Un livre et de nombreux auteurs :
Alain de Benoist et le tiers-mondisme

François Partant

Ce texte de François Partant est paru dans le bulletin de l'association Champs du Monde en 1986. Il a été republié dans le bulletin du Cedetim n° 1-87

 

    Ayant comme bien des gens des préjugés, je n'aurais jamais songé à lire un livre d'Alain de Benoist, pilier de la "Nouvelle droite", associé aux travaux du GRECE (…), et dont on a même dit qu'il avait été vu dans des colloques internationaux de néo-nazis (mais peut-être s'y trouvait-il, moins embarrassé de préjugés que moi, en simple curieux ?). Je n'aurais donc pas cherché à connaître son point de vue sur le tiers-mondisme, s'il ne m'avait envoyé son dernier essai au titre résolument militant : Europe, Tiers-monde, même combat. Ayant, outre des préjugés, un attachement très bourgeois à certaines conventions, notamment à celle qui veut qu'un auteur soit remercié de l'ouvrage qu'il vous adresse, j'ai lu cet essai pour pouvoir dire que je l'avais lu. Puis je l'ai relu avec une attention toute particulière, en me rendant compte qu'il allait être difficile de dire à l'auteur ce que j'en pense, aussi difficile que d'en faire maintenant la recension. Car ce livre est tout à fait surprenant.

    Pour quelque 200 pages, environ 400 références bibliographiques, dont la plupart donnent lieu à des citations parfois fort longues d'auteurs qu'Alain de Benoist utilise pour dire ce qu'il pense:  observations ethnographiques qui s'appuient sur les travaux de Claude Lévi-Strauss, analyses économiques qui empruntent surtout à François Perroux, critique de l'anti-tiers-mondisme qui approfondit celle de Yves Lacoste, dénonciation de la prétention de l'Occident à incarner l'avenir de toutes les sociétés qui pourrait être une heureuse réécriture de celle que j'ai faite, critique du concept de développement identique à celle de Serge Latouche, considérations sur l'Europe et son avenir qui s'apparentent à celles de Régis Debray, propositions qui reprennent celles qu'avance André Grjébine… On pourrait dire que cet essai a été écrit par une pléiade d'intellectuels de gauche sous le haut patronage ou la direction d'Alain de Benoist.

    Le procédé de la citation, très universitaire, permet en l'occurrence de mettre en lumière, avec preuve à l'appui, l'étrange convergence des points de vue d'auteurs aux options politiques opposées, dès lors qu'il s'agit d'envisager l'avenir de l'Europe et celui de ses relations avec le tiers monde. Sur ces questions très importantes, les clivages au sein de l'intelligentsia ne recouvrent pas ceux qui divisent la classe politique et le corps électoral. C'est précisément ce que A. de Benoist veut démontrer. De Jean Cau à Régis Debray, les intellectuels qu'il veut engager dans un "même combat" viennent de tous les horizons politiques. Quant à la cause pour laquelle ils doivent se battre, il ne s'agit rien moins que de la "cause des peuples" (sic !).

    Il faut cependant nuancer. Les innombrables citations que de Benoist retient pour préciser sa thèse ne suffisent pas à démontrer que les auteurs cités approuvent la thèse elle-même. La preuve en est qu'il extrait quelques phrases de La guérilla économique où je défendais un point de vue radicalement différent du sien sur cette question des rapports Nord-Sud. Je ne peux donc relever avec certitude une convergence des opinions que lorsque je connais les ouvrages auxquels de Benoist de réfère.

    Ceci dit, je reconnais avoir été stupéfait en constatant que bien des analyses de cet auteur ne différaient en rien des miennes. Mais pourquoi pas ? Etant souvent en désaccord plus ou moins grave avec des auteurs classés à gauche, par exemple avec Samir Amin, je ne devrais pas être tellement surpris, encore moins inquiet ou embarrassé, de me découvrir des points d'accord avec un intellectuel de droite. Après tout, quand de Benoist dit exactement la même chose que Serge Latouche, je ne vais pas en conclure que Latouche s'est trompé. Il faut seulement s'assurer que d'une même analyse les mêmes propositions sont tirées. Et ce n'est pas toujours le cas. De plus, à mesure qu'il avance dans son exposé, A. de Benoist peut se référer aux différents intellectuels de gauche dont il partage la façon de voir, sans pour autant que ces derniers soient eux-mêmes d'accord entre eux sur les sujets qu'il a successivement abordés. Il bénéficie en quelque sorte de cette absence de classement des idées qui rend si confus le débat sur le tiers-mondisme. Son principal apport à ce débat pourrait bien être d'avoir ainsi mis en évidence l'utilité d'un tel classement. Mais il faut encore ajouter que si ce dernier est en effet nécessaire, il est rendu bien difficile par les incertitudes du vocabulaire. Par exemple, je n'ai pas réussi à comprendre quel sens précis de Benoist donne au mot développement, encore moins ce qu'il entend par "autocentré". Peut-être faudrait-il commencer par établir un petit dictionnaire des mots usuels à l'intention des tiers-mondistes, pour éviter que l'imprécision des mots et des concepts ne favorise, soit une pensée un peu trop floue, soit des constructions intellectuelles trop éloignées du réel, telle par exemple celle qu'Alain de Benoist en définitive élabore.

    En résumé, A. de Benoist rappelle les conditions politiques dans lesquelles s'est effectuée la dernière phase de l'expansion coloniale de la France, les prises de position des forces sociales de l'époque, les réserves de la droite et l'enthousiasme missionnaire de la gauche, ainsi que les renversements d'attitude qui sont si fréquents dans l'histoire des idées politiques (sujet à méditer). Puis il souligne combien les Français ont été peu sensibles aux mouvements d'opinion en faveur des peuples coloniaux, avant que la guerre d'Algérie ne les atteigne directement (mobilisation du contingent) et ne les divise aussi profondément que durablement - comme le prouve la question néo-calédonienne, sur laquelle il aurait été intéressant de connaître le point de vue de ce nouveau militant de la "cause des peuples". Il en arrive ensuite au tiers-mondisme et à ses avatars. Son analyse qui reprend celle de Yves Lacoste, s'accompagne d'une critique des anti-tiers-mondistes qui m'a paru au total plus sévère, et qui est particulièrement dure à l'encontre de quelques écrits du Club de l'horloge. La critique n'épargne pas Pascal Brückner, auquel de Benoist reconnaît pourtant une certaine lucidité. Brückner aurait raison, par exemple, de dénoncer le racisme inversé de certains Occidentaux, qui surestiment tout ce qui vient du tiers-monde et dévalorisent tout ce qui est occidental. Il aurait raison de se moquer de ces Occidentaux qui s'auto-flagellent, et qui d'ailleurs se valorisent ainsi à leurs propres yeux. "S'adorer ou se haïr, n'est-ce pas tout uniment ne penser qu'à soi ?" Les pages que de Benoist consacre à nos comportements à l'égard du tiers-monde ne sont pas les meilleures. Mais la critique qu'il faudrait en faire rejoint celle qui sera faite de sa conception des rapports Nord-Sud. Car notre attitude vis-à-vis du tiers-monde, d'une part, du monde industriel ou développé d'autre part, varie nécessairement en fonction de l'idée que nous nous faisons des rapports qu'ils entretiennent.

