Ce texte de François Partant est paru dans la revue Tricontinental en 1982.
On
s'accorde généralement à penser que la terre
peut nourrir la totalité de la population mondiale, mais
que la progression exponentielle de cette dernière, qui
augmentera encore pendant une trentaine d'années, doit
être rapidement stoppée (son alimentation n'étant
pas seule en cause). La faim et la malnutrition pourraient donc
être éliminées si les productions agricoles
étaient orientées dans ce but. Quant à l'autorégulation
des naissances, sans doute serait-elle également possible,
si chaque société était consciente des limites
dans lesquelles elle peut se reproduire, limites que fixe le milieu
dans lequel elle vit, qui n'est pas extensible et doit pouvoir
se reconstituer. C'est donc le rapport de l'homme à la
terre, à son milieu physique qui est aujourd'hui malsain.
Malsain, il l'est en effet, à deux niveaux liés
: au plan mondial et, dans la plupart des pays, au plan local.
Déséquilibres
En tant qu'entreprise de domination militaire et politique, le
colonialisme a en principe pris fin. Mais ses conséquences
semblent irréversibles. Les pays industrialisés
continuent d'utiliser le potentiel économique des régions
dominées comme source d'approvisionnement en matières
premières minérales et agricoles, et comme débouché
pour les innombrables productions dont ils ont le monopole de
fait (de biens élaborés, mais aussi de pratiquement
tous les services). Ils concentrent un maximum d'activités
productives (et donc d'emplois), puisque leurs entreprises, depuis
fort longtemps transnationales, ont le monde pour champ d'action.
Ainsi, tout se passe comme s'ils étaient autorisés
à disposer d'un territoire considérablement plus
vaste que celui que leur reconnaît le droit international.
Seule différence avec l'époque coloniale: I'annexion
territoriale est désormais assurée par la concurrence
économique et par la liberté des échanges.
Ce déséquilibre fondamental en a entraîné
beaucoup d'autres, notamment au plan démographique. Car
si la trop rapide augmentation de la population du tiers monde
pose un problème inquiétant pour l'avenir, la surpopulation
du monde industrialisé, en particulier de l'Europe et du
Japon, en pose un à première vue insoluble - ou
qui le deviendrait si le tiers monde se développait, c'est-à-dire
s'il affectait les ressources de son sol et de son sous-sol à
la satisfaction de ses besoins internes.
Cette éventualité paraît il est vrai peu probable.
D'autant qu'en incorporant le tiers- monde à leur système
économique (et en favorisant une organisation des pouvoirs
qui confère la décision économique à
une minorité), les pays capitalistes y ont introduit leur
système de valeurs. C'est pourquoi la terre n'a plus pour
fonction première d'assurer l'existence de la société
qui l'occupe, mais d'enrichir ceux qui la possèdent. Dès
lors, ce qu'elle produit dépend des besoins des acheteurs
solvables, qui se trouvent être, pour l'essentiel, les pays
industrialisés eux-mêmes.
Prélevant n'importe où les ressources qui leur sont
nécessaires (puisqu'il suffit de les acheter), ces pays
peuvent avoir l'impression qu'elles sont inépuisables.
Cette impression est d'ailleurs entretenue par la manière
dont ils évaluent les résultats des activités
économiques: la reproduction du capital et de la force
de travail étant assurée, il n'y a pas lieu de prendre
en compte celle du milieu, ni d'ailleurs celle de la population
non incorporée à l'appareil de production. Ainsi
peuvent-ils se comporter comme des hordes de pillards, qui laissent
derrière eux le désert en s'en allant ailleurs s'emparer
de nouvelles richesses. A cela, il faut ajouter que la croissance
à laquelle ils sont condamnés, du fait de leur construction
sociale hiérarchisée et de la concurrence à
laquelle ils se livrent, les oblige à ce comportement qui
finira par devenir suicidaire.
Par ses prélèvements de ressources non renouvelables
et par la surexploitation de celles qui le sont, comme par ses
rejets et pollutions, le système industriel rend de plus
en plus problématique la régénération
du milieu dont dépend la vie sur terre. Mais qu'adviendrait-il
si cinq à six milliards d'individus produisaient et consommaient
autant que l'Européen ou l'Américain moyen ?
