Un livre et de nombreux auteurs :
Alain de Benoist et le tiers-mondisme
François Partant
Ce texte de François
Partant est paru dans le bulletin de l'association Champs du Monde en
1986. Il a été republié dans le bulletin du
Cedetim n° 1-87
Ayant
comme bien des gens des préjugés, je n'aurais jamais
songé à lire un livre d'Alain de Benoist, pilier de la
"Nouvelle droite", associé aux travaux du GRECE (…), et
dont on a même dit qu'il avait été vu dans des
colloques internationaux de néo-nazis (mais peut-être s'y
trouvait-il, moins embarrassé de préjugés que moi,
en simple curieux ?). Je n'aurais donc pas cherché à
connaître son point de vue sur le tiers-mondisme, s'il ne m'avait
envoyé son dernier essai au titre résolument militant : Europe, Tiers-monde, même combat.
Ayant, outre des préjugés, un attachement très
bourgeois à certaines conventions, notamment à celle qui
veut qu'un auteur soit remercié de l'ouvrage qu'il vous adresse,
j'ai lu cet essai pour pouvoir dire que je l'avais lu. Puis je l'ai
relu avec une attention toute particulière, en me rendant compte
qu'il allait être difficile de dire à l'auteur ce que j'en
pense, aussi difficile que d'en faire maintenant la recension. Car ce
livre est tout à fait surprenant.
Pour quelque 200 pages, environ 400 références
bibliographiques, dont la plupart donnent lieu à des citations
parfois fort longues d'auteurs qu'Alain de Benoist utilise pour dire ce
qu'il pense: observations ethnographiques qui s'appuient sur les
travaux de Claude Lévi-Strauss, analyses économiques qui
empruntent surtout à François Perroux, critique de
l'anti-tiers-mondisme qui approfondit celle de Yves Lacoste,
dénonciation de la prétention de l'Occident à
incarner l'avenir de toutes les sociétés qui pourrait
être une heureuse réécriture de celle que j'ai
faite, critique du concept de développement identique à
celle de Serge Latouche, considérations sur l'Europe et son
avenir qui s'apparentent à celles de Régis Debray,
propositions qui reprennent celles qu'avance André
Grjébine… On pourrait dire que cet essai a
été écrit par une pléiade d'intellectuels
de gauche sous le haut patronage ou la direction d'Alain de Benoist.
Le procédé de la citation, très universitaire,
permet en l'occurrence de mettre en lumière, avec preuve
à l'appui, l'étrange convergence des points de vue
d'auteurs aux options politiques opposées, dès lors qu'il
s'agit d'envisager l'avenir de l'Europe et celui de ses relations avec
le tiers monde. Sur ces questions très importantes, les clivages
au sein de l'intelligentsia ne recouvrent pas ceux qui divisent la
classe politique et le corps électoral. C'est
précisément ce que A. de Benoist veut démontrer.
De Jean Cau à Régis Debray, les intellectuels qu'il veut
engager dans un "même combat" viennent de tous les horizons
politiques. Quant à la cause pour laquelle ils doivent se
battre, il ne s'agit rien moins que de la "cause des peuples" (sic !).
Il faut cependant nuancer. Les innombrables citations que de Benoist
retient pour préciser sa thèse ne suffisent pas à
démontrer que les auteurs cités approuvent la
thèse elle-même. La preuve en est qu'il extrait quelques
phrases de La guérilla économique où je
défendais un point de vue radicalement différent du sien
sur cette question des rapports Nord-Sud. Je ne peux donc relever avec
certitude une convergence des opinions que lorsque je connais les
ouvrages auxquels de Benoist de réfère.
Ceci dit, je reconnais avoir été stupéfait en
constatant que bien des analyses de cet auteur ne différaient en
rien des miennes. Mais pourquoi pas ? Etant souvent en
désaccord plus ou moins grave avec des auteurs classés
à gauche, par exemple avec Samir Amin, je ne devrais pas
être tellement surpris, encore moins inquiet ou
embarrassé, de me découvrir des points d'accord avec un
intellectuel de droite. Après tout, quand de Benoist dit
exactement la même chose que Serge Latouche, je ne vais pas en
conclure que Latouche s'est trompé. Il faut seulement s'assurer
que d'une même analyse les mêmes propositions sont
tirées. Et ce n'est pas toujours le cas. De plus, à
mesure qu'il avance dans son exposé, A. de Benoist peut se
référer aux différents intellectuels de gauche
dont il partage la façon de voir, sans pour autant que ces
derniers soient eux-mêmes d'accord entre eux sur les sujets qu'il
a successivement abordés. Il bénéficie en quelque
sorte de cette absence de classement des idées qui rend si
confus le débat sur le tiers-mondisme. Son principal apport
à ce débat pourrait bien être d'avoir ainsi mis en
évidence l'utilité d'un tel classement. Mais il faut
encore ajouter que si ce dernier est en effet nécessaire, il est
rendu bien difficile par les incertitudes du vocabulaire. Par exemple,
je n'ai pas réussi à comprendre quel sens précis
de Benoist donne au mot développement, encore moins ce qu'il
entend par "autocentré". Peut-être faudrait-il commencer
par établir un petit dictionnaire des mots usuels à
l'intention des tiers-mondistes, pour éviter que
l'imprécision des mots et des concepts ne favorise, soit une
pensée un peu trop floue, soit des constructions intellectuelles
trop éloignées du réel, telle par exemple celle
qu'Alain de Benoist en définitive élabore.
En résumé, A. de Benoist rappelle les conditions
politiques dans lesquelles s'est effectuée la dernière
phase de l'expansion coloniale de la France, les prises de position des
forces sociales de l'époque, les réserves de la droite et
l'enthousiasme missionnaire de la gauche, ainsi que les renversements
d'attitude qui sont si fréquents dans l'histoire des
idées politiques (sujet à méditer). Puis il
souligne combien les Français ont été peu
sensibles aux mouvements d'opinion en faveur des peuples coloniaux,
avant que la guerre d'Algérie ne les atteigne directement
(mobilisation du contingent) et ne les divise aussi profondément
que durablement - comme le prouve la question
néo-calédonienne, sur laquelle il aurait
été intéressant de connaître le point de vue
de ce nouveau militant de la "cause des peuples". Il en arrive ensuite
au tiers-mondisme et à ses avatars. Son analyse qui reprend
celle de Yves Lacoste, s'accompagne d'une critique des
anti-tiers-mondistes qui m'a paru au total plus sévère,
et qui est particulièrement dure à l'encontre de quelques
écrits du Club de l'horloge. La critique n'épargne pas
Pascal Brückner, auquel de Benoist reconnaît pourtant une
certaine lucidité. Brückner aurait raison, par exemple, de
dénoncer le racisme inversé de certains Occidentaux, qui
surestiment tout ce qui vient du tiers-monde et dévalorisent
tout ce qui est occidental. Il aurait raison de se moquer de ces
Occidentaux qui s'auto-flagellent, et qui d'ailleurs se valorisent
ainsi à leurs propres yeux. "S'adorer ou se haïr, n'est-ce
pas tout uniment ne penser qu'à soi ?" Les pages que de Benoist
consacre à nos comportements à l'égard du
tiers-monde ne sont pas les meilleures. Mais la critique qu'il faudrait
en faire rejoint celle qui sera faite de sa conception des rapports
Nord-Sud. Car notre attitude vis-à-vis du tiers-monde, d'une
part, du monde industriel ou développé d'autre part,
varie nécessairement en fonction de l'idée que nous nous
faisons des rapports qu'ils entretiennent.