Les thèses avancées

    L'humanité n'est qu'un concept biologique. Elle n'est pas une réalité sociale. Seuls existent des peuples (ou des nations) différentes les uns des autres de par la culture dont ils sont à la fois porteurs et le produit et sans laquelle ils disparaîtraient en tant que société organisée.
La culture est ici entendue au sens large. Elle est définie comme l'ensemble des réponses qu'un peuple apporte aux questions que pose son existence (ou se reproduction sociale). Dès lors toutes les cultures se valent. Aucune hiérarchie ne peut être établie entre elles (Claude Lévi-Strauss remarque que celle des Esquimaux serait supérieure à celle de l'Occident si l'on prenait en compte l'imagination créatrice qu'exigerait la survie d'un peuple dans l'Arctique). Avec le mépris qui le fonde, le racisme est avant tout stupide.

Chaque société se doit de protéger sa culture, puisqu'elle est la condition même de son existence. Mais c'est aussi de l'intérêt de toutes les sociétés, car ce n'est que grâce à leur diversité que les cultures peuvent s'enrichir. Encore un point de vue que partage Lévi-Strauss : les cultures s'enrichissant par des échanges, la disparition de certaines cultures est une perte pour celle qui les a détruites.

    Si l'humanité n'existe pas en tant que réalité sociale, l'homme indifférencié auquel se réfère l'humaniste (et la Déclaration des droits de l'homme) n'existe pas lui non plus. L'individu, être social, est le produit d'un peuple et de sa culture. Il ne peut pas être appréhendé isolément. Il faut donc récuser tous les principes ou toutes les lois qui prétendent s'imposer à tous les individus indépendamment de leur origine et de leur culture (et il faudrait alors dénoncer "l'idéologie des droits de l'homme" qui serait, pour Régis Debray, le degré zéro de la pensés politique).

    A. de Benoist insistant sur le choix qui serait à faire entre cette "idéologie" des Droits de l'Homme et "la cause des peuples" (leur droit à préserver leurs différences culturelles), je le signale. Mais je reconnais ne pas comprendre. J'éviterai en tous cas un quelconque procès d'intention à propos de ce point obscur. Obscur pour moi, car il s'agit à mon sens de deux catégories de droits complémentaires.

    Dans le passé, les Occidentaux se sont employés à détruire les cultures étrangères, celles des peuples sur lesquels ils exerçaient une tutelle politique et militaire. Les Eglises chrétiennes s'y employèrent aussi. Aujourd'hui encore, leur rôle peut se révéler aussi néfaste que le marxisme. Pour une raison similaire : la croyance en un absolu et en un universel, qui serait d'ailleurs à la base de tous les totalitarismes. Les Eglises croient en l'homme et en l'humanité. Elles cherchent à détacher les hommes concrets de la culture propre au groupe social auquel ils appartiennent, afin qu'ils puissent adopter un système de valeurs présenté comme universel, des croyances présentées comme des vérités intangibles, etc…

    Cependant, c'est surtout le développement qu'il faut aujourd'hui dénoncer. C'est lui qui détruit les "cultures enracinées", les "modes de vies différenciés et qui tend à "l'uniformité mondialiste". Que ce soit dans un cadre libéral ou dans un cadre socialiste, il a toujours cet effet destructeur et uniformisant, donc appauvrissant. Il correspond à un choix idéologique fondamental que les Occidentaux ont fait à un certain moment de leur histoire, mais que les peuples du tiers-monde n'ont aucune raison de faire. Ou plutôt qu'ils ont raison de ne pas faire. Car ils ne le font pas, seules les élites occidentalisées étant imprégnées de "l'idéologie du développement". Quant aux survivances culturelles, elles sont aussi, comme le dit Latouche, les derniers obstacles au sous-développement, c'est-à-dire, en l'occurrence, à la pauvreté matérielle et à la misère psychique. Il faut donc que les peuples du tiers-monde optent pour le "non-alignement", en refusant les deux grands modèles culturels qui tentent de s'imposer au monde entier, le modèle occidental et le modèle soviétique. Mais c'est aussi le choix que doit faire l'Europe : elle doit refuser aussi bien le "libéralisme reaganien" et son développement "américanocentré",que le socialisme soviétique et son développement liberticide. C'est en cela qu'elle se trouve objectivement une alliée potentielle pour les peuples du tiers-monde. Elle doit préserver les spécificités culturelles des nations qui la composent, et sans lesquelles ces nations ne seraient plus que des conglomérats d'individus.

    Il n'y a donc pas de contradiction d'intérêt entre l'Europe et le tiers-monde. Au contraire, leur intérêt commun étant d'échapper à la domination des deux grands non-alignés, et celui-ci a intérêt à ce que l'Europe devienne un troisième pôle de puissance.

    Entre les Etats-Unis, qui sont apparemment seuls à incarner désormais l'Occident, il ne s'agit pas de l'Europe occidentale, encore moins de l'Europe des Douze, mais bien de celle qui va de l'Atlantique aux frontières de l'URSS. C'est cette Europe qui va devoir, avec le tiers-monde non aligné (ou aligné sur elle ?), chercher une "troisième voie".