Il est par trop évident que le développement,
tel qu'il se produit dans le monde industrialisé, n'est
pas généralisable. Le déséquilibre
dont celui ci bénéficie ne peut pas être redressé
"le haut ". Le problème n'est donc pas de construire
le tiers- monde à l'image des pays développés,
mais bien plutôt de reconstruire ces derniers sur des bases
nouvelles.
Un constat
La position internationale que les nations industrialisées
ont acquise par la force brutale et qu'elles conservent désormais
par le simple jeu des lois économiques, (armes et pressions
politiques n'intervenant plus que pour obliger le tiers monde
à respecter les règles du jeu) ne peut être
justifiée que si celles-ci se présentent comme en
avance sur une voie ouverte à l'humanité entière:
la voie du développement.
Longtemps victimes de la pauvreté imputable à la
fonction qui leur était attribuée dans le cadre
de l'économie mondiale (fournir des matières premières
et des produits agricoles), les peuples du tiers monde sont aujourd'hui,
plus gravement encore, victimes des actions engagées au
titre du développement par leurs élites dirigeantes
avec l'aide des pays industrialisés. Hautement capitalistique
et productif, le nouveau mode de production permet de drainer
les ressources financières que dégagent les activités
productives entre les mains de ceux qui possèdent ou contrôlent
les moyens de production: terre, usines, instruments de transport,
etc.
L'activité économique ne vise plus à assurer
l'existence matérielle de la société, mais
à améliorer les conditions de vie d'une minorité.
Et si le capital parvient à se reproduire (au profit des
possédants), la reproduction de l'ensemble de la société
devient impossible. La marée montante des paysans sans
terre et des chômeurs non assistés est particulièrement
angoissante dans les pays les plus engagés dans la voie
de ce type de développement.
Mais enfin, cette voie est en train de se boucher. Le tiers monde
non producteur de pétrole est incapable de payer ce qu'il
importe (en particulier des instruments de production) avec la
seule "résiduelle " de ses exportations 1.
Son endettement devient vertigineux. Nombre de pays vont être
contraints à une autarcie relative; Parviendront-ils à
redéfinir leurs besoins en fonction des ressources dont
ils disposent pour les satisfaire, c'est-à-dire à
repenser le rapport de la société à son milieu
?
Il faudrait qu'ils reconsidèrent, préalablement,
leurs rapports sociaux internes, sinon ceux qui détiennent
les pouvoirs draineront encore les richesses produites, et la
faim continuera d'exister.
Ces limites aux échanges avec le tiers monde posent un
très grave problème aux pays capitalistes industrialisés.
Pour éviter une récession, ces derniers maintiennent
le flux de leurs exportations vers les pays insolvables, ainsi
que vers le camp socialiste, dont le niveau d'endettement s'élève
lui aussi dangereusement. Impliqué dans cette spéculation
financière, le système bancaire occidental est virtuellement
en faillite, puisqu'en contrepartie de ses dettes exigibles (notamment
des fonds pétroliers), son actif est constitué d'une
forte proportion de créances irrécouvrables. Un
krach financier peut à tout moment survenir. Ce serait
alors la débâcle du système des paiements
internationaux, un blocage des échanges, et donc l'effondrement
des économies qui ont fondé leur prospérité
sur cette base.
Arrêt de la croissance, inflation, montée du chômage,
déséquilibre de la balance commerciale et des comptes
extérieurs de la plupart des pays, endettement des États,
difficultés croissantes des services sociaux, paupérisation
de régions entières (près du tiers du territoire
national en France), progression de la pauvreté et des
emplois les plus mal rémunérés: tout ce qu'on
regroupe sous le terme de crise survient dans un monde industrialisé
affecté par une crise de société de plus
en plus profonde. Enfin, loin de faire entrer ce monde dans une
ère " postindustrielle ", la mise en oeuvre des
nouvelles technologies (informatique, robotique, etc.) va considérablement
amplifier ces problèmes, en particulier le chômage.
