Ce texte est paru dans CRISE & CHUCHOTEMENTS, Interrogations sur la
pertinence d'un concept dominant, Editions PUF / Paris, Institut
universitaire d'étude du développement / Genève
- 1984
Le
développement des forces productives, qui implique une
accumulation de capitaux, assure en principe, grâce à
l'augmentation de la production et de la productivité du
travail, un croissant bien-être matériel à
la société ou à une fraction de celle-ci.
Il est un objectif commun au capitalisme et au socialisme (qui
ont aussi une origine européenne commune, ceci expliquant
cela), tous deux privilégiant la formation de la richesse
par une utilisation rationnelle du progrès technique. Car
si celui-ci favorise la croissance de la production, la croissance
à son tour permet de dégager les ressources nécessaires
au financement de nouveaux progrès. L'évolution
économique et celle des techniques se nourrissent l'une
l'autre. Or, traditionnellement, le progrès des techniques
est considéré comme marquant les étapes de
l'évolution humaine (âge de pierre, âge de
bronze, etc). Ainsi, le développement technico-économique
peut passer pour être la finalité même de cette
évolution. Cette conception de l'Histoire, implicite dans
la pensée libérale (mais sous une forme nuancée,
qui la rende compatible avec un certain "humanisme")
est explicite chez Marx. En effet, pour lui, le développement
des forces productives permet d'éliminer la rareté,
donc d'abolir les rapports marchands et d'instaurer le communisme,
stade ultime de l'évolution des sociétés.
Ce développement a été très rapide
depuis le XIXe siècle dans les quelques pays où
la révolution industrielle s'était produite. Disposant
d'une périphérie, que ce soient des colonies ou
des zones d'influence, ces pays ont pu promouvoir chez eux un
nombre considérable d'activités productives, en
utilisant le reste du monde tantôt comme source d'approvisionnements
(en énergie, matières premières et produits
agricoles), tantôt comme débouché pour leur
production de biens élaborés et encore comme champ
d'action pour les nombreuses activités de services dont
ils détiennent aujourd'hui encore le monopole. Ils ont
creusé le grand déséquilibre Nord-Sud qui
est celui des capacités mondiales de production, et leur
développement a provoqué le sous-développement
de leur périphérie. Négligeant néanmoins
les conditions historiques très particulières dans
lesquelles le sous-développement est apparu, les pays industrialisés
se prétendent "en avance" sur une voie de développement
ouverte à tous. Ils auraient une avance "historique".
Mais ils inviteraient les autres pays à combler le retard
que ceux-ci auraient pris.
Pourtant, ce type de développement des pays avancés
fait l'objet de critiques de plus en plus radicales. Après
celles de Marx lui-même (sur les rapports de production
et les conditions sociales de l'accumulation), un courant de pensée,
né aux Etats-Unis et marqué par Ivan Illich, a mis
en doute la valeur sociale des progrès accomplis, y compris
celle des réalisations les plus représentatives
du développement, tels les systèmes d'enseignement,
de santé, de transport. Illich souligne la détérioration
des rapports sociaux: dans des pays où la croissance démographique
est à peu près nulle, la progression de la délinquance,
de la violence et du refus social est, quant à elle, très
forte et régulière. Ceux qui croyaient à
une relation entre prospérité et harmonie sociale
peuvent constater qu'elle n'existe pas. En revanche, la vaine
recherche de l'abondance a de graves contreparties que dénoncent
les écologistes: exploitation abusive de ressources non
renouvelables, destruction d'un capital génétique
naturel au profit d'espèces animales et végétales
hautement productives mais standardisées et de ce fait
très vulnérables; enfin les multiples pollutions
dont les effets se conjuguent et qui ont peut-être déjà
dépassé la cote d'alerte dans l'ensemble de l'hémisphère
nord. "Halte à la croissance ?", telle était
la question du Club de Rome. Ce type de développement ne
peut ni se poursuivre indéfiniment ni se généraliser
à la planète entière; il ne peut qu'entraîner
la destruction de la biosphère, donc de l'espèce
humaine elle-même.
Une voie
de non-retour
Malheureusement, le développement
ne peut pas non plus s'interrompre. En effet, I'évolution
technico-économique résulte de la dynamique qu'impulsent
les entreprises en concurrence et les Etats en compétition.