    Pour y parvenir, il faut que se constituent de vastes "zones de développement autocentré" (parfois orthographiées autocentrées), dont la composition interne et les relations externes sont aussi imprécises que dans le schéma de Grjébine. Il nous est seulement dit que la Convention de Lomé pourrait préfigurer les rapports plus "justes" que l'Europe va devoir instaurer entre elle et le tiers-monde non aligné (aux 65 ACP viendront un jour s'adjoindre l'Uruguay et la Pakistan, le Mexique et les Philippines, etc…)

    Quant à savoir ce que serait cette troisième voie, qu'on pourrait aussi, je suppose, baptiser "autre" développement, puisqu'il en est question à propos des peuples du tiers-monde (qui n'ont pas à opter pour le développement et pour notre genre de vie "technimorphe", mais qui peuvent se développer s'ils le souhaitent, et que nous devrons alors aider), aucune indication n'est fournie. Nous avons appris, dès le début du livre, que l'Europe doit disposer d'un système de défense autonome, proposition qui devrait recueillir l'approbation du Monde Diplomatique, mais qui ne démontre pas qu'une nouvelle voie est ouverte. Dans les conclusions, il est précisé que l'Europe "non alignée, autonome, souveraine, indépendante de l'Est comme de l'Ouest, aurait un rôle exceptionnel à jouer : encourager partout les pays tiers à rejeter, de pair, le socialisme marxiste et le libéralisme occidental". D'où l'on peut conclure qu'elle ne serait elle-même ni socialiste ni libérale. Mais si l'on sait ainsi ce qu'elle ne doit pas être, on ne sait pas ce qu'elle pourrait être. En revanche, on apprend qu'elle pourrait servir, "une fois encore, d'avant-garde, en menant en liaison avec tous les pays non alignés une stratégie mondiale d'émancipation nationale et continentale sur la base d'un développement politique et économique autocentré". Bien que se trouve alors une note renvoyant à un ouvrage que le CEDETIM (centre de réflexion de l'extrême gauche sur l'impérialisme) a consacré au non alignement (la Découverte éditeur), j'avoue que cette phrase me laisse songeur. Par développement politique autocentré, faut-il entendre évolution politique sans intervention de la CIA et du KGB ?

    Je ne crois pas avoir trahi le sens général de l'ouvrage. Evidemment, ce résumé en réduit le contenu, qui est riche en rappels historiques, en analyses et en considérations philosophiques. Par contre, il lui conserve une certaine logique, que le texte ne doit souvent qu'à des très graves imprécisions. Mais l'essentiel est qu'il mette suffisamment en lumière ce dont le lecteur peut fort bien ne pas s'apercevoir, lorsqu'il se laisse aller à suivre, intéressé, séduit, l'exposé d'un intellectuel brillant qui évolue avec aisance dans l'abstraction:  A. de Benoist nous a entraîné dans un monde fantasmatique qui n'a vraiment pas grand chose à voir avec le monde réel. Il est vrai qu'il y est peut-être entraîné par les auteurs auxquels ils se réfère, qu'il approuve, et qui sont tous "de gauche". Et c'est bien en cela que cet essai est déconcertant : la critique qu'on peut en faire s'élargit nécessairement à celle des idées que véhicule la gauche.

Amorce d'une critique

    1 - Il est certain que la diversité des cultures peut être, pour chacune d'elles, une source d'enrichissement. Mais existe-t-elle encore au sein du monde occidental ? Les nations qui composent celui-ci ont-elles chacune sa culture ou en ont-elles une en commun ? Au sens très large qu'A. de Benoist donne au mot, il n'y a pas plus de culture française que de culture européenne. Les réponses que les Français et les Britanniques apportent aux questions que pose la reproduction de leur société sont exactement les mêmes que celles que les Américains et les Japonais donnent à ces mêmes questions. Remarquons tout de suite que ces réponses, que Serge Latouche et A. de Benoist critiquent dans les mêmes termes quand les Occidentaux les suggèrent aux peuples du tiers-monde (voir plus loin), méritent au moins autant de critiques quand elles prétendent répondre aux questions qui se posent en Occident, que les réponses soient économiques (augmentation de la production pour freiner la montée du chômage) ou technique (prolifération des centrales nucléaires pour permettre l'augmentation de la production) puisqu'elles risquent, pour préserver notre genre de vie, de compromettre notre existence.

    On ne peut parler de spécificités culturelles que si la culture est entendue dans un sens plus étroit. Mais elles sont alors fort peu "nationales". Elles proviennent de la diversité des milieux sociaux à l'intérieur de chaque nation, au moins autant que des différences héritées, aujourd'hui souvent "folkloriques", survivances de celles que provoquaient jadis la diversité des régions, des ressources naturelles et des conditions d'existence. On ne pourrait prétendre que les Nord-Américains se distinguent, par leur culture, des Européens, que s'il était possible de préciser ce qui caractérise un Américain et un Européen. C'est pourquoi je ne comprends pas de quelles particularités culturelles européennes de Benoist est si soucieux d'assurer la protection. A moins qu'il s'agisse tout bonnement de l'indépendance de l'Europe ? Le souhait qu'exprime l'auteur de la voir organiser sa défense hors de la tutelle des USA le donne à penser. Mais il s'agirait alors d'un autre problème et la référence aux spécificités culturelles devient absurde. Car la question militaire offre précisément l'exemple caricatural de la prédétermination des choix que provoque la compétition : pour assurer sa défense "indépendante" des deux Grands, I'Europe serait tenue d'adopter tous les moyens techniques dont ceux-ci s'équipent pour assurer la leur. C'est un alignement pur et simple sur les choix d'autrui. Un alignement pour le moins paradoxal quand il s'agit de se protéger de l'influence culturelle d'autrui !

    Et c'est bien là une des principales contradiction dans la thèse de l'auteur. Il ne met nullement en question la concurrence, alors que c'est elle qui est à l'origine de cette "uniformité mondialiste" qu'il dénonce. Qui plus est, il fait appel à l'esprit de compétition des Européens. C'est après avoir pris l'avis de Régis Debray, évoqué Mao Zedong et sa théorie des 3 mondes, puis cité Frantz Fanon pour faire bonne mesure, qu'il parle de cette Europe mue par "la volonté de sa propre montée en puissance". Mais pour que l'Europe devienne l'égale des Etats-Unis, alors qu'elle est plus peuplée et beaucoup moins riche en ressources naturelles, elle doit produire davantage qu'eux, consommer davantage, tenir une plus large place sur les marchés extérieurs (plus de firmes européennes en charge du commerce international des produits, du transport maritime et aérien, du financement bancaire et des assurances, etc…) et elle doit percevoir davantage de profits sur ses investissements à l'étranger. Au total, elle doit essayer d'avoir les conditions de travail et de vie de son principal rival. Elle doit, en quelque sorte, produire son propre Coca-Cola. Il est à espérer que les travailleurs qui le produiront seront aussi heureux que leur collègues américains, aussi fiers de leur contribution à la richesse collective, au bien-être des peuples et à une civilisation devenue planétaire, comme l'attestent les réclames de la firme jusque dans les coins les plus sauvages de la forêt africaine.

    Je ne sais plus quel ministre du gouvernement socialiste expliquait que la France ne devait pas se laisser aller à importer du Japon des magnétoscopes et autres moyens techniques de la communication, car elle risquerait de se retrouver dramatiquement soumise à l'influence culturelle du Japon. Mais si la France produit ces matériels et en équipe ses foyers, parce que les Japonais, qui en produisent et en ont équipé leurs foyers, en exportent en France, les Français vont avoir des conditions de vie en ce domaine identiques à celles des Japonais. La seule différence "culturelle" entre eux ne s'observera qu'au niveau du mode d'emploi des appareils : il sera rédigé en français et traduit en d'autres langues, au lieu d'être en français traduit du japonais. On conviendra que cette différence, si elle en reflète une très importante au plan économique, est nulle d'un point de vue culturel.

