Paru dans Le Monde Diplomatique - mai 2001
Le " développement " est semblable à une étoile morte dont on perçoit encore la lumière, même si elle s'est éteinte depuis longtemps, et pour toujours. Gilbert Rist.
Présenté comme la solution aux problèmes du Sud, le développement n'est souvent qu'un autre visage de l'occidentalisation du monde. Qu'il soit " durable ", " soutenable " ou " endogène ", il s'inscrit toujours, de manière plus ou moins violente, dans la logique destructrice de l'accumulation capitaliste. Il signifie inégalités, destruction de l'environnement et des cultures. Pourtant, des solutions peuvent être imaginées, qui prennent en compte la diversité du monde et s'appuient sur les expériences, menées ici ou là, d'économie non marchande.
Voici
un peu plus de trente ans est née une espérance.
Une espérance aussi grande pour les peuples du tiers-monde
que le socialisme l'avait été pour les prolétariats
des pays occidentaux. Une espérance peut-être plus
suspecte dans ses origines et dans ses fondements, puisque les
Blancs l'avaient apportée avec eux avant de quitter les
pays qu'ils avaient pourtant durement colonisés. Mais enfin,
les responsables, les dirigeants et les élites des pays
nouvellement indépendants présentaient à
leur peuple le développement comme la solution de tous
leurs problèmes.
Les jeunes Etats ont tenté l'aventure. Avec maladresse,
peut-être, mais ils l'ont tentée, et souvent avec
une violence et une énergie désespérées.
Le projet " développementiste " était
même la seule légitimité avouée des
élites au pouvoir. Certes, on peut épiloguer à
l'infini pour savoir si les conditions objectives de réussite
de l'aventure moderniste étaient ou n'étaient pas
remplies. Sans ouvrir cet énorme dossier, tout un chacun
reconnaîtra qu'elles n'étaient guère favorables
ni à un développement planifié, ni à
un développement libéral.
Le pouvoir des nouveaux Etats indépendants était
pris dans d'insolubles contradictions. Ils ne pouvaient ni dédaigner
le développement ni le construire. Ils ne pouvaient, en
conséquence, ni refuser d'introduire ni réussir
à acclimater tout ce qui participe de la modernisation
: l'éducation, la médecine, la justice, l'administration,
la technique. Les " freins ", les " obstacles "
et les " blocages " de toute nature, chers aux experts
économistes, rendaient peu crédible la réussite
d'un projet qui implique d'accéder à la compétitivité
internationale à l'époque de l'" hypermondialisation
". Théoriquement reproductible, le développement
n'est pas universalisable. D'abord pour des raisons écologiques
: la finitude de la planète rendrait la généralisation
du mode de vie américain impossible et explosif.
Le concept de développement est piégé dans
un dilemme : soit il désigne tout et son contraire, en
particulier l'ensemble des expériences historiques de dynamique
culturelle de l'histoire de l'humanité, de la Chine des
Han à l'empire de l'Inca ; et alors il n'a aucune signification
utile pour promouvoir une politique, et il vaut mieux s'en débarrasser.
Soit il a un contenu propre et définit alors nécessairement
ce qu'il possède de commun avec l'expérience occidentale
du " décollage " de l'économie telle qu'elle
s'est mise en place depuis la révolution industrielle en
Angleterre dans les années l750-1800. Dans ce cas, quel
que soit l'adjectif qu'on lui accole, son contenu implicite ou
explicite réside dans la croissance économique,
l'accumulation du capital avec tous les effets positifs et négatifs
que l'on connaît.
Or, ce noyau dur, que tous les développements ont en commun
avec cette expérience-là, est lié à
des " valeurs " qui sont le progrès, l'universalisme,
la maîtrise de la nature, la rationalité quantifiante.
Ces valeurs, et tout particulièrement le progrès,
ne correspondent pas du tout à des aspirations universelles
profondes. Elles sont liées à l'histoire de l'Occident
et recueillent peu d'écho dans les autres sociétés
(2). Les sociétés animistes, par exemple, ne partagent
pas la croyance dans la maîtrise de la nature. L'idée
de développement est totalement dépourvue de sens
et les pratiques qui l'accompagnent sont rigoureusement impossibles
à penser et à mettre en oeuvre parce qu'impensables
et interdites (3). Ces valeurs occidentales sont précisément
celles qu'il faut remettre en question pour trouver une solution
aux problèmes du monde contemporain et éviter les
catastrophes vers lesquelles l'économie mondiale nous entraîne.