Pourtant, les classes politiques
nationales, toutes tendances confondues, ainsi que les organisations
syndicales, quelles que soient leurs tendances, s'interdisent
d'envisager cette hypothèse pour en tirer les conséquences.
Aucune ne veut accepter l'évidence, à savoir que
certains problèmes sont devenus totalement insolubles,
aussi insolubles que celui que représente la faim dans
le tiers monde.
Une hypothèse
Il est fort possible que, dans les pays industrialisés
comme dans le tiers monde, la décomposition de la société
(par le chômage, la délinquance, la violence politique,
etc.) se poursuive jusqu'au chaos, sous des régimes d'autant
plus autoritaires que les intérêts à préserver
seront minoritaires. Mais le chaos social ne saurait durer éternellement.
Tôt ou tard, il prendra fin. S'il est impossible de prévoir
ce qu'il en sortira, on peut imaginer comment la société
pourrait réagir et se recomposer sur des bases nouvelles,
avant de sombrer dans le désordre absolu.
Prenons l'exemple d'une région paupérisée,
soit pendant la période de forte croissance (région
peu favorable à l'industrialisation et à la modernisation
agricole), soit depuis l'arrêt de la croissance (mono-production
compromise, entraînant des difficultés en chaîne).
Deux manières d'envisager le redressement de la situation
régionale. La première, tout à fait classique
(c'est aussi celle du planificateur dans le tiers monde), consiste
à programmer les activités qui pourraient être
promues ou développées, compte tenu à la
fois des normes de production qui prévalent (normes désormais
internationales) et des débouchés existant au plan
national ou mondial. En ce cas, la liste des projets est très
courte, puisque la paupérisation de la région a
précisément été provoquée,
soit par l'évolution des normes techniques et financières
de production (les activités y ont cessé d'être
compétitives, donc rentables), soit par la saturation du
marché solvable. En pratique, les recettes sont d'ailleurs
toujours les mêmes: travaux d'infrastructure, en particulier
pour désenclaver des zones de production potentielle (les
travaux terminés, on constate que la production n'a pas
de débouché), transferts de quelques administrations
ou centres de production (on déshabille Paul pour habiller
Pierre), enfin et surtout investissements touristiques, les loisirs
des riches étant désormais présentés
comme une panacée à la pauvreté, dans les
pays industrialisés comme dans le tiers monde (alors même
que la crise risque fort de les compromettre).
Mais le problème régional peut être
envisagé d'une autre manière: en dissociant la région
en crise du monde en crise. Sans tenir compte ni des productions
actuelles ni des structures existantes (structures agraires, appropriation
des sols, etc.). Il faut alors faire une série d'inventaires:
celui des ressources disponibles ou potentielles, celui des activités
que celles-ci permettent, celui des besoins à satisfaire,
etc. Il s'agit de savoir dans quelle mesure ou à quelles
conditions une population régionale peut se remettre au
travail à partir de ses seules ressources et avec le seul
débouché qu'elle constitue à sa propre production.
La nécessité d'importer, donc d'exporter aux conditions
du marché, sera avant tout fonction des ressources locales
et du niveau technique au-dessous duquel on ne peut descendre.
Le plan à élaborer n'est pas "développement
", mais "de survie".
L'objectif n'est pas de permettre à la population de vivre
comme l'Européen moyen, mais mieux qu'un chômeur
ou qu'un paysan ruiné. Son niveau de vie ne dépendra
d'ailleurs pas seulement de son importance numérique, de
la diversité des ressources locales, de la diversification
des activités et du niveau des techniques de production.
Il dépendra aussi, pour une part très importante,
de son organisation politique, économique et sociale. Il
sera d'autant plus élevé que celle-ci sera plus
démocratique.
L'autogestion sociale et économique, en faisant disparaître
la distinction entre décideurs et exécutants, évite
les prélèvements effectués sur le travail
productif pour assurer l'existence de la "des gestionnaires
", ainsi que pour mettre l'État en mesure d'offrir
à la collectivité des services qu'elle pourrait
fort bien s'assurer à elle-même par la coopération
volontaire. Elle élimine en outre un nombre très
important d'activités productives, soit parce qu'elles
sont sans valeur sociale, soit parce qu'elles n'ont pas à
être marchandes, soit parce qu'elles sont favorisées
ou imposées par l'actuelle hiérarchie socio-économique.