    2 - Quelques remarques plus politiques. L'Europe du général de Gaulle allait de l'Atlantique à l'Oural. Plus qu'une audacieuse vue de l'esprit, elle était une de ces idées creuses que les fans du général conservent pieusement avec ses bons mots. Cette Europe-là, nos stratèges militaires ont l'air de craindre qu'elle ne se fasse à l'initiative de l'URSS - et à l'initiative de qui d'autre en effet pourrait-elle se faire ? Mais l'Europe d'A. de Benoist est une vue de l'esprit au moins aussi audacieuse. Coupée de l'Europe de l'Est, I'URSS ne serait déjà plus la grande puissance qu'elle est aujourd'hui, son reflux lui-même ne pouvant s'expliquer que par un extrême affaiblissement. Il ne s'agirait donc plus pour l'Europe de tenir la balance entre deux Grands, mais bien de mener une politique expansionniste dont on ne voit pas pourquoi elle ne s'étendrait pas à l'Ukraine et à l'ensemble de la Russie "blanche", jusqu'aux confins du continent européen. Peut-être est-ce à cette perspective que songe l'auteur lorsqu'il parle de la mission d'émancipation nationale et continentale" de l'Europe ? Je ne suis pas contre les rêveries, mais il me semble qu'elles devraient être réservées au genre romanesque. La seule Europe occidentale ne parvient pas à se faire, ni à 12, ni à 10, ni à 9, ni même à 6. Les amoureux de la puissance ont donc déjà assez de pain sur la planche. Ils peuvent repousser à plus tard l'examen de la question de l'unification de l'Europe. Cette question, que nul ne peut aujourd'hui raisonnablement envisager, devrait d'ailleurs soulever bien des inquiétudes chez les patriotes français.

Car si le poids économique de la RFA est supérieur à celui de tous les autres pays de l'Europe occidentale, celui de la RDA a cette même particularité au sein de l'Europe de l'Est. Imagine-t-on la place qu'occuperait une Allemagne réunifiée dans une Europe continentale ? Il n'est pas sûr que le poids de la France dans cette Europe parvienne à égaler celui de la Franche-Comté dans le cadre français. A. de Benoist est nationaliste. En se prononçant pour la cause des peuples, il défend l'existence de la nation qui est la forme actuelle d'organisation des peuples. Il n'est pas nationaliste comme le furent, dans un contexte économique mondial tout-à-fait différent, mais une conjoncture analogue (c'était la crise), les Allemands qui optèrent pour le national-socialisme, puisque les nazis, s'ils sublimèrent la culture germanique, prétendirent aussi préserver la pureté de la race (?) et faire triompher la supériorité des Aryens. A. de Benoist n'est pas raciste. Son nationalisme n'est peut-être pas différent de celui que professent aujourd'hui tous les intellectuels de gauche, et qui devient franchement caricatural au PCF.

    Il faudrait s'interroger sur le bien-fondé du sentiment nationaliste à notre époque, où l'économie s'est mondialisée et où l'interdépendance des nations s'est prodigieusement accentuée. Ce serait trop long, mais pas du tout hors du sujet. En effet, c'est bien parce qu'ils sont nationalistes ou (mais cela revient au même), parce qu'ils se préoccupent des travailleurs, donc de notre appareil de production "national" (ou prétendu tel), que les intellectuels de gauche préfèrent ignorer les contradictions d'intérêt qui existent, au plan économique, entre les pays industriels et le tiers-monde - contradictions d'intérêt qu'un intellectuel de droite, donc élitiste, pourrait accepter de voir sans en être ému (que les forts gagnent et qu'importe si les faibles en crèvent). Puisqu'ils ne peuvent être accusés de stupidité, faut-il les soupçonner d'être aveugles à ce qui les dérange ?

    3 - On a vu que de Benoist dit qu'il n'y a pas de contradiction d'intérêt entre l'Europe et le tiers-monde. Il cite Régis Debray, qui pense en effet qu'une Europe non alignée sur les USA assurerait "une marge de manoeuvre" un peu plus large aux pays du tiers-monde. Quoiqu'on puisse penser de cette appréciation, elle est d'ordre politique. La convergence d'intérêts que de Benoist croit possible entre une Europe indépendante et un tiers-monde non aligné est elle-même d'ordre politique. A un niveau purement économique, leurs intérêts sont-ils conciliables ?

    Dans L'audace ou l'enlisement, A. Lipietz avait cru pouvoir chiffrer à un très faible pourcentage du PIB de la France les avantages que celle-ci retire de ses relations économiques avec le tiers-monde. Y. Lacoste a repris à son compte cette donnée, on ne peut plus discutable, parce qu'elle servait sa démonstration : nos intérêts n'étant pas contraires à ceux des pays du tiers-monde, ceux-ci ne sont pas des ennemis potentiels. On peut s'entendre. Puis Y. Lacoste en a convaincu A. de Benoist, tout comme il a conforté Brückner dans sa façon de voir. Si l'Occident n'a vis-à-vis du tiers-monde qu'une responsabilité historique qui a pris fin avec la décolonisation, s'il n'y a aucune relation de cause à effet entre la richesse du Nord et la pauvreté dans le Sud (ou si la relation est aussi négligeable que le dit Lacoste, les causes de la pauvreté ne peuvent être qu'internes au tiers-monde. Par conséquent, les Occidentaux qui sanglotent sur leurs hypothétiques fautes passées sont des imbéciles. Ou des masochistes.

    A. de Benoist ne peut pas être aussi sévère à l'égard de l'homme blanc qui sanglote, car il épouse la façon de voir de Latouche. Nous avons quand même détruit les cultures du tiers-monde. J'ai relevé à ce sujet la critique qu'il adresse aux Eglises chrétiennes, bien qu'il y consacre peu de pages, parce qu'elle est révélatrice de sa démarche intellectuelle. Que les Eglises aient contribué à la destruction de ces cultures, c'est indubitable. Mais ce n'est pas par l'évangélisation, stricto sensu. Ce n'est pas parce qu'elles proposaient aux peuples coloniaux des croyances et un système de valeurs étrangers à leur culture. Car personne n'oserait soutenir qu'il suffit d'apprendre à des Africains que la terre est ronde, alors qu'ils la croient plate, pour que ces pauvres Africains ne parviennent plus à trouver de réponses aux questions que pose leur existence, et qu'à la limite, ils se laissent mourir de faim. On ne peut reprocher aux Eglises que d'avoir parfois favorisé, par leur enseignement, les entreprises d'une puissance dominante. C'est ce à quoi s'emploient aujourd'hui, d'une façon très systématique, les missionnaires de certaines sectes protestantes américaines chez les Indiens d'Amérique latine (et peut-être en toute bonne foi : les USA ne sont-ils pas les défenseurs du Bien dans le monde ?).