Une dynamique concurrentielle étant, par nature, non maîtrisée
et non maîtrisable, I'évolution qu'elle provoque
ne l'est pas davantage. Elle l'est d'autant moins que les économies
sont de plus en plus intégrées, les appareils nationaux
de production tendant à n'être que les parties indissociables,
et sans cohérence propre, d'un seul et même appareil
de production international.
Le Capital a en effet mondialisé
son champ d'action alors que le pouvoir politique de I'Etat ne
s'exerce que dans les limites du cadre national, qui est aussi
celui où les forces sociales sont capables de s'organiser.
Dans cette "économie-monde", nul ne peut renoncer
à la concurrence sans en devenir la victime. Cette logique
de la compétition, qu'illustre d'une manière tragique
la course aux armements des grandes puissances, s'impose à
l'humanité entière, par suite de son organisation
en Etats-nations qui consacre des égoïsmes collectifs,
par suite aussi de son organisation économique qui suscite
des contradictions d'intérêts entre nations étroitement
interdépendantes. Ainsi toutes les nations et plus encore
les nations industrialisées sont-elles condamnées
à la fuite en avant.
La croissance,
impératif social
L'évolution technico-économique
ne pouvant conduire qu'à des catastrophes de tous ordres,
I'arrêt de la croissance, qui est survenu au début
des années soixante-dix, aurait dû être perçu
comme une donnée positive. Mais on a pu alors constater
que la croissance correspond aussi à un impératif
social, dès lors que la société est hiérarchisée
et très inégalitaire . De plus, I'âpreté
de la concurrence sur un marché mondial qui ne s'élargissait
plus a accéléré l'évolution des techniques.
Pour améliorer leur compétitivité, les entreprises
ont cherché à réaliser des gains de productivité
en adoptant des progrès techniques qui réduisent
les emplois. Le chômage qui a régulièrement
augmenté ne pourrait être résorbé que
par le retour à une croissance forte. C'est du moins ce
que d'aucuns pensent en espérant.
Crise ou
désorganisation générale ?
Depuis dix ans, il n'est question
que de cette crise économique dans laquelle s'enlise le
monde capitaliste et qui n'épargne d'ailleurs pas le camp
socialiste. Mais le terme de crise est impropre, dans la mesure
où une crise est presque par définition provisoire.
On ne l'emploiera ici que par commodité. Il s'agit bien
plutôt d'un processus de désorganisation économique
et de décomposition sociale qui affecte inégalement
les pays, qu'ils soient ou non industrialisés, mais qui
ne s'accompagne pas ou pas encore d'un véritable
ébranlement de l'appareil mondial de production. C'est
d'ailleurs pour cela que d'innombrables entreprises, et en particulier
les principales firmes multinationales, continuent de réaliser
de confortables profits et que certains économistes, parmi
lesquels Jacques Attali, ont pu dire que la crise était
terminée.
En fait, la mondialisation du champ économique, provoquée
par la dynamique concurrentielle du Capital, met en évidence
certains vices profonds du mode de production. L'activité
économique assure encore la reproduction élargie
du Capital, ainsi que celle d'une force de travail de plus en
plus réduite, mais non celle de la société
dans son ensemble. Le sous-emploi et la faible rémunération
de la force de travail, qui était jadis une caractéristique
du sous-développement du Tiers Monde, sont des phénomènes
observables désormais partout dans le monde. Les problèmes
sociaux qui en résultent et qui sont tout à fait
insolubles (sauf à en créer de nouveaux sur le plan
économique) vont-ils favoriser une transformation du système
sociopolitique et économique ? Vont-ils permettre
l'émergence d'une "alternative" ? Tentons
de répondre à cette question en envisageant successivement
la situation du tiers-monde et celle des pays jndustrialisés,
car le monde capitaliste forme un tout hétérogène,
mais indissociable.
L'engrenage
du développement
Rappelons d'abord que le concept
de sous-développement peut recouvrir deux réalités
fort différentes. Une société est dite sous-
développée lorsque les moyens de production qu'elle
met en oeuvre sont d'un faible niveau technique comparé
à celui des pays industrialisés (qui eux continuent
à élever le leur). Il ne faut toutefois pas en conclure
que cette société est nécessairement misérable,pas
plus que ne l'étaient la Rome antique ou I'Egypte des Pharaons.
