahnema et Victoria Bawtree, The post-developpment reader,
Zed books, Londres, 1997, p. 52 et ss.
(11) Majid Rahnema, ibid., p. 214.