    Or, de Benoist, comme d'ailleurs Serge Latouche, présente la destruction des cultures du tiers-monde comme résultant avant tout de l'influence culturelle de l'Occident. Il cite pourtant Karl Polanyi qui, en 1944, écrivait : "La première contribution de l'homme blanc au monde de l'homme noir a consisté pour l'essentiel à lui faire connaître le fléau de la faim (comme conséquence de l'établissement d'un marché du travail dans les pays colonisés). II faut forcer les indigènes à gagner leur vie en vendant leur travail. Pour cela, il faut détruire les institutions traditionnelles (souligné par moi) et les empêcher de se réformer, puisque, dans une société primitive, l'individu n'est généralement pas menacé de mourir de faim, à moins que la société dans son ensemble ne soit dans ce triste cas".

    Les pays industriels ont englobé le tiers-monde dans leur système économique, en y modifiant les conditions d'existence, avant d'y introduire au compte-gouttes leur culture (au sens étroit du terme), en particulier par le biais d'une scolarisation très limitée. Ils ont détruit les organisations sociales et les relations de pouvoir des peuples coloniaux, bien avant de leur imposer, avec les indépendances, des institutions politiques et sociales analogues aux leurs. Ce sont désormais ces institutions, générées par d'autres sociétés et d'autres cultures, qui empêchent les peuples du tiers-monde de trouver des solutions à la misère et à la faim.

    Parlant "d'autocolonisation", Serge Latouche constatait avec amertume que ces peuples coupés de leur histoire, privés de mémoire collective et dépossédés de leur culture, en étaient arrivés à ne voir leurs problèmes qu'avec les yeux des Occidentaux, à ne leur chercher que des solutions économiques et techniques qui se révèlent inefficaces ou désastreuses. A. de Benoist, qui reprend ce terme d'autocolonisation, adopte ce point de vue et ajoute que les peuples du tiers-monde doivent rompre avec "l'obsession de l'économie propre à l'idéologie occidentale". Cette manière de présenter les choses me paraît tout-à-fait fausse. Les réponses que les Occidentaux apportent aux questions qui se posent dans le tiers-monde ne sont pas satisfaisantes, c'est certain. Mais ce n'est pas parce qu'elles sont économiques ou techniques, car les questions elles-mêmes le sont. La pauvreté est un problème économique. L'élimination de la faim exige des décisions techniques Mais il y a un préalable politique : les choix économiques et techniques qu'il faudrait faire sont contraires aux intérêts de ceux qui ont le pouvoir de les faire.
    Sans un changement radical des relations de pouvoir dans le tiers-monde, les peuples continueront d'être victimes de ce développement qui a détruit leur culture, mais qui bénéficie incontestablement à la minorité dirigeante et possédante. Le chapitre dans lequel de Benoist concentre sa critique du développement pourrait paraître inspiré par mon dernier essai, s'il ne l'était surtout par celui de Latouche, car la critique porte exclusivement sur l'aspect culturel du processus technico-économique. L'axe du raisonnement alors se décale et le développement, qui certes correspond à un choix culturel fondamental, paraît n'être lui-même qu'un phénomène idéologique. Parlant des pays du tiers-monde, l'auteur dit en effet que "s'il ne sont pas "développés" (...), c'est que dans leur ensemble, exception faite de la caste dirigeante occidentalisée, ils n'ont pas adhéré à l'idéologie que l'Occident a fait sienne". D'où il faut conclure que, adhérant à cette idéologie, ils pourraient se développer et s'enrichir comme nous.

    Il y a une contradiction entre cette affirmation implicite et le rôle d'obstacles à la misère reconnu aux survivances culturelles. Après s'être insurgé contre la prétention de l'Occident à tracer la voie que doivent suivre toutes les sociétés, l'auteur se livre à une critique de "l'idéologie du développement, telle qu'elle est aujourd'hui conçue en Occident". Est-elle "conçue" ? Ou est-elle mise en oeuvre par l'ensemble des acteurs économiques à commencer bien sûr par ceux des pays industriels ? On pourrait croire qu'elle se propage comme une maladie microbienne. Elle devient le facteur déterminé des transformations qui se produisent. Il nous est dit en effet que "en faisant du développement une évidence dont la nécessité est censée s'imposer à tous, (cette idéologie) répand du même coup l'idée que tout ce qui permet d'atteindre l'objectif prioritaire est légitime. Dès lors, il devient normal de transformer (souligné par moi, car je voudrais connaître les démons qui entrent en action) les sociétés traditionnelles du tiers-monde, où les rapports organiques se dissolvent (...), où les cultures, désormais privées de leur ressort intérieur, se transforment en spectacle à l'usage des touristes (...), où les rapports humains, soumis aux "impératifs catégoriques" de la croissance, évoluent dans le sens d'une réification et d'une marchandisation générales, le rapport de l'homme aux objets prenant le pas sur le rapport des hommes entre eux, et les hommes, par là, finissant à leur tour par se transformer en objets, en machines à produire et à consommer".

    Cette dénonciation des effets pervers du développement a un certain parfum gauchiste qui peut paraître exotique dans le tiers-monde. Là-bas, trop peu d'hommes sont des machines à produire, et ceux qui le sont ne peuvent même pas espérer devenir des machines à consommer. C'est singulièrement par ses résultats sociaux que le développement dans la Périphérie différait de celui du Centre, du moins jusqu'ici.

    Tout d'abord, le développement, c'est-à-dire l'ensemble des actions visant à assurer celui des forces productives, élimine plus d'emplois qu'il n'en crée. Pour être plus précis, il marginalise trop de producteurs dont le travail est peu productif, pour que le bilan de l'emploi puisse être équilibré par de nouveaux postes de travail salarié.

    D'autre part, la croissance de la production ne peut être assurée par l'augmentation des salaires, car elle exige des importations qui déséquilibrent la balance commerciale et celle des paiements extérieurs (ou provoquent une progression de l'endettement). C'est là une des conséquences de l'extraversion économique, qui affecte d'ailleurs aujourd'hui la France elle-même (et qui explique l'austérité imposée aux travailleurs, dont le niveau de vie est cependant à la mesure du niveau de développement du pays). Il n'y a pas, à ma connaissance, d'exemple de véritable "fordisme périphérique" dans la mesure où le niveau des salaires demeure extrêmement bas, même dans les nouveaux pays industrialisés. Seule une petite minorité bénéficie d'un pouvoir d'achat comparable au nôtre, mais alors souvent trop élevé par rapport aux orientations ou à la nature de la production locale. Aucun pays du tiers-monde ne connaît les inquiétudes métaphysiques (ou les délices ?) de la société de consommation. A. de Benoist ne fait pas de distinction de ce genre. Pour lui, le développement détruit toutes les "cultures enracinées", celle des peuples mossi et bamiléké aussi bien que celle du peuple français; il a donc partout les mêmes résultats.