La production socialement nécessaire peut donc n'exiger
que très peu de travail, même avec des techniques
faiblement productives, surtout si la répartition des tâches
permet de réduire la population inactive, aujourd'hui beaucoup
trop nombreuse. L'amélioration qualitative du genre de
vie peut enfin rendre beaucoup plus supportable une baisse quantitative
du niveau
Or, le redémarrage d'activités productives dans
une région paupérisée n'est précisément
concevable que dans le cadre d'une complète démocratie
économique. En effet, chaque activité n'est rentable
que parce qu'elle s'insère dans un ensemble économique
cohérent et isolé du monde, mais ne le serait plus
si elle se branchait sur le marché. Chaque travailleur
ou producteur ne peut vendre sa production " chère
", que s'il accepte de payer "cher " ce qu'il achète.
Tous les travailleurs-consommateurs doivent donc être d'accord
sur les conditions de production et d'échange. Ils ne peuvent
l'être que s'ils ont eux-mêmes choisi l'objectif et
les moyens de l'atteindre, c'est-à-dire s'ils détiennent
le pouvoir économique, non seulement sur les lieux de travail,
mais au niveau de l'entité socio-économique qu'ils
forment ensemble.
Un plan de survie présuppose donc une société
régionale homogène. Elle ne l'est jamais, pas plus
que ne l'est la nation. Mais, comme le fait parfois la guerre,
la crise peut assurer l'homogénéisation des situations
en ramenant tout le monde au même niveau de dénuement.
De plus, le plan peut ne s'appliquer qu'à une fraction
seulement de la population, comme il peut d'ailleurs englober
d'autres populations, extérieures à la région,
mais acceptant les mêmes contraintes de cette économie
parallèle et non compétitive, les mêmes règles
du jeu. Car ce n'est pas tellement l'autonomie économique
d'une région qu'il faut concevoir. C'est organiser une
société autonome.
L'autonomie
économique
Une société est autonome lorsqu'elle maîtrise
les conditions de sa propre reproduction. Elle peut, certes, procéder
à des échanges, mais il faut que leur interruption
éventuelle ne puisse compromettre son existence.
Aujourd'hui, aucune nation ne jouit d'une telle autonomie. Les
nations industrialisées moins encore que les autres. Leur
appareil de production utilisant des ressources provenant du monde
entier (en particulier ces matières premières qui
sont la base du travail industriel), leur reproduction sociale
dépend d'innombrables facteurs externes. C'est pourquoi
elles sont condamnées à mener une politique impérialiste,
à une échelle d'autant plus vaste qu'elles sont
plus développées. Ainsi, par exemple, les États-Unis
devront-ils être présents partout dans le monde (et
prêts à faire face à "guerres et demie
"!) pour préserver leurs " intérêts
vitaux " (Reagan dixit).
Aujourd'hui, I'interdépendance des nations est gravement
conflictuelle, puisque les intérêts nationaux sont
concurrents, contradictoires et parfois antagoniques. Mais elle
résulte de l'intégration des économies nationales,
qui elle-même conditionne la mise en _uvre de la plupart
des progrès technologiques. Dès lors, I'idée
qu'une société pourrait redevenir autonome paraît
absurde: elle se priverait de tous les avantages du "système
technicien2".
Pourtant, depuis quelques années, celui-ci fait l'objet
de critiques de plus en plus radicales. Le pays industrialisé
cesse peu à peu d'être le modèle unique et
nécessaire. Ce modèle est parfois critiqué
au nom de la spécificité culturelle d'un peuple
(hier par la révolution iranienne, aujourd'hui, par la
population autochtone de Nouvelle-Calédonie, qui revendique
son indépendance en affirmant son refus du type de développement
voulu par la population allogène). Mais le rejet est en
train de se manifester au sein même des pays capitalistes
industrialisés. Partout en Occident, on assiste à
une prolifération d'expériences de démocratie
associative et d'autonomie économique, qui peuvent fort
bien être l'amorce d'un mouvement plus général.