Les thèses avancées
L'humanité n'est qu'un concept biologique. Elle n'est pas une
réalité sociale. Seuls existent des peuples (ou des
nations) différentes les uns des autres de par la culture dont
ils sont à la fois porteurs et le produit et sans laquelle ils
disparaîtraient en tant que société
organisée.
La culture est
ici entendue au sens large. Elle est définie comme l'ensemble
des réponses qu'un peuple apporte aux questions que pose son
existence (ou se reproduction sociale). Dès lors toutes les
cultures se valent. Aucune hiérarchie ne peut être
établie entre elles (Claude Lévi-Strauss remarque que
celle des Esquimaux serait supérieure à celle de
l'Occident si l'on prenait en compte l'imagination créatrice
qu'exigerait la survie d'un peuple dans l'Arctique). Avec le
mépris qui le fonde, le racisme est avant tout stupide.
Chaque
société se doit de protéger sa culture,
puisqu'elle est la condition même de son existence. Mais c'est
aussi de l'intérêt de toutes les sociétés,
car ce n'est que grâce à leur diversité que les
cultures peuvent s'enrichir. Encore un point de vue que partage
Lévi-Strauss : les cultures s'enrichissant par des
échanges, la disparition de certaines cultures est une perte
pour celle qui les a détruites.
Si l'humanité n'existe pas en tant que réalité
sociale, l'homme indifférencié auquel se
réfère l'humaniste (et la Déclaration des droits
de l'homme) n'existe pas lui non plus. L'individu, être social,
est le produit d'un peuple et de sa culture. Il ne peut pas être
appréhendé isolément. Il faut donc récuser
tous les principes ou toutes les lois qui prétendent s'imposer
à tous les individus indépendamment de leur origine et de
leur culture (et il faudrait alors dénoncer "l'idéologie
des droits de l'homme" qui serait, pour Régis Debray, le
degré zéro de la pensés politique).
A. de Benoist insistant sur le choix qui serait à faire entre
cette "idéologie" des Droits de l'Homme et "la cause des
peuples" (leur droit à préserver leurs différences
culturelles), je le signale. Mais je reconnais ne pas comprendre.
J'éviterai en tous cas un quelconque procès d'intention
à propos de ce point obscur. Obscur pour moi, car il s'agit
à mon sens de deux catégories de droits
complémentaires.
Dans le passé, les Occidentaux se sont employés à
détruire les cultures étrangères, celles des
peuples sur lesquels ils exerçaient une tutelle politique et
militaire. Les Eglises chrétiennes s'y employèrent aussi.
Aujourd'hui encore, leur rôle peut se révéler aussi
néfaste que le marxisme. Pour une raison similaire : la croyance
en un absolu et en un universel, qui serait d'ailleurs à la base
de tous les totalitarismes. Les Eglises croient en l'homme et en
l'humanité. Elles cherchent à détacher les hommes
concrets de la culture propre au groupe social auquel ils
appartiennent, afin qu'ils puissent adopter un système de
valeurs présenté comme universel, des croyances
présentées comme des vérités intangibles,
etc…
Cependant, c'est surtout le développement qu'il faut aujourd'hui
dénoncer. C'est lui qui détruit les "cultures
enracinées", les "modes de vies différenciés et
qui tend à "l'uniformité mondialiste". Que ce soit dans
un cadre libéral ou dans un cadre socialiste, il a toujours cet
effet destructeur et uniformisant, donc appauvrissant. Il correspond
à un choix idéologique fondamental que les Occidentaux
ont fait à un certain moment de leur histoire, mais que les
peuples du tiers-monde n'ont aucune raison de faire. Ou plutôt
qu'ils ont raison de ne pas faire. Car ils ne le font pas, seules les
élites occidentalisées étant
imprégnées de "l'idéologie du
développement". Quant aux survivances culturelles, elles sont
aussi, comme le dit Latouche, les derniers obstacles au
sous-développement, c'est-à-dire, en l'occurrence,
à la pauvreté matérielle et à la
misère psychique. Il faut donc que les peuples du tiers-monde
optent pour le "non-alignement", en refusant les deux grands
modèles culturels qui tentent de s'imposer au monde entier, le
modèle occidental et le modèle soviétique. Mais
c'est aussi le choix que doit faire l'Europe : elle doit refuser aussi
bien le "libéralisme reaganien" et son développement
"américanocentré",que le socialisme soviétique et
son développement liberticide. C'est en cela qu'elle se trouve
objectivement une alliée potentielle pour les peuples du
tiers-monde. Elle doit préserver les spécificités
culturelles des nations qui la composent, et sans lesquelles ces
nations ne seraient plus que des conglomérats d'individus.
Il n'y a donc pas de contradiction d'intérêt entre
l'Europe et le tiers-monde. Au contraire, leur intérêt
commun étant d'échapper à la domination des deux
grands non-alignés, et celui-ci a intérêt à
ce que l'Europe devienne un troisième pôle de puissance.
Entre les Etats-Unis, qui sont apparemment seuls à incarner
désormais l'Occident, il ne s'agit pas de l'Europe occidentale,
encore moins de l'Europe des Douze, mais bien de celle qui va de
l'Atlantique aux frontières de l'URSS. C'est cette Europe qui va
devoir, avec le tiers-monde non aligné (ou aligné sur
elle ?), chercher une "troisième voie".