Elle peut au contraire bénéficier d'un bien-être
matériel certain, surtout si son organisation socio-politique
est harmonieuse et si les valeurs produites sont équitablement
redistribuées en son sein.
Le sous-développement que nous connaissons depuis l'expansion
coloniale européenne et la révolution industrielle
est d'une autre nature. Il résulte de l'échange
entre une économie dominante et une économie dominée
et se traduit par un appauvrissement au moins relatif de cette
dernière. Un pays sous-développé est condamné
par la concurrence à ne plus pouvoir produire la totalité
de ce dont il a besoin (moyens de production et biens de consommation).
Il doit ensuite exporter un volume croissant de produits, donc
travailler de plus en plus pour pouvoir acquérir une même
quantité de biens et de services fournis par le pays industrialisé.
Pour enrayer cet appauvrissement, il semble logique d'importer,
fût-ce à crédit, des moyens techniques qui
améliorent la productivité du travail. C'est ce
qu'ont fait tous les pays du tiers-monde, qu'ils aient opté
pour le capitalisme ou pour le socialisme. Cette politique dite
de développement a contribué puissamment, pendant
un quart de siècle, à la prospérité
des pays qui les équipaient ou qui les "aidaient".
Afin de payer ces équipements, ils devaient accroître
leurs exportations. Pris dans cet engrenage, ils devenaient de
plus en plus dépendants de l'économie mondiale organisée
par les pays industrialisés et à leur profit. Jusqu'au
jour où ils n'ont plus pu payer.
Hélas quel gâchis ! Partout le tissu social traditionnel
s'est défait. Associé à un système
de gouvernement (l'Etat) qui concentre le pouvoir entre les mains
d'une minorité, le nouveau mode de production, très
productif mais aussi très capitalistique, permet à
ceux qui possèdent la terre et les moyens de production
modernes de drainer à leur profit les ressources financières
que dégagent les activités productives. Tandis que
la minorité dirigeante et possédante, vivant à
l'occidentale, s'enrichit et que se forme une classe moyenne composée
presque exclusivement de fonctionnaires (en particulier de militaires),
les masses populaires s'enfoncent dans la misère. Et la
faim progresse d'année en année.
Cette progression de la faim émeut surtout l'opinion internationale.
Des experts indépendants des gouvernements se sont employés
à en dénoncer les causes et à suggérer
des remèdes 1 sans parvenir à
infléchir les politiques officielles. Pourtant, depuis
peu, la FAO et la Banque mondiale, dont le conservatisme ne peut
être mis en doute, arrivent à des conclusions voisines
des leurs : il faudrait que les pays du Tiers Monde cessent de
produire prioritairement pour les pays industrialisés (produits
dits exotiques tels que café, thé et cacao, produits
comme le manioc ou le soja pour l'alimentation du bétail
europeen, etc) et qu'ils cherchent autant que possible à
assurer leur autosuffisance alimentaire. Cela implique des réformes
agraires car les affamés du Tiers Monde sont pour l'essentiel
des paysans sans terre ni travail. N'ayant pas accès aux
moyens de production (et à aucune aide publique puisque
leur pays est pauvre), ils n'ont pas de ressources pour acheter
la nourriture qui est produite ou pourrait l'être localement.
Mais ces deux objectifs ne sont-ils pas incompatibles avec une
politique de développement ? L'extraversion de l'agriculture
du Tiers Monde, provoquée à l'origine par la colonisation,
est devenue la conséquence de l'industrialisation. Pour
les pays qui n'ont ni matières premières ni pétrole
à exporter, elle est aussi la condition impérative
de celle-ci. Sauf le cas, bien entendu, où les industries
sont elles-mêmes extraverties et où les pays qui
les vendent en récupèrent le prix en achetant leur
production dont on dénonce alors ici la concurrence "sauvage".