Elles donneraient alors un début de réalisation
à l'hypothèse envisagée ci-dessus.
Pour l'instant, ce ne sont que des expériences. Encore
trop peu nombreuses, dispersées, sans territoire qui leur
soit propre, non coordonnées, elles demeurent intégrées
au système. Elles ne sauraient assurer l'autonomie économique
de ceux qui les initient. Pourtant, elles préfigurent déjà
la base sociale qu'implique l'autonomie. En effet, elles privilégient
les rapports interpersonnels et sociaux plutôt que l'efficacité
économique: elles inversent les priorités. Elles
s'interdisent tout rapport de domination, donc s'obligent à
imaginer des conditions de production et d'échange qui
évitent les contradictions d'intérêts. Elles
affichent des ambitions individuelles et collectives à
l'opposé de celles que le système, du fait de sa
dynamique compétitive, exige de chacun et de tous : produire
davantage, consommer davantage, I'emporter sur autrui, en particulier
par la possession, s'affirmer socialement par la consommation,
etc.
Bref, elles postulent un nouveau système de valeurs, qui
rend possible la mise en forme d'un autre système économique
et technique.
Il est vrai que pour l'heure elles n'y songent guère. Souvent
d'inspiration illichienne, elles s'en tiennent à la définition
de l'autonomie que propose André Gorz 3
: une autonomie individuelle, qui permet à chacun
de produire une partie de ce qu'il consomme, tout en bénéficiant
(en tant que consommateur, sinon en tant que travailleur) de la
production " intégrée 4
" Il s'agit d'individus qui se marginalisent mais sans former
une société marginale, car ils peuvent, a la frange
du système productif, vivre très largement de l'enrichissement
collectif. Mais l'approfondissement des difficultés socio-économiques
peut assez vite les obliger, pour préserver leur autonomie
individuelle, à s'associer afin de mettre en forme une
autonomie collective.
Au demeurant, généralement initiées par des
individus qui s'excluent eux-mêmes du système, ces
expériences prendront nécessairement une autre ampleur
si elles le sont par ceux qui en sont exclus: chômeurs et
paysans ruinés par l'évolution des prix relatifs.
L'État, qui au départ les a combattues (en France
et en R.F.A. notamment), puis qui les a laissées se développer
(elles réduisent quelque peu les tensions sociales et le
chiffre du chômage), devra alors les favoriser.
Il verra sans doute en elles la seule planche de salut, lorsqu'il
aura renoncé à résoudre le problème
du chômage et ceux que posent les chômeurs à
la population active. Il devra accepter la fracture de la nation
et une nouvelle répartition du territoire national.
Car on imagine mal qu'il puisse se
comporter comme ces dictateurs d'Amérique latine qui s'opposent
au morcellement des grandes propriétés, alors qu'il
permettrait la formation, à l'écart de l'économie
dite moderne, d'entités socio-économiques auto nomes.
Le travail y serait certes très peu productif, mais il
assurerait au moins l'existence d'une multitude de paysans sans
terre et de chômeurs non assistés - cette multitude
qui crève aujourd'hui de faim et qui, du seul fait de la
mondialisation de l'économie, ne peut plus être cantonnée
dans le tiers monde. L'État devra se rendre à l'évidence:
la fraction de la population mondiale marginalisée par
l'évolu tion technico-économique est répartie
dans tous les pays. Elle augmente partout. Il ne lui restera plus
qu'à la laisser s'organiser.
Admettons donc cette éventualité: au sein de chaque
pays, deux sociétés cohabitent. L'une est intégrée
à l'appareil de production mondialisé (bien rémunérée,
etc.), I'autre, avec un faible niveau de vie, met en forme un
nouveau système de production et d'échange utilisant
essentiellement, sinon exclusivement, le milieu physique qui est
le sien (il est évident que des passerelles existent entre
les deux sociétés et les deux systèmes productifs).