    Serge Latouche critiquait la place prise par l'économique et le technique dans notre existence. Il encourageait les peuples du tiers-monde à envisager leurs problèmes dans une perspective différente de celle que nous adoptons. C'est apparemment lui qui a encouragé A. de Benoist à se situer au niveau des considérations philosophiques. Avec ce résultat pour le moins paradoxal que les données économiques et techniques sont proprement évacuées du problème que cet auteur analyse. Nous évoluons alors, non dans le monde réel, mais dans sa représentation, un monde magnifiquement abstrait, où les idées déterminent les évolutions qui se produisent. Les élites dirigeantes du tiers-monde prennent leurs décisions, non parce qu'elles y sont poussées par des intérêts très concrets, mais parce qu'elles croient à la justification théorique des choix qu'elles font. La politique des multinationales doit de même s'expliquer par "l'idéologie du développement" qui les inspire. Chaque peuple peut enfin accepter ou refuser le développement, comme on peut ou non ouvrir sa porte à un VRP, à un démarcheur d'assurance ou à un témoin de Jéhovah. Une simple affaire de conscience...

    4 - C'est dans son livre sur La nouvelle économie internationale (PUF éditeur) qu'André Grjébine préconisait la formation de vastes zones de développement autocentré qui regrouperaient des pays ayant atteint un niveau de développement comparable. Ainsi seraient évités les effets négatifs que peuvent avoir les échanges internationaux. Cette proposition de réforme à apporter à l'organisation des rapports économiques internationaux est très "européocentriste". Son auteur la déduit de ce qu'il estime souhaitable pour l'Europe. Car c'est elle qui devrait avant tout être une de ces zones protégées. Aucune précision concernant les autres. USA et Canada associés ? Peut-être. Mais le Japon peut-il à lui seul constituer une "zone" ? Il ne devrait en tout cas pas en former une avec les nouveaux pays industrialisés du Sud-Est asiatique (Taïwan, Corée du Sud, Hong-Kong, etc…) sauf à admettre que les Etats-Unis englobent dans la leur le Mexique, le Vénézuela, le Brésil, etc.… Il n'y aurait plus homogénéité du niveau de développement, mais reconstitution d'empires autour d'une puissance centrale.

    La proposition d'André Grjébine repose à mon avis sur de nombreuses erreurs de jugement .

    a) - A l'intérieur d'une Europe protégée, mais constituée d'Etats-nations disposant chacun de sa monnaie, les échanges auraient les mêmes effets qu'entre les pays européens et les autres pays industriels. Ils continueraient de mettre en concurrence les économies nationales et d'entraîner des spécialisations ou une division du travail intra-européenne (comme on le voit, du reste, dans notre Europe actuelle semi-protégée). La France, par exemple, qui importe environ 50% de ses biens de production, en grande partie d'Allemagne fédérale, demeurerait vis à vis de cette dernière dans une position analogue à celle que l'Europe voudrait améliorer en se protégeant des Etats-Unis.

    De plus, les firmes américaines et japonaises pourraient fort bien investir en Europe, comme la réglementation de la CEE les a déjà amenées à le faire. Des pans encore plus importants de l'économie européenne se trouveraient ainsi sous le contrôle technologique de l'étranger. Et ce contrôle technologique peut devenir politique. On a pu le constater lorsque le président Reagan, oubliant une fois de plus ses options libérales, a interdit aux firmes américaines installées dans les pays membres de la CEE de participer à la réalisation du contrat signé par ces pays avec l'URSS pour la fourniture de gaz sibérien. Ou alors il faudrait limiter très strictement les investissements étrangers - ce qui ne manquerait pas de poser bien des problèmes, notamment pour les firmes européennes implantées à l'étranger.

    Une Europe protégée pourrait peut-être reconquérir son marché intérieur afin d'avoir une économie vraiment autocentrée, sa production de biens de consommation entraînant celle des biens de production et réciproquement. Mais elle n'en demeurerait pas moins fortement dépendante de l'extérieur, notamment pour ses approvisionnements en matières premières. Elle serait donc obligée de veiller à la compétitivité de ses activités productives avec autant de soin que si elle n'était pas protégée de la concurrence étrangère. Par exemple, si les conditions de production au Japon assurent aux produits industriels japonais des avantages de qualité et de prix, elle devra faire en sorte que ses produits répondent à des normes techniques et financières similaires à celles du Japon. Car il ne suffit pas que son marché soit protégé. Il faut encore que les produits japonais ne se substituent pas aux siens sur les marchés extérieurs qu'elle fournit. Ses choix en tous domaines, en particulier dans le domaine social, demeureraient endigués par l'impératif de compétitivité. Ils seraient dès lors fonction, comme aujourd'hui, de facteurs qui ne dépendent pas d'elle.

    b)- c'est à l'initiative des Etats-Unis que les échanges se sont libéralisés depuis la dernière guerre. C'est eux qui, les premiers, renoncèrent au protectionnisme et optèrent pour le libre-échange, comme la Grande Bretagne un siècle plus tôt et pour la même raison : devenus de très loin la première puissance économique mondiale, ils avaient tout intérêt à l'élargissement du champ de la concurrence. Lorsque le Traité de Rome mit en forme un Marché Commun réunissant six pays européens, ils ne virent pas d'objection à une réalisation si manifestement inspirée par la philosophie libérale. Mais, depuis lors, la situation et les rapports de forces ont beaucoup changé. La part du marché mondial prise par l'Europe et surtout par le Japon a considérablement augmenté, au détriment de celle des Etats-Unis qui a baissé en valeur relative. Ceux-ci ont même dû réagir devant l'invasion de leur propre marché par les produits japonais. Tout en affirmant leur attachement à la doctrine libérale, ils ont multiplié les mesures visant à protéger leurs producteurs et à favoriser leurs exportations. Mais il ne faut pas en déduire qu'ils pourraient accepter un retour au protectionnisme d'antan. Ils auraient encore trop à y perdre. Ils espèrent au contraire gagner beaucoup à la libéralisation des échanges dans le vaste domaine des services qui demeurent aujourd'hui relativement protégées dans le cadre de chaque nation. Enfin la petite guerre à laquelle ils se livrent avec la CEE à propos du commerce des produits agricoles nous rappelle que des alliés peuvent assez facilement se comporter en ennemis. L'Europe n'est pas en position de défier les Etats-Unis. En optant unilatéralement pour le protectionnisme, elle prendrait le risque de déclencher une véritable épreuve de force.