Pour y parvenir, il faut que se constituent de vastes "zones de
développement autocentré" (parfois orthographiées
autocentrées), dont la composition interne et les relations
externes sont aussi imprécises que dans le schéma de
Grjébine. Il nous est seulement dit que la Convention de
Lomé pourrait préfigurer les rapports plus "justes" que
l'Europe va devoir instaurer entre elle et le tiers-monde non
aligné (aux 65 ACP viendront un jour s'adjoindre l'Uruguay et la
Pakistan, le Mexique et les Philippines, etc…)
Quant à savoir ce que serait cette troisième voie, qu'on
pourrait aussi, je suppose, baptiser "autre" développement,
puisqu'il en est question à propos des peuples du tiers-monde
(qui n'ont pas à opter pour le développement et pour
notre genre de vie "technimorphe", mais qui peuvent se
développer s'ils le souhaitent, et que nous devrons alors
aider), aucune indication n'est fournie. Nous avons appris, dès
le début du livre, que l'Europe doit disposer d'un
système de défense autonome, proposition qui devrait
recueillir l'approbation du Monde Diplomatique, mais qui ne
démontre pas qu'une nouvelle voie est ouverte. Dans les
conclusions, il est précisé que l'Europe "non
alignée, autonome, souveraine, indépendante de l'Est
comme de l'Ouest, aurait un rôle exceptionnel à jouer :
encourager partout les pays tiers à rejeter, de pair, le
socialisme marxiste et le libéralisme occidental". D'où
l'on peut conclure qu'elle ne serait elle-même ni socialiste ni
libérale. Mais si l'on sait ainsi ce qu'elle ne doit pas
être, on ne sait pas ce qu'elle pourrait être. En revanche,
on apprend qu'elle pourrait servir, "une fois encore, d'avant-garde, en
menant en liaison avec tous les pays non alignés une
stratégie mondiale d'émancipation nationale et
continentale sur la base d'un développement politique et
économique autocentré". Bien que se trouve alors une note
renvoyant à un ouvrage que le CEDETIM (centre de
réflexion de l'extrême gauche sur l'impérialisme) a
consacré au non alignement (la Découverte
éditeur), j'avoue que cette phrase me laisse songeur. Par
développement politique autocentré, faut-il entendre
évolution politique sans intervention de la CIA et du KGB ?
Je ne crois pas avoir trahi le sens général de l'ouvrage.
Evidemment, ce résumé en réduit le contenu, qui
est riche en rappels historiques, en analyses et en
considérations philosophiques. Par contre, il lui conserve une
certaine logique, que le texte ne doit souvent qu'à des
très graves imprécisions. Mais l'essentiel est qu'il
mette suffisamment en lumière ce dont le lecteur peut fort bien
ne pas s'apercevoir, lorsqu'il se laisse aller à suivre,
intéressé, séduit, l'exposé d'un
intellectuel brillant qui évolue avec aisance dans
l'abstraction: A. de Benoist nous a entraîné dans un
monde fantasmatique qui n'a vraiment pas grand chose à voir avec
le monde réel. Il est vrai qu'il y est peut-être
entraîné par les auteurs auxquels ils se
réfère, qu'il approuve, et qui sont tous "de gauche". Et
c'est bien en cela que cet essai est déconcertant : la critique
qu'on peut en faire s'élargit nécessairement à
celle des idées que véhicule la gauche.
Amorce d'une critique
1 - Il est certain que la diversité des cultures peut
être, pour chacune d'elles, une source d'enrichissement. Mais
existe-t-elle encore au sein du monde occidental ? Les nations qui
composent celui-ci ont-elles chacune sa culture ou en ont-elles une en
commun ? Au sens très large qu'A. de Benoist donne au mot, il
n'y a pas plus de culture française que de culture
européenne. Les réponses que les Français et les
Britanniques apportent aux questions que pose la reproduction de leur
société sont exactement les mêmes que celles que
les Américains et les Japonais donnent à ces mêmes
questions. Remarquons tout de suite que ces réponses, que Serge
Latouche et A. de Benoist critiquent dans les mêmes termes quand
les Occidentaux les suggèrent aux peuples du tiers-monde (voir
plus loin), méritent au moins autant de critiques quand elles
prétendent répondre aux questions qui se posent en
Occident, que les réponses soient économiques
(augmentation de la production pour freiner la montée du
chômage) ou technique (prolifération des centrales
nucléaires pour permettre l'augmentation de la production)
puisqu'elles risquent, pour préserver notre genre de vie, de
compromettre notre existence.
On ne peut parler de spécificités culturelles que si la
culture est entendue dans un sens plus étroit. Mais elles sont
alors fort peu "nationales". Elles proviennent de la diversité
des milieux sociaux à l'intérieur de chaque nation, au
moins autant que des différences héritées,
aujourd'hui souvent "folkloriques", survivances de celles que
provoquaient jadis la diversité des régions, des
ressources naturelles et des conditions d'existence. On ne pourrait
prétendre que les Nord-Américains se distinguent, par
leur culture, des Européens, que s'il était possible de
préciser ce qui caractérise un Américain et un
Européen. C'est pourquoi je ne comprends pas de quelles
particularités culturelles européennes de Benoist est si
soucieux d'assurer la protection. A moins qu'il s'agisse tout bonnement
de l'indépendance de l'Europe ? Le souhait qu'exprime l'auteur
de la voir organiser sa défense hors de la tutelle des USA le
donne à penser. Mais il s'agirait alors d'un autre
problème et la référence aux
spécificités culturelles devient absurde. Car la question
militaire offre précisément l'exemple caricatural de la
prédétermination des choix que provoque la
compétition : pour assurer sa défense
"indépendante" des deux Grands, I'Europe serait tenue d'adopter
tous les moyens techniques dont ceux-ci s'équipent pour assurer
la leur. C'est un alignement pur et simple sur les choix d'autrui. Un
alignement pour le moins paradoxal quand il s'agit de se
protéger de l'influence culturelle d'autrui !
Et c'est bien là une des principales contradiction dans la
thèse de l'auteur. Il ne met nullement en question la
concurrence, alors que c'est elle qui est à l'origine de cette
"uniformité mondialiste" qu'il dénonce. Qui plus est, il
fait appel à l'esprit de compétition des
Européens. C'est après avoir pris l'avis de Régis
Debray, évoqué Mao Zedong et sa théorie des 3
mondes, puis cité Frantz Fanon pour faire bonne mesure, qu'il
parle de cette Europe mue par "la volonté de sa propre
montée en puissance". Mais pour que l'Europe devienne
l'égale des Etats-Unis, alors qu'elle est plus peuplée et
beaucoup moins riche en ressources naturelles, elle doit produire
davantage qu'eux, consommer davantage, tenir une plus large place sur
les marchés extérieurs (plus de firmes européennes
en charge du commerce international des produits, du transport maritime
et aérien, du financement bancaire et des assurances,
etc…) et elle doit percevoir davantage de profits sur ses
investissements à l'étranger. Au total, elle doit essayer
d'avoir les conditions de travail et de vie de son principal rival.
Elle doit, en quelque sorte, produire son propre Coca-Cola. Il est
à espérer que les travailleurs qui le produiront seront
aussi heureux que leur collègues américains, aussi fiers
de leur contribution à la richesse collective, au
bien-être des peuples et à une civilisation devenue
planétaire, comme l'attestent les réclames de la firme
jusque dans les coins les plus sauvages de la forêt africaine.
Je ne sais plus quel ministre du gouvernement socialiste expliquait que
la France ne devait pas se laisser aller à importer du Japon des
magnétoscopes et autres moyens techniques de la communication,
car elle risquerait de se retrouver dramatiquement soumise à
l'influence culturelle du Japon. Mais si la France produit ces
matériels et en équipe ses foyers, parce que les
Japonais, qui en produisent et en ont équipé leurs
foyers, en exportent en France, les Français vont avoir des
conditions de vie en ce domaine identiques à celles des
Japonais. La seule différence "culturelle" entre eux ne
s'observera qu'au niveau du mode d'emploi des appareils : il sera
rédigé en français et traduit en d'autres langues,
au lieu d'être en français traduit du japonais. On
conviendra que cette différence, si elle en reflète une
très importante au plan économique, est nulle d'un point
de vue culturel.