Le développement a été une grande entreprise
paternaliste (" les pays riches assurent l'essor des pays
les moins avancés ") qui a occupé approximativement
la période des " trente glorieuses " (1945-1975).
Conjugué transitivement, le concept a fait partie de l'ingénierie
sociale des experts internationaux. C'était toujours les
autres qu'il fallait développer. Tout cela a fait faillite.
En témoigne le fait que l'aide fixée à 1
% du produit intérieur brut (PIB) des pays de l'Organisation
de coopération et de développement économiques
(OCDE), lors de la première décennie du développement
des Nations unies en l960, réajustée à la
baisse à 0,70 % en l992 à Rio et en l995 à
Copenhague, n'atteint pas les 0,25 % en 2000 ! (4) En témoigne
aussi le fait que la plupart des instituts d'études ou
des centres de recherches spécialisés ont fermé
leurs portes ou sont moribonds.
La crise de la théorie économique du développement,
annoncée dans les années 1980, est en phase terminale
: on assiste à une vraie liquidation ! Le développement
ne fait plus recette dans les enceintes internationales "
sérieuses " : Fonds monétaire internationale
(FMI), Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce (OMC),
etc. Au dernier forum de Davos, la " chose " n'a même
pas été évoquée. Il n'est plus revendiqué
au Sud que par certaines de ses victimes et leurs bons samaritains
: les organisations non gouvernementales (ONG) qui en vivent (5).
Et encore ! La nouvelle génération des " ONG
sans frontières " a axé le charity business
plus sur l'humanitaire et l'intervention d'urgence que sur
l'essor économique.
Toutefois, le développement a moins été victime
de sa faillite, pourtant incontestable au Sud, que de son succès
au Nord. Ce " retrait " conceptuel correspond au déplacement
engendré par la " mondialisation " et par ce
qui se joue derrière cet autre slogan mystificateur. Le
développement des économies na
tionales devait déboucher presque
automatiquement sur la transnationalisation des économies
et sur la globalisation des marchés.
Dans une économie mondialisée, il n'existe pas de
place pour une théorie spécifique destinée
au Sud. Toutes les régions du monde désormais sont
" en développement " (6). A un monde unique correspond
une pensée unique. L'enjeu de ce changement n'est autre
que la disparition de ce qui donnait une certaine consistance
au mythe développementiste, à savoir le trickle
down effect c'est-à-dire le phénomène
de retombées favorables à tous.
Colonisation
des imaginaires
La répartition de la croissance écono mique au Nord (avec le compromis keynéso-fordiste), et même celles de ses miettes au Sud, assurait une certaine cohésion nationale. Les trois D (déréglementation, décloisonnement, désintermédiation) ont fait voler le cadre étatique des régulations, permettant ainsi au jeu des inégalités de s'étendre sans limites. La polarisation de la richesse entre les régions et entre les individus atteint des sommets inusités. Selon le dernier rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), si la richesse de la planète a été multipliée par six depuis l950, le revenu moyen des habitants de 100 des 174 pays recensés est en pleine régression, de même que l'espérance de vie (voir encadré page 7). Les trois personnes les plus riches du monde ont une fortune supérieure au PIB total des 48 pays les plus pauvres ! Le patrimoine des 15 individus les plus fortunés dépasse le PIB de toute l'Afrique subsaharienne. Enfin, les avoirs des 84 personnes les plus riches surpasse le PIB de la Chine avec son 1,2 milliard d'habitants !
Dans ces conditions, il n'est plus question de développement,
seulement d'ajustement structurel. Pour le volet social, on fait
largement appel à ce que Bernard Hours appelle joliment
un " samu mondial " dont les ONG humanitaires,
les urgenciers sont l'outil capital (7). Toutefois, si les "
formes " changent considérablement (et pas seulement
elles), tout un imaginaire reste bien en place. Si le développement
n'a été que la poursuite de la colonisation par
d'autres moyens, la nouvelle mondialisation, à son tour,
n'est que la poursuite du développement par d'autres moyens.