La deuxième société n'est ni nationale ni
régionale, même si ses choix économiques sont
désormais fonction de son originalité culturelle.
Elle est soudée par les principes qui président
à son organisation, par le genre de vie qu'elle a adopté,
par l'objectif qu'elle s'est donné, etc. Les individus
qui la composent ne cherchent probablement qu'à résoudre
leur problème personnel (comme aujourd'hui les " alternatifs
"). Pourtant, du seul fait qu'ils réadaptent leur
appareil de production à leur milieu spécifique,
ils contribuent à créer le contexte qui peut permettre
aux peuples du tiers monde de résoudre le leur. C'est là
sans doute la dimension politique essentielle de leur démarche
(et de celle des alternatifs). Mais, en outre, I'originalité
de leur entreprise tient à ce qu'elle présuppose
un changement radical du rapport à autrui. Or cet autrui
n'est pas seulement au sein de la société qu'ils
constituent. Il est partout où existent des sociétés
analogues.
L'autonomie telle qu'elle est définie plus haut est concevable
à n'importe quelle échelle. Deux entités
socio-économiques autonomes peuvent fusionner en une entité
unique, si leur organisation est identique et si leurs objectifs
sont à ce point conciliables qu'ils peuvent devenir un
projet commun. Si elles souhaitent conserver certaines particularités
que la fusion ferait disparaître (particularités
dues à des traditions culturelles, à celles du milieu
physique, etc.), elles peuvent encore, sous réserve des
mêmes conditions et sans perdre la maîtrise de leur
reproduction sociale, mettre beaucoup de ressources en commun
par le jeu des échanges (donc améliorer leurs conditions
d'existence), si les biens échangés ont pour chacune
d'elles la même utilité, de sorte que l'arrêt
de l'échange leur serait identiquement dommageable. En
effet, à l'opposé de ce qui se passe aujourd'hui
(où le développement des uns s'effectue aux dépens
des autres), chaque entité socio-économique doit
pouvoir contribuer à la reproduction sociale des autres,
ici et dans le tiers monde.
La réadaptation de l'appareil de production au milieu physique
propre à chaque société, indispensable préalable
au rééquilibrage socio-économique du monde,
passe par la rupture des échanges tels qu'ils se pratiquent
aujourd'hui. Mais l'objectif n'est pas de rompre les rapports
qui se sont noués entre les peuples: il est de transformer
des liens d'interdépendance conflictuelle en liens de solidarité
effective.
L'autonomie économique n'est donc pas une fin en soi. Elle
n'est que le moyen - et sans doute le seul - de reconstruire progressivement
le monde, comme il faudrait qu'il le soit pour devenir peut-être,
un peu moins injuste un peu moins déchiré par des
contradictions d'intérêt : de bas en haut.
Fin d'une
page d'histoire
L'hypothèse qui vient d'être envisagée n'est
évidemment pas la seule possible. Si elle se réalise,
ce sera suivant des modalités qui varieront selon les pays
et selon l'évolution de la conjoncture au plan national,
certains États pouvant par exemple prendre des mesures
protectionnistes qui accéléreront la désorganisation
de l'économie mondiale, sans entraîner nécessairement
des bouleversements structurels internes (de même que l'autarcie
relative à laquelle vont être contraints beaucoup
de pays du tiers monde ne favorisera pas toujours les réformes
de structures nécessaires). Mais une chose est certaine
: le "développement" est en train de prendre
fin.
Nous avons eu jusqu'ici une conception à la fois optimiste et ethnocentriste de l'évolution humaine. Pour nous, toutes les sociétés sont supposées évoluer comme a évolué la société occidentale qui elle-même tend vers un terme idéal, un progrès indéfini. Depuis des siècles, nous nous croyons ainsi porteurs de la civilisation. Celle-ci ayant acquis une dimension technique prépondérante (le progrès technique étant à la fois le résultat et le moyen de la progression économique), nous assimilons désormais notre propre évolution économique et technique à celle de l'humanité avançant vers ce terme idéal, depuis peu baptisé "développement". C'est là une illusion qui risque fort de se dissiper tragiquement.