2 - Quelques remarques plus politiques. L'Europe du
général de Gaulle allait de l'Atlantique à
l'Oural. Plus qu'une audacieuse vue de l'esprit, elle était une
de ces idées creuses que les fans du général
conservent pieusement avec ses bons mots. Cette Europe-là, nos
stratèges militaires ont l'air de craindre qu'elle ne se fasse
à l'initiative de l'URSS - et à l'initiative de qui
d'autre en effet pourrait-elle se faire ? Mais l'Europe d'A. de
Benoist est une vue de l'esprit au moins aussi audacieuse.
Coupée de l'Europe de l'Est, I'URSS ne serait déjà
plus la grande puissance qu'elle est aujourd'hui, son reflux
lui-même ne pouvant s'expliquer que par un extrême
affaiblissement. Il ne s'agirait donc plus pour l'Europe de tenir la
balance entre deux Grands, mais bien de mener une politique
expansionniste dont on ne voit pas pourquoi elle ne s'étendrait
pas à l'Ukraine et à l'ensemble de la Russie "blanche",
jusqu'aux confins du continent européen. Peut-être est-ce
à cette perspective que songe l'auteur lorsqu'il parle de la
mission d'émancipation nationale et continentale" de l'Europe ?
Je ne suis pas contre les rêveries, mais il me semble qu'elles
devraient être réservées au genre romanesque. La
seule Europe occidentale ne parvient pas à se faire, ni à
12, ni à 10, ni à 9, ni même à 6. Les
amoureux de la puissance ont donc déjà assez de pain sur
la planche. Ils peuvent repousser à plus tard l'examen de la
question de l'unification de l'Europe. Cette question, que nul ne peut
aujourd'hui raisonnablement envisager, devrait d'ailleurs soulever bien
des inquiétudes chez les patriotes français.
Car si le poids économique de la RFA est supérieur
à celui de tous les autres pays de l'Europe occidentale, celui
de la RDA a cette même particularité au sein de l'Europe
de l'Est. Imagine-t-on la place qu'occuperait une Allemagne
réunifiée dans une Europe continentale ? Il n'est pas
sûr que le poids de la France dans cette Europe parvienne
à égaler celui de la Franche-Comté dans le cadre
français. A. de Benoist est nationaliste. En se
prononçant pour la cause des peuples, il défend
l'existence de la nation qui est la forme actuelle d'organisation des
peuples. Il n'est pas nationaliste comme le furent, dans un contexte
économique mondial tout-à-fait différent, mais une
conjoncture analogue (c'était la crise), les Allemands qui
optèrent pour le national-socialisme, puisque les nazis, s'ils
sublimèrent la culture germanique, prétendirent aussi
préserver la pureté de la race (?) et faire triompher la
supériorité des Aryens. A. de Benoist n'est pas raciste.
Son nationalisme n'est peut-être pas différent de celui
que professent aujourd'hui tous les intellectuels de gauche, et qui
devient franchement caricatural au PCF.
Il faudrait s'interroger sur le bien-fondé du sentiment
nationaliste à notre époque, où l'économie
s'est mondialisée et où l'interdépendance des
nations s'est prodigieusement accentuée. Ce serait trop long,
mais pas du tout hors du sujet. En effet, c'est bien parce qu'ils sont
nationalistes ou (mais cela revient au même), parce qu'ils se
préoccupent des travailleurs, donc de notre appareil de
production "national" (ou prétendu tel), que les intellectuels
de gauche préfèrent ignorer les contradictions
d'intérêt qui existent, au plan économique, entre
les pays industriels et le tiers-monde - contradictions
d'intérêt qu'un intellectuel de droite, donc
élitiste, pourrait accepter de voir sans en être
ému (que les forts gagnent et qu'importe si les faibles en
crèvent). Puisqu'ils ne peuvent être accusés de
stupidité, faut-il les soupçonner d'être aveugles
à ce qui les dérange ?
3 - On a vu que de Benoist dit qu'il n'y a pas de contradiction
d'intérêt entre l'Europe et le tiers-monde. Il cite
Régis Debray, qui pense en effet qu'une Europe non
alignée sur les USA assurerait "une marge de manoeuvre" un peu
plus large aux pays du tiers-monde. Quoiqu'on puisse penser de cette
appréciation, elle est d'ordre politique. La convergence
d'intérêts que de Benoist croit possible entre une Europe
indépendante et un tiers-monde non aligné est
elle-même d'ordre politique. A un niveau purement
économique, leurs intérêts sont-ils conciliables ?
Dans L'audace ou l'enlisement, A. Lipietz avait cru pouvoir chiffrer
à un très faible pourcentage du PIB de la France les
avantages que celle-ci retire de ses relations économiques avec
le tiers-monde. Y. Lacoste a repris à son compte cette
donnée, on ne peut plus discutable, parce qu'elle servait sa
démonstration : nos intérêts n'étant pas
contraires à ceux des pays du tiers-monde, ceux-ci ne sont pas
des ennemis potentiels. On peut s'entendre. Puis Y. Lacoste en a
convaincu A. de Benoist, tout comme il a conforté Brückner
dans sa façon de voir. Si l'Occident n'a vis-à-vis du
tiers-monde qu'une responsabilité historique qui a pris fin avec
la décolonisation, s'il n'y a aucune relation de cause à
effet entre la richesse du Nord et la pauvreté dans le Sud (ou
si la relation est aussi négligeable que le dit Lacoste, les
causes de la pauvreté ne peuvent être qu'internes au
tiers-monde. Par conséquent, les Occidentaux qui sanglotent sur
leurs hypothétiques fautes passées sont des
imbéciles. Ou des masochistes.
A. de Benoist ne peut pas être aussi sévère
à l'égard de l'homme blanc qui sanglote, car il
épouse la façon de voir de Latouche. Nous avons quand
même détruit les cultures du tiers-monde. J'ai
relevé à ce sujet la critique qu'il adresse aux Eglises
chrétiennes, bien qu'il y consacre peu de pages, parce qu'elle
est révélatrice de sa démarche intellectuelle. Que
les Eglises aient contribué à la destruction de ces
cultures, c'est indubitable. Mais ce n'est pas par
l'évangélisation, stricto sensu. Ce n'est pas parce
qu'elles proposaient aux peuples coloniaux des croyances et un
système de valeurs étrangers à leur culture. Car
personne n'oserait soutenir qu'il suffit d'apprendre à des
Africains que la terre est ronde, alors qu'ils la croient plate, pour
que ces pauvres Africains ne parviennent plus à trouver de
réponses aux questions que pose leur existence, et qu'à
la limite, ils se laissent mourir de faim. On ne peut reprocher aux
Eglises que d'avoir parfois favorisé, par leur enseignement, les
entreprises d'une puissance dominante. C'est ce à quoi
s'emploient aujourd'hui, d'une façon très
systématique, les missionnaires de certaines sectes protestantes
américaines chez les Indiens d'Amérique latine (et
peut-être en toute bonne foi : les USA ne sont-ils pas les
défenseurs du Bien dans le monde ?).