Quant aux réformes agraires, elles s'imposent en effet
dans bien des pays, surtout en Amérique latine où
les grandes propriétés sont souvent une aberration,
même sur le plan économique. Pourtant la concentration
des terres correspond à une tendance très générale
de la "modernisation". Pour maintenir leur revenu, les
agriculteurs sont obligés d'accroître les rendements
et la surface cultivée par travailleur, de sorte qu'ils
sont de moins en moins nombreux. Il est très naturel que
cette tendance existe aussi dans le Tiers Monde. Elle traduit
le développement et en est la conséquence.
La politique agricole reste dépendante des choix économiques
généraux et les gouvernements ont jusqu'ici toujours
favorisé une intégration croissante des pays sous-développés
à l'économie mondiale. Face aux nombreux échecs,
d'aucuns en sont arrivés à préconiser un
développement autonome, endogène et autocentré.
Parmi eux, Jean-Pierre Cot, qui fut ministre de la Coopération
en France; il ne pouvait guère le rester longtemps, tant
ses idées justes et généreuses étaient
irréalistes. Ce type de développement implique en
effet une inversion du processus d'intégration et d'homogénéisation
provoqué par le Capital et ses normes internationales,
chaque pays adoptant celles qui correspondent le mieux à
son milieu physique, à sa culture, à ses problèmes
spécifiques (par exemple le chômage) et aux besoins
de sa population. La forte protection contre la concurrence et
la réduction importante des échanges extérieurs
que devraient appliquer les pays qui font un tel choix risqueraient
de mener à un éclatement de l'économie mondiale,
à un fractionnement du monde capitaliste, donc à
l'affaissement, sinon à la ruine des pays industrialisés.
Or comment le développement du tiers-monde peut-il être
autonome si celui des pays "avancés" ne l'est
pas non plus ?
L'espoir
d'un autre développement
Iln'empêche qu'un pays sous-développé
devrait quand même chercher à reconstruire son économie
d'une manière autonome 2, quitte à
accepter pendant un certain temps le type de sous-développement
que tous connaissaient avant la colonisation et la révolution
industrielle. Ce souhait n'était jusqu'ici ni dans l'intérêt
des classes dirigeantes des pays du tiers-monde ni dans celui
des pays industrialisés. Un développement autonome
et endogène paraissait donc une éventualité
politiquement invraisemblable. Mais elle l'est aujourd'hui beaucoup
moins.
La faillite des politiques de développement, dont il ne
peut être question d'exposer ici les causes, se traduit
par une montée inexorable de l'endettement du tiers-monde
qui risque fort d'être contraint à une autonomie
relative, faute de pouvoir payer ce qu'il importe et de pouvoir
vendre ce qu'il a à exporter. En ce sens, la crise peut
être une chance pour les masses populaires, pour autant
que les structures socio-économiques internes et le système
de pouvoir soient radicalement tranformés. C'est là
un espoir, car la réduction des échanges extérieurs
et les difficultés économiques devraient affaiblir
les pouvoirs de l'Etat. Les rapports de forces, favorables aux
minorités privilégiées toujours soutenues
par une ou plusieurs grandes puissances, s'en trouveraient modifiés.
Dans plusieurs pays d'Amérique latine, on voit d'ailleurs
d'ores et déjà que des paysans commencent à
s'auto-organiser hors du contrôle de l'Etat. Ils retrouvent
des pratiques anciennes de travail en commun, produisent pour
leur groupe social et eux-mêmes à l'écart
du marché et de ses lois.
Ces initiatives pourront-elles se généraliser ?
Cela dépendra pour partie de la désorganisation
économique interne, pour partie aussi de l'évolution
de la situation générale dans l'ensemble des pays
industrialisés dominants.
Mondialisation
de la crise
Pour l'heure, les pays industrialisés,
avec une croissance à peu près nulle en moyenne
générale, diffèrent la récession en
maintenant le flux de leurs exportations vers le tiers-monde insolvable.
Une partie des crédits qu'ils consentent à cet effet
se retrouvent à l'actif de leurs banques, sous forme de
créances irrécouvrables augmentées d'intérêts
impayés et capitalisés.