    Il ne faut cependant pas conclure de ce qui précède que l'économie mondiale continuera d'être régie par les principes du libre-échange plus ou moins respectés. A mon avis, elle se fractionnera tôt ou tard en entités socio-économiques protégées. Mais ce renversement de tendance ne peut se faire à l'initiative d'une nation industrielle ou de ce groupe de nations que représente l'Europe.

    c)- La formation de zones de développement autocentré dans le tiers-monde est une perspective encore plus irréaliste, qui a été brièvement évoquée à propos de La déconnexion envisagée par Samir Amin*. Certes ! on eût très bien imaginé que quelques pays africains, écoutant les conseils qu'Alain Lipietz donne au gouvernement français (in L'audace ou l'enlisement), cherchent à reconquérir leur marché intérieur, à réorienter leurs activités productives extraverties, à produire non seulement ce qu'ils consomment et qui ne peut pas être ce que nous consommons, mais leurs propres moyens de production qui n'ont aucune chance d'être aussi performants que les nôtres. Ils pourraient ainsi avoir une économie autocentrée, plus que ne l'est celle de la France. Mais une telle reconstruction économique (qui impliquerait évidemment une transformation de l'organisation politique et sociale) n'est concevable que si ces pays optent pour une véritable autarcie, au moins aussi rigoureuse que celle que pratiqua l'Allemagne hitlérienne. Ils cesseraient complètement d'être un débouché pour les pays industriels, n'ayant à importer éventuellement que de l'énergie et des matières premières en provenance d'autres pays du tiers-monde. Ils cesseraient du même coup d'être eux-mêmes une source d'approvisionnement en matières premières et produits agricoles pour les pays industriels. Entre eux et ces derniers, les échanges deviendraient très difficiles, voire impossibles. Ils devraient être en tout cas très limités, afin que le système de prix propre à la zone ne soit pas influencé par les prix à l'importation et à l'exportation. Mais alors, privés de leur Périphérie, que deviendraient les pays industriels? Que deviendra l'Europe si la faillite du tiers-monde aboutit à la priver de Périphérie ?
    5 - Lorsqu'il imagine ce que l'avenir pourrait être, Alain de Benoist se conforme à une attitude intellectuelle commune à la droite et à la gauche. Il oublie "la crise". Comme André Gorz quand il nous indique Les chemins du paradis (Le Seuil), comme Alvin Toffler s'enthousiasmant pour ce qu'il appelle La troisième Vague (Denoël-Gonthier Ed.)…
    La crise, c'est d'abord une croissance trop faible dans les pays industriels pour que puisse être résorbé le chômage, alors que celui-ci progresse par suite de la mise en oeuvre de progrès technologiques qui améliorent la productivité du travail. Depuis deux ans, la reprise amorcée aux Etats-Unis a suscité en France beaucoup d'espoir, nullement assombri par les invraisemblables déficits de la balance commerciale américaine et du budget fédéral, mais que devraient quant même quelque peu dissiper aujourd'hui les mises en garde de l'administration américaine à l'adresse du Japon et de l'Allemagne Fédérale : si ces deux pays ne réduisent pas leurs excédents commerciaux, quitte à connaître une récession, les Etats-Unis laisseront dégringoler le dollar et les produits américains déferleront sur l'Europe, le Japon et le reste du monde en y provoquant une récession beaucoup plus forte.

    Il me semble que les experts attachent une importance très exagérée à l'évolution de la conjoncture, en négligeant les tendances lourdes de l'économie mondiale. Ces tendances, il est vrai, ne sont pas directement observables. Elles ne peuvent se déduire que d'une interprétation de la réalité socio-économique et de son évolution.

    Pour que la production puisse augmenter, conditions très "théorique" de la résorption du chômage (à mon avis insuffisante), il faut que les débouchés s'ouvrent. La question est donc de savoir si le marché solvable a tendance à s'élargir, à se stabiliser en entraînant l'arrêt de la croissance, ou à se réduire en provoquant une récession. Depuis la révolution industrielle, il s'est élargi de deux façons différentes selon les époques. Tout au long du XIXème siècle jusqu'au début du XXème, le capital de production a pu croître considérablement, bien que le pouvoir d'achat des travailleurs demeurât très faible, parce que le nombre des consommateurs de biens et de services augmentait, à l'intérieur des pays industriels (gonflement de la classe ouvrière, entrée du paysannat dans une économie d'échange, renforcement de la fonction publique) et surtout à l'extérieur, dans la Périphérie où les productions étaient orientées en fonction des besoins du Centre. Mais ce régime d'accumulation, très favorable aux possédants, portait en lui-même ses limites. Les bas salaires et le travail forcé dans les colonies assuraient des profits élevés aux propriétaires des moyens de production, qui étaient ainsi encouragés à investir en spéculant sur une hypothétique extension de la demande. En 1929 éclatait une crise des débouchés, qui ne sera tout à fait surmontée que par la guerre. A l'issue du conflit, un nouveau régime d'accumulation se met peu à peu en place. Baptisé "fordisme" par l'école française de la régulation (marxiste), il a été fort bien expliqué par A. Lipietz, que ce soit dans L'audace ou l'enlisement, dans le livre écrit en collaboration avec D. Clerc et J. Satre-Buisson sur La crise (Syros Ed.) ou encore dans Mirages et miracles (La Découverte Ed.), ouvrage consacré aux "problèmes de l'industrialisation dans le tiers-monde"

    Nous avons déjà eu l'occasion de parler du fordisme. On sait qu'il s'agit du partage des gains de productivité entre le Capital et le Travail, de sorte que l'augmentation des salaires, donc de la consommation, permet celle de la production. La croissance est rendue possible, non plus tellement, comme au XlXème siècle, par l'augmentation du nombre des consommateurs, que par le relèvement de leur pouvoir d'achat dans les pays industriels. Par conséquent, le tiers-monde, s'il demeure une indispensable source d'approvisionnements notamment en matières premières, perd beaucoup de son importance en tant que débouché. C'est là une des conclusions avancée par A. Lipietz dans Mirages et miracles : au cours des trois dernières décennies, les économies industrielles se seraient développées essentiellement sur elles-mêmes. Cette conclusion est pourtant contradictoire avec l'exposé qui nous est fait de l'industrialisation dans le tiers-monde. Car les économies périphériques ne se sont pas développées sur elles-mêmes, mais par recours aux moyens de production fournis par les pays industriels. Pour ces derniers, l'industrialisation dans le tiers-monde, qu'elle ait abouti à des miracles ou à des mirages, a été l'occasion de marchés à l'exportation qui ont beaucoup contribué à leur croissance et à leurs propre développement. En fait, il s'agissait d'une nouvelle utilisation de leur périphérie, à I'initiative principalement du Capital (les aides du Centre et la politique des Etats périphériques favorisent plus ou moins ses entreprises) et dont le bilan d'ensemble se révèle aujourd'hui désastreux. On se reportera à ce sujet aux considérations sur l'endettement du tiers-monde. Et on notera que le rapport de l'AITEC mentionne, parmi les responsables de cet endettement, les pays industriels qui ont procédé a des "exportations à outrance pour retarder leur propre crise".