Lorsque nous nous émerveillons devant
nos progrès scientifiques et techniques, nous ne prenons
pas en compte les conditions qui doivent être réunies
pour qu'ils se réalisent, en particulier ces fantastiques
transferts de ressources et de capitaux qui s'effectuent à
l'échelle mondiale, au profit des pays industrialisés
qui monopolisent ainsi les moyens de progresser. Nous ne voulons
pas voir leurs dramatiques contreparties (la faim dans le tiers
monde en est une). Mais le plus grave est que nous ne pouvons
pas en tenir compte.
Car l'évolution
technico-économique n'est pas maîtrisée, puisqu'elle
est provoquée par la dynamique qu'impulsent les entreprises
en concurrence et les États en compétition c'est-à-dire
par une dynamique concurrentielle qui est, par essence, non maîtrisable.
Elle l'est d'ailleurs d'autant moins que le champ du politique
et le champ de l'économique ne coïncident plus du
tout, le premier demeurant national, alors que le second est devenu
international. L'État ne peut plus exercer un contrôle
sur le capital dès lors que celui-ci évolue à
l'échelle mondiale en s'internationalisant. Tout au plus
peut-il veiller à ce que l'évolution technico-économique
bénéficie à la collectivité nationale,
en amenant celle-ci (ou en l'obligeant) à s'adapter à
cette évolution, à accepter les conditions de travail
et de vie qu'elle implique.
La mondialisation du champ économique a ainsi permis que
la progression des techniques obéisse à une logique
(celle du Capital qui les finance et les utilise) indépendante
des choix politiques et sociaux. Ces techniques ne sont pas au
service de l'humanité, mais des pouvoirs qui les mettent
en _uvre et qui s'exercent dans un contexte concurrentiel. Les
entreprises les adoptent, lorsqu'elles peuvent en attendre une
amélioration de leur taux de profit et de la productivité
du travail qu'elles emploient: elles doivent les adopter
pour demeurer compétitives. La technique peut alors entrer
en contradiction avec les intérêts réels de
la société. C'est ce qu'on observe depuis longtemps
dans le tiers monde et qu'on commence à constater chez
nous.
Mais si le système productif n'assure plus la reproduction
de la totalité de la société, il va être
dans l'incapacité de reproduire le capital lui-même.
En effet, un mode de production qui exige de plus en plus de capitaux,
donc des débouchés de plus en plus larges, mais
de moins en moins de travail vivant, tend nécessairement
à s'auto-asphyxier, dès lors que l'organisation
socio-politique qu'il implique au plan national (division en classes
dans la société) et au plan international (division
du monde en États-nations) interdit la distribution de
revenus nécessaire à l'ouverture du marché
solvable. Celui-ci, loin de s'élargir, se rétrécit
inexorablement.
Aucun pouvoir ni aucune force sociale ne peut éviter la
décomposition du système socio-politique et économique
qui a assuré pendant quelques siècles la suprématie
d'une minorité de nations.
Reste à savoir si au sein de chaque société,
donc à l'échelle mondiale, les victimes de ce système
parviendront à s'organiser pour tirer profit de sa décomposition.
1.
On a toujours tendance à
surestimer les recettes à l'exportation d'un pays sous-développé
(donc sa capacité d'endettement), car on perd de vue que
le prix auquel est achetée sa production doit d'abord le
mettre en mesure de payer ou de rembourser aux pays industrialisés
les biens et services que ceux-ci lui fournissent pour pouvoir
produire et exporter en particulier les éléments
constitutifs de son capital de production. En fait, la valeur
résiduelle de l'exportation, c'est-à-dire ce qui
demeure acquis au pays producteur, ne représente guère
que la contrepartie en devises des taxes payées à
l'État et des salaires verses localement, soit entre 10
% et 20 % du prix des produits exportés.
2. Jacqua ELLUL, Le système technicien,
Calmann-Lévy.
3. André GORZ, Adieux au prolétariat,
Galilée.
4. La production " intégrée ",
telle qu'elle est définie par Ingmar GRANSTEDT, in L'impasse
industrielle, Le Seuil.