Cette spéculation financière, qui camoufle un appauvrissement encore faible pour chaque pays, mais certain et durable, ne pourra pas se poursuivre éternellement. Et il y a fort à parier qu'elle débouchera sur un krach financier international, dont les conséquences seront beaucoup plus dramatiques que celles de Wall Street en 1929. Plus dramatiques, car les économies sont plus intégrées, les activités plus interdépendantes (même les paysans ne seraient pas épargnés) et les individus plus socialisés qu'ils ne l'étaient alors. Mais, pour des raisons politiques (soutien aux régimes en place) aussi bien qu'économiques et financières, les pays industrialisés sont obligés de continuer à prêter, quitte parfois à devenir à leur tour emprunteurs sur les marchés financiers internationaux. On pourrait dire que le déséquilibre Nord-Sud qu'ils ont provoqué depuis la révolution industrielle est en train de se redresser lentement, non "par le haut", comme les actions de développement étaient supposées le faire, mais "par le bas", comme conséquence de ces actions qu'ils ne peuvent interrompre et qui accélèrent le processus d'appauvrissement lui-même.
Cependant, les difficultés économiques et sociales
qu'ils connaissent ne sont pas imputables à la seule politique
d'aide au tiers-monde et à celle que le Capital y a menée
depuis la dernière guerre. Elles tiennent aussi à
leur propre organisation sociale ainsi qu'à leur mode de
production qui tend à devenir trop capitalistique. Alors
que ce dernier exigerait un constant élargissement des
débouchés, le marché solvable, dont le tiers-monde
ne fait déjà plus partie, se restreint aussi au
plan interne, par suite de l'extension du chômage et de
la prolifération des emplois précaires, à
temps partiel et mal payés. Il faut ajouter que les moyens
de production, de plus en plus performants d'un point de vue technique,
ont une productivité financière décroissante.
Le taux de profit étant insuffisant, il ne peut être
question de relever les salaires comme l'exigerait le "fordisme".
Il est parfois même nécessaire de réduire
les transferts sociaux (allocations familiales, sécurité
sociale, indemnisation du chômage et retraites) qui ont
permis jusqu'ici, tout au moins en Europe, de maintenir un pouvoir
d'achat indépendant de la conjoncture de l'emploi, donc
d'éviter une brutale contraction de la consommation et
la récession qui s'ensuivrait. Enfin on ne parlera pas
des taux d'intérêts trop élevés ou
des fluctuations dans la parité des monnaies, car il s'agit-là
de phénomènes conjoncturels qui, disparaissant,
ne modifieraient en rien les problèmes de fond qui se posent,
pas plus que ne le fait la hausse ou la baisse du prix du pétrole.
Sur le plan social, on observe, outre la montée du chômage,
la segmentation du monde du travail. Les tenants du libéralisme
économique qui, jusqu'ici, prédisaient que la division
en classes de la société alliit s'estomper grace
à une prospérité collective, vantent maintenant
les mérites d'une socio-économie duale. Tandis que
la majorité des travailleurs est employée dans une
économie mondialisée, avec des salaires confortables
et une certaine sécurité de l'emploi, une minorité
vit de petits métiers, de sous-traitance et de travaux
précaires. Ces deux socio-économies, qui sont complémentaires,
assureraient une grande souplesse à l'économie d'un
pays, comme le démontre, paraît-il, I'exemple japonais
ou celui de l'Italie. Sans discuter ce point de vue, constatons
que ces deux socio-économies existent bel et bien dans
la plupart des pays industrialisés, comme elles existent
aussi dans les pays du tiers-monde, où c'est cependant
la minorité qui est employée dans la partie mondialisée
de l'économie. Si elles ne sont que très relativement
complémentaires, celle qui est en position dominée
dépend de l'autre et ne survit que dans la mesure où
la socio-économie dominante fonctionne bien et assure des
revenus à la majorité des travailleurs qu'elle emploie.
Or, il y a tout lieu de supposer que l'évolution technico-économique, qui a entraîné la segmentation du monde du travail et la marginalisation d'un nombre croissant de travailleurs, se poursuivra. Les effets de la conjoncture se répercuteront de haut en bas et les victimes de l'évolution seront de plus en plus nombreuses. Il est dès lors fort à craindre que la société ne se décompose et que tous les appels à la solidarité nationale ne deviennent vains, ceux qui possèdent ou travaillent ne pouvant prendre en charge une masse de pauvres sans emploi. La question est de savoir si ce processus de décomposition sociale provoquera le chaos, avec d'inévitables réactions violentes, ou s'il favorisera au contraire la recherche d'une "alternative".