Or, de Benoist, comme d'ailleurs Serge Latouche, présente la
destruction des cultures du tiers-monde comme résultant avant
tout de l'influence culturelle de l'Occident. Il cite pourtant Karl
Polanyi qui, en 1944, écrivait : "La première
contribution de l'homme blanc au monde de l'homme noir a
consisté pour l'essentiel à lui faire connaître le
fléau de la faim (comme conséquence de
l'établissement d'un marché du travail dans les pays
colonisés). II faut forcer les indigènes à gagner
leur vie en vendant leur travail. Pour cela, il faut détruire
les institutions traditionnelles (souligné par moi) et les
empêcher de se réformer, puisque, dans une
société primitive, l'individu n'est
généralement pas menacé de mourir de faim,
à moins que la société dans son ensemble ne soit
dans ce triste cas".
Les pays industriels ont englobé le tiers-monde dans leur
système économique, en y modifiant les conditions
d'existence, avant d'y introduire au compte-gouttes leur culture (au
sens étroit du terme), en particulier par le biais d'une
scolarisation très limitée. Ils ont détruit les
organisations sociales et les relations de pouvoir des peuples
coloniaux, bien avant de leur imposer, avec les indépendances,
des institutions politiques et sociales analogues aux leurs. Ce sont
désormais ces institutions, générées par
d'autres sociétés et d'autres cultures, qui
empêchent les peuples du tiers-monde de trouver des solutions
à la misère et à la faim.
Parlant "d'autocolonisation", Serge Latouche constatait avec amertume
que ces peuples coupés de leur histoire, privés de
mémoire collective et dépossédés de leur
culture, en étaient arrivés à ne voir leurs
problèmes qu'avec les yeux des Occidentaux, à ne leur
chercher que des solutions économiques et techniques qui se
révèlent inefficaces ou désastreuses. A. de
Benoist, qui reprend ce terme d'autocolonisation, adopte ce point de
vue et ajoute que les peuples du tiers-monde doivent rompre avec
"l'obsession de l'économie propre à l'idéologie
occidentale". Cette manière de présenter les choses me
paraît tout-à-fait fausse. Les réponses que les
Occidentaux apportent aux questions qui se posent dans le tiers-monde
ne sont pas satisfaisantes, c'est certain. Mais ce n'est pas parce
qu'elles sont économiques ou techniques, car les questions
elles-mêmes le sont. La pauvreté est un problème
économique. L'élimination de la faim exige des
décisions techniques Mais il y a un préalable politique :
les choix économiques et techniques qu'il faudrait faire sont
contraires aux intérêts de ceux qui ont le pouvoir de les
faire.
Sans un changement radical des relations de pouvoir dans le
tiers-monde, les peuples continueront d'être victimes de ce
développement qui a détruit leur culture, mais qui
bénéficie incontestablement à la minorité
dirigeante et possédante. Le chapitre dans lequel de Benoist
concentre sa critique du développement pourrait paraître
inspiré par mon dernier essai, s'il ne l'était surtout
par celui de Latouche, car la critique porte exclusivement sur l'aspect
culturel du processus technico-économique. L'axe du raisonnement
alors se décale et le développement, qui certes
correspond à un choix culturel fondamental, paraît
n'être lui-même qu'un phénomène
idéologique. Parlant des pays du tiers-monde, l'auteur dit en
effet que "s'il ne sont pas "développés" (...), c'est que
dans leur ensemble, exception faite de la caste dirigeante
occidentalisée, ils n'ont pas adhéré à
l'idéologie que l'Occident a fait sienne". D'où il faut
conclure que, adhérant à cette idéologie, ils
pourraient se développer et s'enrichir comme nous.
Il y a une contradiction entre cette affirmation implicite et le
rôle d'obstacles à la misère reconnu aux
survivances culturelles. Après s'être insurgé
contre la prétention de l'Occident à tracer la voie que
doivent suivre toutes les sociétés, l'auteur se livre
à une critique de "l'idéologie du développement,
telle qu'elle est aujourd'hui conçue en Occident". Est-elle
"conçue" ? Ou est-elle mise en oeuvre par l'ensemble des acteurs
économiques à commencer bien sûr par ceux des pays
industriels ? On pourrait croire qu'elle se propage comme une maladie
microbienne. Elle devient le facteur déterminé des
transformations qui se produisent. Il nous est dit en effet que "en
faisant du développement une évidence dont la
nécessité est censée s'imposer à tous,
(cette idéologie) répand du même coup l'idée
que tout ce qui permet d'atteindre l'objectif prioritaire est
légitime. Dès lors, il devient normal de transformer
(souligné par moi, car je voudrais connaître les
démons qui entrent en action) les sociétés
traditionnelles du tiers-monde, où les rapports organiques se
dissolvent (...), où les cultures, désormais
privées de leur ressort intérieur, se transforment en
spectacle à l'usage des touristes (...), où les rapports
humains, soumis aux "impératifs catégoriques" de la
croissance, évoluent dans le sens d'une réification et
d'une marchandisation générales, le rapport de l'homme
aux objets prenant le pas sur le rapport des hommes entre eux, et les
hommes, par là, finissant à leur tour par se transformer
en objets, en machines à produire et à consommer".
Cette dénonciation des effets pervers du développement a
un certain parfum gauchiste qui peut paraître exotique dans le
tiers-monde. Là-bas, trop peu d'hommes sont des machines
à produire, et ceux qui le sont ne peuvent même pas
espérer devenir des machines à consommer. C'est
singulièrement par ses résultats sociaux que le
développement dans la Périphérie différait
de celui du Centre, du moins jusqu'ici.
Tout d'abord, le développement, c'est-à-dire l'ensemble
des actions visant à assurer celui des forces productives,
élimine plus d'emplois qu'il n'en crée. Pour être
plus précis, il marginalise trop de producteurs dont le travail
est peu productif, pour que le bilan de l'emploi puisse être
équilibré par de nouveaux postes de travail
salarié.
D'autre part, la croissance de la production ne peut être
assurée par l'augmentation des salaires, car elle exige des
importations qui déséquilibrent la balance commerciale et
celle des paiements extérieurs (ou provoquent une progression de
l'endettement). C'est là une des conséquences de
l'extraversion économique, qui affecte d'ailleurs aujourd'hui la
France elle-même (et qui explique l'austérité
imposée aux travailleurs, dont le niveau de vie est cependant
à la mesure du niveau de développement du pays). Il n'y a
pas, à ma connaissance, d'exemple de véritable "fordisme
périphérique" dans la mesure où le niveau des
salaires demeure extrêmement bas, même dans les nouveaux
pays industrialisés. Seule une petite minorité
bénéficie d'un pouvoir d'achat comparable au nôtre,
mais alors souvent trop élevé par rapport aux
orientations ou à la nature de la production locale. Aucun pays
du tiers-monde ne connaît les inquiétudes
métaphysiques (ou les délices ?) de la
société de consommation. A. de Benoist ne fait pas de
distinction de ce genre. Pour lui, le développement
détruit toutes les "cultures enracinées", celle des
peuples mossi et bamiléké aussi bien que celle du peuple
français; il a donc partout les mêmes résultats.