L'Etat s'efface derrière le marché. Les Etats-nations
du Nord qui s'étaient déjà fait plus discrets
avec le passage de témoin de la colonisation à l'indépendance
quittent le devant de la scène au profit de la dictature
des marchés (qu'ils ont orga nisée...) avec leur
instrument de gestion, le FMI, qui impose les plans d'ajustement
structurels. On retrouve toujours l'occidentalisation du monde
avec la colonisation de l'imaginaire par le progrès, la
science et la technique. L'économicisation et la technicisation
sont poussées à leur point ultime. La critique théorique
et philosophique radicale menée courageusement par un petit
nombre d'intellectuels marginaux (Cornélius Castoriadis,
Ivan Illich, François Partant, Gilbert Rist, en particulier)
a contribué au glissement rhétorique mais n'a pas
débouché sur une remise en cause des valeurs et
des pratiques de la modernité.
Si la rhétorique pure du développement et la pratique
qui lui est liée de l'" expertocratie " volontariste
ne fait plus recette, le complexe des croyances eschatologiques
en une prospérité matérielle possible pour
tous, qu'on peut définir comme le " développemen
tisme ", reste intact.
La survie du développement à sa mort est surtout
manifeste travers les critiques dont il a été l'objet.
Pour tenter d'en conjurer magiquement les effets négatifs,
on est entré en effet dans l'ère des développements
" à particule " (8). On a vu des développements
" auto centrés ", " endogènes ",
" participa tifs ", " communautaires ", "
intégrés ", " authentiques ", "
autonomes et populaires ", " équitables "
sans parler du développement local, du micro-développement,
de l'endo-développement et même de l'ethno-développement
! Les humanistes canalisent ainsi les aspirations des victimes.
Le développement durable est la plus belle réussite
dans cet art du rajeunissement des vieilles lunes. Il constitue
un bricolage conceptuel, visant à changer les mots à
défaut de changer les choses, une monstruosité verbale
par son antinomie mystificatrice. Le " durable " est
alors ce qui permet au concept de survivre.
Dans toutes ces tentatives pour définir un " autre
" développement ou un développement "
alternatif ", il s'agit de guérir un " mal "
qui atteindrait le déve loppement de façon accidentelle
et non congénitale. Quiconque ose s'attaquer au développementisme
se voit rétorquer qu'il se trompe de cible. Il ne s'en
serait pris qu'à certaines formes dévoyées,
au " mal-développement ". Mais ce monstre repoussoir
créé pour l'occasion n'est qu'une chimère
aberrante. Dans l'imaginaire de la modernité, en effet,
le mal ne peut pas atteindre le développement pour la bonne
raison qu'il est l'incarnation même du Bien. Le " bon
" développement, même s'il ne s'est jamais réalisé
nulle part, est un pléonasme parce que par définition
développement signifie " bonne " croissance,
parce que la croissance, elle aussi, est un bien et qu'aucune
force du mal ne peut prévaloir contre elle. C'est l'excès
même des preuves de son caractère bénéfique
qui révèle le mieux l'escroquerie du concept, flanqué
ou non d'une particule.
Il est clair que c'est le " développement réellement
existant " - de la même manière qu'on parlait
du " socialisme réel " -, celui qui domine la
planète depuis deux siècles, qui engendre les problèmes
sociaux et environne mentaux actuels : exclusion, surpopulation,
pauvreté, pollutions diverses, etc. Le développementisme
exprime la logique économique dans toute sa rigueur. Il
n'existe pas de place, dans ce paradigme, pour le respect de la
nature exigé par les écologistes ni pour le respect
de l'être humain réclamé par les humanistes.
Le développement réellement existant apparaît
alors dans sa vérité, et le développement
" alternatif " comme une mystification. En accolant
un adjectif, il ne s'agit pas vraiment de remettre en question
l'accumulation capitaliste, tout au plus songe-t-on à adjoindre
un volet social ou une composante écologique à la
croissance économique comme on a pu naguère lui
ajouter une dimension culturelle. En se focalisant sur les conséquences
sociales, comme la pauvreté, les niveaux de vie, les besoins
essentiels, ou sur les nuisances apportées à l'environnement,
on évite les approches holistes ou globales d'une analyse
de la dynamique planétaire d'une mégamachine techno-économique
qui fonctionne à la concurrence généralisée
sans merci et désormais sans visage.