    Aujourd'hui, le tiers-monde se trouve exclu du marché solvable. En principe, (puisqu'il doit "en principe" rembourser ses dettes), sa capacité à importer est inférieure à ses recettes d'exportation, qui sont elles-mêmes très limitées puisque nous n'avons pas un besoin croissant des matières premières qu'il a à vendre et aucun intérêt à importer des produits qui concurrencent les nôtres. De fait, les quelques pays qui ont réussi, sous la férule du FMI, à réduire le déficit de leur balance commerciale, n'y sont parvenus qu'en réduisant leurs importations

    Dans l'ensemble des pays de l'OCDE, les gains de productivité se sont ralentis depuis le début des années soixante-dix, mais ont néanmoins permis une augmentation du pouvoir d'achat et une faible croissance de la production. Cependant cette dernière a été surtout favorisée par une véritable explosion du crédit. Crédits aux particuliers, crédits aux entreprises dont les actifs ne sont pas toujours réalisables, crédits à de nombreux pays industriels, en particulier à la France, pour leur permettre de maintenir leur niveau de production et de consommation malgré le déficit de leur balance commerciale et de leur balance des comptes, crédits au tiers-monde insolvable et aux pays de l'Est dont la situation est parfois aussi périlleuse, crédits aux Etats dont le budget ne peut être équilibré par l'appel à l'épargne nationale, notamment aux Etats-Unis pour qu'ils puissent se lancer dans un programme militaire proprement délirant, que Jacques Chirac il est vrai approuve, mais que la plupart des scientifiques américains jugent absurde (le "bouclier" spatial est techniquement irréalisable) et qui en tout état de cause, par le volume de capitaux qu'il exige, risque fort de déclencher une crise financière dont le système bancaire occidental n'a vraiment pas besoin.

    Aujourd'hui, la réduction du marché solvable n'est évitée que grâce à un montage financier dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas très sain. Les nouvelles technologies permettront-elles d'élargir ce marché ? Il serait trop long d'expliquer pourquoi les espoirs qu'elles suscitent me paraissent tout-à-fait illusoires, et pourquoi les investissements réalisés dans le domaine de la communication risquent au contraire d'avoir les mêmes conséquences financières que ceux qu'ont entrepris les USA dans le domaine militaire. A mon avis, le monde occidental est assuré de connaître à moyen terme une récession plus ou moins brutale, mais de longue durée, qui obligera - du moins je l'espère - à reconsidérer les conditions dans lesquelles se forme la richesse, donc l'ensemble des rapports sociaux et entre sociétés.

    6 - La phrase qui précède pourrait introduire la question de la "troisième voie", idée qui n'est pour l'heure qu'une formule. Mais l'idée étant sans contenu, la commenter ne pourrait être qu'une tentative de lui en donner un. Restons-en là. D'autant qu'il faudrait se demander si cette troisième voie doit mener l'humanité vers l'opulence, comme le capitalisme libéral et le socialisme sont supposés le faire, ou si elle devrait permettre aux nations industrielles de supporter sans trop de drames l'abandon des espoirs qu'elles nourrissent à ce sujet.

    En conclusion, A. de Benoist (je l'avais presque oublié !) pense "anticiper sur les nouveaux clivages de demain" en prônant le non-alignement du tiers-monde sur les deux Grands, l'indépendance de l'Europe à l'égard des deux mêmes, sa "montée en puissance" et son rôle "d'avant-garde" (une fois de plus !), dans la défense des cultures qui ne sont pas aussi "enracinées" qu'il le dit, puisque le développement les détruit.

    A mon avis, pour que de nouveaux clivages politiques apparaissent, il faudrait que nous puissions nous poser quelques questions fondamentales. On pourrait par exemple ranger "à droite" ceux qui, comme tous les tenants du libéralisme, admettent qu'une société soit constituée d'individus qui cherchent à "réussir" en l'emportant sur les autres ("gagner" résume la philosophie de B. Tapie). Seraient également "de droite" ceux qui, libéraux et socialistes, estiment qu'une nation peut raisonnablement se donner pour objectif d'améliorer sa position dans le monde en l'emportant sur les autres (dans l'émission télévisée l'heure de vérité, Laurent Fabius voulut, en un seul mot qu'il trouvait admirable, résumer ses ambitions pour la France: "gagner"). Seraient aussi de droite ceux qui se résignent aux catastrophes écologiques qui se préparent, sous prétexte que la croissance économique est un impératif social, que le contexte concurrentiel dans lequel nous nous trouvons nous oblige à aller de l'avant, que la préservation de notre genre de vie justifie à la fois les atteintes que nous portons au milieu (dont dépend pourtant la vie sur terre) et les risques que nous prenons, non seulement pour nous-mêmes, mais pour des populations réparties dans un espace impossible à circonscrire, et pour les générations à venir pendant des centaines d'années. Seraient encore de droite ceux qui croient que la paix peut être assurée par l'équilibre de la terreur, et que quelques nations sont en droit d'assurer leur défense théorique par des moyens qui peuvent anéantir l'humanité. Etc…

    Car la droite se déduit de la définition qu'on donne de la gauche. Or, la gauche ne peut être que le courant de pensée qui se préoccupe de justice et du bien commun à l'échelle où les hommes sont devenus interdépendants, c'est-à-dire aujourd'hui à l'échelle planétaire. Elle ne peut donc pas accepter la problématique dans laquelle s'enferment la quasi-totalité des intellectuels dès lors qu'ils sont politiquement engagés, à droite ou à gauche. Une problématique qui fait clairement apparaître la nécessité, le caractère inéluctable et même souhaitable de ce que nous devrions refuser, et qui nous fait admettre comme conforme à la raison ce qui n'est que logique.

    Il est vrai qu'ainsi définie, la gauche n'existe pas. Ou pas encore. On peut donc repousser à plus tard la réflexion sur ce que seront peut-être un jour les clivages politiques.