Serge Latouche critiquait la place prise par l'économique et le
technique dans notre existence. Il encourageait les peuples du
tiers-monde à envisager leurs problèmes dans une
perspective différente de celle que nous adoptons. C'est
apparemment lui qui a encouragé A. de Benoist à se situer
au niveau des considérations philosophiques. Avec ce
résultat pour le moins paradoxal que les données
économiques et techniques sont proprement évacuées
du problème que cet auteur analyse. Nous évoluons alors,
non dans le monde réel, mais dans sa représentation, un
monde magnifiquement abstrait, où les idées
déterminent les évolutions qui se produisent. Les
élites dirigeantes du tiers-monde prennent leurs
décisions, non parce qu'elles y sont poussées par des
intérêts très concrets, mais parce qu'elles croient
à la justification théorique des choix qu'elles font. La
politique des multinationales doit de même s'expliquer par
"l'idéologie du développement" qui les inspire. Chaque
peuple peut enfin accepter ou refuser le développement, comme on
peut ou non ouvrir sa porte à un VRP, à un
démarcheur d'assurance ou à un témoin de
Jéhovah. Une simple affaire de conscience...
4 - C'est dans son livre sur La nouvelle économie internationale
(PUF éditeur) qu'André Grjébine préconisait
la formation de vastes zones de développement autocentré
qui regrouperaient des pays ayant atteint un niveau de
développement comparable. Ainsi seraient évités
les effets négatifs que peuvent avoir les échanges
internationaux. Cette proposition de réforme à apporter
à l'organisation des rapports économiques internationaux
est très "européocentriste". Son auteur la déduit
de ce qu'il estime souhaitable pour l'Europe. Car c'est elle qui
devrait avant tout être une de ces zones protégées.
Aucune précision concernant les autres. USA et Canada
associés ? Peut-être. Mais le Japon peut-il à lui
seul constituer une "zone" ? Il ne devrait en tout cas pas en former
une avec les nouveaux pays industrialisés du Sud-Est asiatique
(Taïwan, Corée du Sud, Hong-Kong, etc…) sauf
à admettre que les Etats-Unis englobent dans la leur le Mexique,
le Vénézuela, le Brésil, etc.… Il n'y
aurait plus homogénéité du niveau de
développement, mais reconstitution d'empires autour d'une
puissance centrale.
La proposition d'André Grjébine repose à mon avis
sur de nombreuses erreurs de jugement .
a) - A l'intérieur d'une Europe protégée, mais
constituée d'Etats-nations disposant chacun de sa monnaie, les
échanges auraient les mêmes effets qu'entre les pays
européens et les autres pays industriels. Ils continueraient de
mettre en concurrence les économies nationales et
d'entraîner des spécialisations ou une division du travail
intra-européenne (comme on le voit, du reste, dans notre Europe
actuelle semi-protégée). La France, par exemple, qui
importe environ 50% de ses biens de production, en grande partie
d'Allemagne fédérale, demeurerait vis à vis de
cette dernière dans une position analogue à celle que
l'Europe voudrait améliorer en se protégeant des
Etats-Unis.
De plus, les firmes américaines et japonaises pourraient fort
bien investir en Europe, comme la réglementation de la CEE les a
déjà amenées à le faire. Des pans encore
plus importants de l'économie européenne se trouveraient
ainsi sous le contrôle technologique de l'étranger. Et ce
contrôle technologique peut devenir politique. On a pu le
constater lorsque le président Reagan, oubliant une fois de plus
ses options libérales, a interdit aux firmes américaines
installées dans les pays membres de la CEE de participer
à la réalisation du contrat signé par ces pays
avec l'URSS pour la fourniture de gaz sibérien. Ou alors il
faudrait limiter très strictement les investissements
étrangers - ce qui ne manquerait pas de poser bien des
problèmes, notamment pour les firmes européennes
implantées à l'étranger.
Une Europe protégée pourrait peut-être
reconquérir son marché intérieur afin d'avoir une
économie vraiment autocentrée, sa production de biens de
consommation entraînant celle des biens de production et
réciproquement. Mais elle n'en demeurerait pas moins fortement
dépendante de l'extérieur, notamment pour ses
approvisionnements en matières premières. Elle serait
donc obligée de veiller à la compétitivité
de ses activités productives avec autant de soin que si elle
n'était pas protégée de la concurrence
étrangère. Par exemple, si les conditions de production
au Japon assurent aux produits industriels japonais des avantages de
qualité et de prix, elle devra faire en sorte que ses produits
répondent à des normes techniques et financières
similaires à celles du Japon. Car il ne suffit pas que son
marché soit protégé. Il faut encore que les
produits japonais ne se substituent pas aux siens sur les
marchés extérieurs qu'elle fournit. Ses choix en tous
domaines, en particulier dans le domaine social, demeureraient
endigués par l'impératif de compétitivité.
Ils seraient dès lors fonction, comme aujourd'hui, de facteurs
qui ne dépendent pas d'elle.
b)- c'est à l'initiative des Etats-Unis que les échanges
se sont libéralisés depuis la dernière guerre.
C'est eux qui, les premiers, renoncèrent au protectionnisme et
optèrent pour le libre-échange, comme la Grande Bretagne
un siècle plus tôt et pour la même raison : devenus
de très loin la première puissance économique
mondiale, ils avaient tout intérêt à
l'élargissement du champ de la concurrence. Lorsque le
Traité de Rome mit en forme un Marché Commun
réunissant six pays européens, ils ne virent pas
d'objection à une réalisation si manifestement
inspirée par la philosophie libérale. Mais, depuis lors,
la situation et les rapports de forces ont beaucoup changé. La
part du marché mondial prise par l'Europe et surtout par le
Japon a considérablement augmenté, au détriment de
celle des Etats-Unis qui a baissé en valeur relative. Ceux-ci
ont même dû réagir devant l'invasion de leur propre
marché par les produits japonais. Tout en affirmant leur
attachement à la doctrine libérale, ils ont
multiplié les mesures visant à protéger leurs
producteurs et à favoriser leurs exportations. Mais il ne faut
pas en déduire qu'ils pourraient accepter un retour au
protectionnisme d'antan. Ils auraient encore trop à y perdre.