Dès lors, le débat sur le mot déve loppement
prend toute son ampleur. Au nom du développement "
alternatif ", on propose, parfois, d'authentiques projets
antiproductivistes, anticapitalistes très divers qui visent
à éliminer les plaies du " sous-dévelop
pement " et les excès du " mal-déve loppement
" ou plus simplement les conséquences désastreuses
de la mondialisation. Ces projets d'une société
conviviale n'ont pas plus à voir avec le développement
que l'" âge d'abondance des sociétés
primitives " ou que les réussites humaines et esthétiques
remarquables de certaines sociétés pré-industrielles
qui ignoraient tout du développement (9).
L'autre
nom de la guerre économique
En France même, nous avons
vécu cette expérience en vraie grandeur d'un développement
" alternatif ". C'est la modernisation de l'agriculture
entre l945 et l980, telle qu'elle a été programmée
par des technocrates humanistes et mise en oeuvre par des ONG
chrétiennes, jumelles de celles qui sévissent dans
le tiers-monde (10). On a assisté à la mécanisation,
la concentration, l'industrialisation des campagnes, à
l'endettement massif des paysans, à l'emploi systématique
de pesticides et d'engrais chimiques, à la généralisation
de la " malbouffe "...
Qu'on le veuille ou non, le développement ne saurait être
différent de ce qu'il a été et est : l'occidentalisation
du monde. Les mots s'enracinent dans une histoire ; ils sont liés
à des représentations qui échappent, le plus
souvent, à la conscience des locuteurs, mais qui ont prise
sur nos émotions. Il y a des mots doux, des mots qui donnent
du baume au coeur et des mots qui blessent. Il y a des mots qui
mettent un peuple en émoi et bouleversent le monde. Et
puis, il y a des mots poison, des mots qui s'infiltrent dans le
sang comme une drogue, pervertissent le désir et obscurcissent
le jugement. Développement est un de ces mots toxiques.
On peut, certes, proclamer que désormais un " bon
développement, c'est d'abord valoriser ce que faisaient
les parents, avoir des racines (11) ", c'est définir
un mot par son contraire. Le développement a été,
est, et sera d'abord un déracinement. Partout il a entraîné
un accroissement de l'hétéronomie au détriment
de l'autonomie des sociétés.
Faudra-t-il attendre encore quarante ans pour qu'on comprenne
que le développement c'est le développement réellement
existant ? Il n'y en a pas d'autre. Et le développement
réellement existant, c'est la guerre économique
(avec ses vainqueurs bien sûr, mais plus encore ses vaincus),
le pillage sans retenue de la nature, l'occidentalisation du monde
et l'uniformisation planétaire, c'est enfin la destruction
de toutes les cultures différentes.
C'est pourquoi le " développement durable ",
cette contradiction dans les termes, est à la fois terrifiant
et désespérant ! Au moins avec le développement
non durable et insoutenable, on pouvait conserver l'espoir que
ce processus mortifère aurait une fin, victime de ses contradictions,
de ses échecs, de son caractère insupportable et
du fait de l'épuisement des ressources naturelles...
On pouvait ainsi réfléchir et travailler à
un après-développement, bricoler une post-modernité
acceptable. En particulier réintroduire le social, le politique
dans le rapport d'échange économique, retrouver
l'objectif du bien commun et de la bonne vie dans le commerce
social. Le développement durable, lui, nous enlève
toute perspective de sortie, il nous promet le développement
pour l'éternité !
L'alternative ne peut prendre la forme d'un modèle unique.
L'après-développement est nécessairement
pluriel. Il s'agit de la recherche de modes d'épanouissement
collectif dans lesquels ne serait pas privilégié
un bien-être matériel destructeur de l'environnement
et du lien social. L'objectif de la bonne vie se décline
de multiples façons selon les contextes.
En d'autres termes, il s'agit de reconstruire de nouvelles cultures.
Cet objectif peut s'appeler l'umran (épanouissement)
comme chez Ibn Kaldûn, swadeshi-sarvodaya (amélioration
des conditions sociales de tous) comme chez Gandhi, ou bamtaare
(être bien ensemble) comme chez les Toucouleurs... L'important
est de signifier la rupture avec l'entreprise de destruction qui
se perpétue sous le nom de développement ou de mondialisation.
Pour les exclus, pour les naufragés du développement,
il ne peut s'agir que d'une sorte de synthèse entre la
tradition perdue et la modernité inaccessible. Ces créations
originales dont on peut trouver ici ou là des commencements
de réalisation ouvrent l'espoir d'un après-développement.