On a vu que la critique du système capitaliste n'est plus
formulée en termes politiques classiques, notamrnent marxistes
et au nom du socialisme. Elle est beaucoup plus radicale et englobe
le mode de production dans les pays du socialisme réel.
Mais on a vu aussi que le développement, qu'il s'effectue
par la voie capitaliste ou par la voie socialiste, ne peut plus
guère être présenté comme un projet
délibéré (sauf dans le tiers-monde) puisqu'il
est le résultat d'une évolution non maîtrisée.
Or, chaque nation est parfaitement conditionnée par le
système, non pas seulement intellectuellement (car la plupart
des gens croient encore à la possibilité d'accroître
indéfiniment production et consommation) mais matériellement.
Quand bien même les travailleurs seraient conscients des
dangers que leur activité fait courir à l'humanité
(armements, industries polluantes, etc), ils ne s'arrêteraient
pas de travailler. Ils ne le peuvent pas. De leur côté,
les détenteurs des pouvoirs économiques sont soumis
à la logique du capitalisme.
Quant à l'Etat, sa marge de manoeuvre
est des plus réduites. Il ne peut utiliser son pouvoir
et les moyens dont il dispose qu'à mettre le pays qu'il
a en charge en bonne position dans la compétition internationale,
afin d'éviter qu'il ne s'engage dans la voie d'un sous-développement
relatif. Il fallait le rappeler, car une conclusion en découle :
une "alternative" ne peut pas être envisagée
dans le cadre classique de l'action politique. Elle ne saurait
être "nationale".
Des "alternatives"
possibles au secours de la crise : vivre autrement
Une "alternative" ne peut
être imaginée que comme le produit d'une minorité
qui décide de vivre autrement que la majorité, mais
qui cherche à résoudre les problèmes mondiaux,
ce que les nations ne peuvent faire. Elle n'est en effet "alternative"
que si elle apparaît comme susceptible de se substituer
à un terme plus ou moins éloigné à
un système qui est lui-même mondial, en occupant
progressivement tout le champ social, par exemple à la
faveur de l'approfondissement de "la crise".
Or, la minorité marginale qui propose l'"alternative"
existe déjà. Partout en Occident, on assiste à
une prolifération d'expériences de démocratie
associative et d'autonomie économique qui se qualifient
elles-mêmes "d'alternatives". Bien qu'elles soient
très hétérogènes, inégalement
réussies et ambitieuses, elles peuvent fort bien être
l'amorce d'un mouvement plus général, dont l'importance
historique dépendra de sa prise de conscience et de son
rôle.
Pour l'instant, ce ne sont que des expériences. Encore
trop peu nombreuses, dispersées, non coordonnées,
sans territoire qui leur soit propre, elles demeurent plus ou
moins intégrées au système. Pour changer
de nature, il faudrait qu'elles se détachent progressivement
de lui en acquérant une autonomie économique, un
peu comme ces paysans du Tiers Monde dont il a été
question plus haut. Mais elles préfigurent déjà
la base sociale qu'implique l'autonomie qui n'est envisageable
que dans un cadre totalement démocratique, puisqu'il faut
que les travailleurs (qui sont aussi des consommateurs) soient
d'accord pour produire et échanger à des conditions
différentes de celles du marché, quitte à
accepter une baisse de leur niveau de vie. Ils ne feront le choix
de ces objectifs de production et des moyens pour les atteindre
que s'ils détiennent collectivement le pouvoir économique.
Or, les expériences tentées ici et là sont
presque toujours marquées par une volonté de démocratie
véritable. Ce sont par exemple des coopératives
de production, sans hiérarchie ni spécialisation
trop poussée, où chacun prend part aux décisions
et recoit le même salaire.