Ils espèrent au contraire gagner beaucoup à la
libéralisation des échanges dans le vaste domaine des
services qui demeurent aujourd'hui relativement protégées
dans le cadre de chaque nation. Enfin la petite guerre à
laquelle ils se livrent avec la CEE à propos du commerce des
produits agricoles nous rappelle que des alliés peuvent assez
facilement se comporter en ennemis. L'Europe n'est pas en position de
défier les Etats-Unis. En optant unilatéralement pour le
protectionnisme, elle prendrait le risque de déclencher une
véritable épreuve de force.
Il ne faut cependant pas conclure de ce qui précède que
l'économie mondiale continuera d'être régie par les
principes du libre-échange plus ou moins respectés. A mon
avis, elle se fractionnera tôt ou tard en entités
socio-économiques protégées. Mais ce renversement
de tendance ne peut se faire à l'initiative d'une nation
industrielle ou de ce groupe de nations que représente l'Europe.
c)- La formation de zones de développement autocentré
dans le tiers-monde est une perspective encore plus irréaliste,
qui a été brièvement évoquée
à propos de La déconnexion envisagée par Samir
Amin*. Certes ! on eût très bien imaginé que
quelques pays africains, écoutant les conseils qu'Alain Lipietz
donne au gouvernement français (in L'audace ou l'enlisement),
cherchent à reconquérir leur marché
intérieur, à réorienter leurs activités
productives extraverties, à produire non seulement ce qu'ils
consomment et qui ne peut pas être ce que nous consommons, mais
leurs propres moyens de production qui n'ont aucune chance d'être
aussi performants que les nôtres. Ils pourraient ainsi avoir une
économie autocentrée, plus que ne l'est celle de la
France. Mais une telle reconstruction économique (qui
impliquerait évidemment une transformation de l'organisation
politique et sociale) n'est concevable que si ces pays optent pour une
véritable autarcie, au moins aussi rigoureuse que celle que
pratiqua l'Allemagne hitlérienne. Ils cesseraient
complètement d'être un débouché pour les
pays industriels, n'ayant à importer éventuellement que
de l'énergie et des matières premières en
provenance d'autres pays du tiers-monde. Ils cesseraient du même
coup d'être eux-mêmes une source d'approvisionnement en
matières premières et produits agricoles pour les pays
industriels. Entre eux et ces derniers, les échanges
deviendraient très difficiles, voire impossibles. Ils devraient
être en tout cas très limités, afin que le
système de prix propre à la zone ne soit pas
influencé par les prix à l'importation et à
l'exportation. Mais alors, privés de leur
Périphérie, que deviendraient les pays industriels? Que
deviendra l'Europe si la faillite du tiers-monde aboutit à la
priver de Périphérie ?
5 - Lorsqu'il imagine ce que l'avenir pourrait être, Alain de
Benoist se conforme à une attitude intellectuelle commune
à la droite et à la gauche. Il oublie "la crise". Comme
André Gorz quand il nous indique Les chemins du paradis (Le
Seuil), comme Alvin Toffler s'enthousiasmant pour ce qu'il appelle La
troisième Vague (Denoël-Gonthier Ed.)…
La crise, c'est d'abord une croissance trop faible dans les pays
industriels pour que puisse être résorbé le
chômage, alors que celui-ci progresse par suite de la mise en
oeuvre de progrès technologiques qui améliorent la
productivité du travail. Depuis deux ans, la reprise
amorcée aux Etats-Unis a suscité en France beaucoup
d'espoir, nullement assombri par les invraisemblables déficits
de la balance commerciale américaine et du budget
fédéral, mais que devraient quant même quelque peu
dissiper aujourd'hui les mises en garde de l'administration
américaine à l'adresse du Japon et de l'Allemagne
Fédérale : si ces deux pays ne réduisent pas leurs
excédents commerciaux, quitte à connaître une
récession, les Etats-Unis laisseront dégringoler le
dollar et les produits américains déferleront sur
l'Europe, le Japon et le reste du monde en y provoquant une
récession beaucoup plus forte.
Il me semble que les experts attachent une importance très
exagérée à l'évolution de la conjoncture,
en négligeant les tendances lourdes de l'économie
mondiale. Ces tendances, il est vrai, ne sont pas directement
observables. Elles ne peuvent se déduire que d'une
interprétation de la réalité
socio-économique et de son évolution.
Pour que la production puisse augmenter, conditions très
"théorique" de la résorption du chômage (à
mon avis insuffisante), il faut que les débouchés
s'ouvrent. La question est donc de savoir si le marché solvable
a tendance à s'élargir, à se stabiliser en
entraînant l'arrêt de la croissance, ou à se
réduire en provoquant une récession. Depuis la
révolution industrielle, il s'est élargi de deux
façons différentes selon les époques. Tout au long
du XIXème siècle jusqu'au début du XXème,
le capital de production a pu croître considérablement,
bien que le pouvoir d'achat des travailleurs demeurât très
faible, parce que le nombre des consommateurs de biens et de services
augmentait, à l'intérieur des pays industriels
(gonflement de la classe ouvrière, entrée du paysannat
dans une économie d'échange, renforcement de la fonction
publique) et surtout à l'extérieur, dans la
Périphérie où les productions étaient
orientées en fonction des besoins du Centre. Mais ce
régime d'accumulation, très favorable aux
possédants, portait en lui-même ses limites. Les bas
salaires et le travail forcé dans les colonies assuraient des
profits élevés aux propriétaires des moyens de
production, qui étaient ainsi encouragés à
investir en spéculant sur une hypothétique extension de
la demande. En 1929 éclatait une crise des
débouchés, qui ne sera tout à fait
surmontée que par la guerre. A l'issue du conflit, un nouveau
régime d'accumulation se met peu à peu en place.
Baptisé "fordisme" par l'école française de la
régulation (marxiste), il a été fort bien
expliqué par A. Lipietz, que ce soit dans L'audace ou
l'enlisement, dans le livre écrit en collaboration avec D. Clerc
et J. Satre-Buisson sur La crise (Syros Ed.) ou encore dans Mirages et
miracles (La Découverte Ed.), ouvrage consacré aux
"problèmes de l'industrialisation dans le tiers-monde"
Nous avons déjà eu l'occasion de parler du fordisme. On
sait qu'il s'agit du partage des gains de productivité entre le
Capital et le Travail, de sorte que l'augmentation des salaires, donc
de la consommation, permet celle de la production. La croissance est
rendue possible, non plus tellement, comme au XlXème
siècle, par l'augmentation du nombre des consommateurs, que par
le relèvement de leur pouvoir d'achat dans les pays industriels.
Par conséquent, le tiers-monde, s'il demeure une indispensable
source d'approvisionnements notamment en matières
premières, perd beaucoup de son importance en tant que
débouché. C'est là une des conclusions
avancée par A. Lipietz dans Mirages et miracles : au cours des
trois dernières décennies, les économies
industrielles se seraient développées essentiellement sur
elles-mêmes. Cette conclusion est pourtant contradictoire avec
l'exposé qui nous est fait de l'industrialisation dans le
tiers-monde. Car les économies périphériques ne se
sont pas développées sur elles-mêmes, mais par
recours aux moyens de production fournis par les pays industriels. Pour
ces derniers, l'industrialisation dans le tiers-monde, qu'elle ait
abouti à des miracles ou à des mirages, a
été l'occasion de marchés à l'exportation
qui ont beaucoup contribué à leur croissance et à
leurs propre développement. En fait, il s'agissait d'une
nouvelle utilisation de leur périphérie, à
I'initiative principalement du Capital (les aides du Centre et la
politique des Etats périphériques favorisent plus ou
moins ses entreprises) et dont le bilan d'ensemble se
révèle aujourd'hui désastreux. On se reportera
à ce sujet aux considérations sur l'endettement du
tiers-monde. Et on notera que le rapport de l'AITEC mentionne,
parmi les responsables de cet endettement, les pays industriels qui ont
procédé a des "exportations à outrance pour
retarder leur propre crise".
Aujourd'hui, le tiers-monde se trouve exclu du marché solvable.
En principe, (puisqu'il doit "en principe" rembourser ses dettes), sa
capacité à importer est inférieure à ses
recettes d'exportation, qui sont elles-mêmes très
limitées puisque nous n'avons pas un besoin croissant des
matières premières qu'il a à vendre et aucun
intérêt à importer des produits qui concurrencent
les nôtres. De fait, les quelques pays qui ont réussi,
sous la férule du FMI, à réduire le déficit
de leur balance commerciale, n'y sont parvenus qu'en réduisant
leurs importations
Dans l'ensemble des pays de l'OCDE, les gains de productivité se
sont ralentis depuis le début des années soixante-dix,
mais ont néanmoins permis une augmentation du pouvoir d'achat et
une faible croissance de la production. Cependant cette dernière
a été surtout favorisée par une véritable
explosion du crédit. Crédits aux particuliers,
crédits aux entreprises dont les actifs ne sont pas toujours
réalisables, crédits à de nombreux pays
industriels, en particulier à la France, pour leur permettre de
maintenir leur niveau de production et de consommation malgré le
déficit de leur balance commerciale et de leur balance des
comptes, crédits au tiers-monde insolvable et aux pays de l'Est
dont la situation est parfois aussi périlleuse, crédits
aux Etats dont le budget ne peut être équilibré par
l'appel à l'épargne nationale, notamment aux Etats-Unis
pour qu'ils puissent se lancer dans un programme militaire proprement
délirant, que Jacques Chirac il est vrai approuve, mais que la
plupart des scientifiques américains jugent absurde (le
"bouclier" spatial est techniquement irréalisable) et qui en
tout état de cause, par le volume de capitaux qu'il exige,
risque fort de déclencher une crise financière dont le
système bancaire occidental n'a vraiment pas besoin.
Aujourd'hui, la réduction du marché solvable n'est
évitée que grâce à un montage financier dont
le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas très sain. Les
nouvelles technologies permettront-elles d'élargir ce
marché ? Il serait trop long d'expliquer pourquoi les espoirs
qu'elles suscitent me paraissent tout-à-fait illusoires, et
pourquoi les investissements réalisés dans le domaine de
la communication risquent au contraire d'avoir les mêmes
conséquences financières que ceux qu'ont entrepris les
USA dans le domaine militaire. A mon avis, le monde occidental est
assuré de connaître à moyen terme une
récession plus ou moins brutale, mais de longue durée,
qui obligera - du moins je l'espère - à
reconsidérer les conditions dans lesquelles se forme la
richesse, donc l'ensemble des rapports sociaux et entre
sociétés.
6 - La phrase qui précède pourrait introduire la question
de la "troisième voie", idée qui n'est pour l'heure
qu'une formule. Mais l'idée étant sans contenu, la
commenter ne pourrait être qu'une tentative de lui en donner un.
Restons-en là. D'autant qu'il faudrait se demander si cette
troisième voie doit mener l'humanité vers l'opulence,
comme le capitalisme libéral et le socialisme sont
supposés le faire, ou si elle devrait permettre aux nations
industrielles de supporter sans trop de drames l'abandon des espoirs
qu'elles nourrissent à ce sujet.
En conclusion, A. de Benoist (je l'avais presque oublié !) pense
"anticiper sur les nouveaux clivages de demain" en prônant le
non-alignement du tiers-monde sur les deux Grands,
l'indépendance de l'Europe à l'égard des deux
mêmes, sa "montée en puissance" et son rôle
"d'avant-garde" (une fois de plus !), dans la défense des
cultures qui ne sont pas aussi "enracinées" qu'il le dit,
puisque le développement les détruit.
A mon avis, pour que de nouveaux clivages politiques apparaissent, il
faudrait que nous puissions nous poser quelques questions
fondamentales. On pourrait par exemple ranger "à droite" ceux
qui, comme tous les tenants du libéralisme, admettent qu'une
société soit constituée d'individus qui cherchent
à "réussir" en l'emportant sur les autres ("gagner"
résume la philosophie de B. Tapie). Seraient également
"de droite" ceux qui, libéraux et socialistes, estiment qu'une
nation peut raisonnablement se donner pour objectif d'améliorer
sa position dans le monde en l'emportant sur les autres (dans
l'émission télévisée l'heure de
vérité, Laurent Fabius voulut, en un seul mot qu'il
trouvait admirable, résumer ses ambitions pour la France:
"gagner"). Seraient aussi de droite ceux qui se résignent aux
catastrophes écologiques qui se préparent, sous
prétexte que la croissance économique est un
impératif social, que le contexte concurrentiel dans lequel nous
nous trouvons nous oblige à aller de l'avant, que la
préservation de notre genre de vie justifie à la fois les
atteintes que nous portons au milieu (dont dépend pourtant la
vie sur terre) et les risques que nous prenons, non seulement pour
nous-mêmes, mais pour des populations réparties dans un
espace impossible à circonscrire, et pour les
générations à venir pendant des centaines
d'années. Seraient encore de droite ceux qui croient que la paix
peut être assurée par l'équilibre de la terreur, et
que quelques nations sont en droit d'assurer leur défense
théorique par des moyens qui peuvent anéantir
l'humanité. Etc…
Car la droite se déduit de la définition qu'on donne de
la gauche. Or, la gauche ne peut être que le courant de
pensée qui se préoccupe de justice et du bien commun
à l'échelle où les hommes sont devenus
interdépendants, c'est-à-dire aujourd'hui à
l'échelle planétaire. Elle ne peut donc pas accepter la
problématique dans laquelle s'enferment la quasi-totalité
des intellectuels dès lors qu'ils sont politiquement
engagés, à droite ou à gauche. Une
problématique qui fait clairement apparaître la
nécessité, le caractère inéluctable et
même souhaitable de ce que nous devrions refuser, et qui nous
fait admettre comme conforme à la raison ce qui n'est que
logique.
Il est vrai qu'ainsi définie, la gauche n'existe pas. Ou pas
encore. On peut donc repousser à plus tard la réflexion
sur ce que seront peut-être un jour les clivages politiques.