De plus, bien qu'elles dépendent
du marché, ces expériences privilégient les
rapports interpersonnels et sociaux, plutôt que l'efficacité
économique et le profit. Elles inversent les priorités,
s'interdisent tout rapport de domination. Elles doivent imaginer
les conditions de production et d'échange qui éviteront
les contradictions d'intérêts, puisque aussi bien
ceux-ci sont à l'origine de la plupart des rapports de
domination institutionnalisée. Elles affichent des ambitions
individuelles et collectives à l'opposé de celles
que le système, du fait de sa dynamique compétitive,
exige de chacun et de tous : produire davantage, I'emporter
sur autrui, en particulier par la possession, s'affirmer socialement
par la consommation, etc. Bref, elles postulent un nouveau système
de valeurs qui rend envisageable la mise en forme d'un autre système
économique et technique.
Penser
une autre société
Il est vrai que, pour l'heure, elles
n'y songent guère. Souvent d'inspiration illichienne, ces
expériences s'en tiennent à la définition
de l'autonomie que propose André Gorz dans son ouvrage
Adieux au prolétariat 3 :
une autonomie individuelle qui permet à chacun de
produire une partie de ce qu'il consomme, tout en bénéficiant
des avantages de la production intégrée destinée
à la consommation de masse. Les individus qui se marginalisent
ainsi en micro-société organisée autonome
peuvent, à la frange de l'appareil productif, bénéficier
assez largement de l'enrichissement qu'il assure. Toutefois, I'approfondissement
des difficultés socio-économiques peut, pour préserver
leur autonomie individuelle, les obliger à s'associer afin
de mettre en ceuvre une autonomie collective.
Il y a moins d'un siècle, en Europe et en Amérique
du Nord, bien des micro-régions vivaient pratiquement sur
elles-mêmes. C'est encore le cas de certains groupes sociaux
(Tibet, Andes, etc) parfois très restreints, qui sont contraints
à l'autarcie ou qui l'ont choisie parce qu'elle leur donnait
une possibilité de survie. Le niveau de vie d'une société
autonome dépend de plusieurs facteurs : des ressources
du territoire qu'elle occupe (elle ne peut pas en acquérir
beaucoup à l'extérieur); de son importance numérique
qui conditionne la diversification des activités; de ses
techniques de production. Pour ces dernieres, rappelons que, si
certaines technologies ne sont utilisables que pour une production
de masse, beaucoup d'autres sont susceptibles de s'adapter à
de petites séries. Les sources d'énergie, en particulier,
pourraient être beaucoup plus décentralisées
qu'elles ne le sont à l'heure actuelle, sans que le prix
de l'énergie augmente. Le niveau de vie, moins axé
sur la consommation de biens marchands, impliquerait une autre
organisation sociale. Il serait d'autant plus élevé
que la société serait plus démocratique.
En éliminant la hiérarchie, la démocratie directe fait disparaître de nombreuses fonctions parasitaires ainsi que de nombreuses activités qui ne sont justifiées que par la hiérarchie, de sorte que le travail socialement nécessaire s'en trouve réduit d'autant. Travailler moins, choisir avec les autres ce qu'il faut produire, pour une société dont on approuve l'organisation et l'objectif qu'elle se donne, ce sont là des données qui devraient etre prises en compte dans le niveau de vie.
La formation d'une économie autonome présuppose
l'existence d'un organe technique qui coordonne les projets et
assure leur cohérence. Une sorte de planificateur souple
qui ne devienne pas un pouvoir, I'organe de la démocratie
économique n'étant que le lieu où s'élabore
la décision collective. Sans définir ici ce que
pourraient être son organisation et ses principes de fonctionnement,
notons qu'il devrait, d'une part, disposer de ressources pour
financer le démarrage de nouvelles activités productives,
d'autre part, avoir la fonction d'un bureau d'études, capable
en particulier de programmer la formation d'autres entités
socio-économiques autonomes, y compris dans le Tiers Monde,
en précisant les relations économiques à
envisager avec elles.
Pour ce qui concerne les ressources financières necessaires
à la formation assez rapide d'une entité socio-économique
autonome, tout dépendra de l'image que les "alterniltifs"
donneront d'eux-mêmes. A cet égard, il est très
étonnant que ceux-ci d'ores et déjà obtiennent,
notamment en Allemagne fédérale, des contributions
privées relativement importantes. Si l'on peut avoir de
la sympathie pour certaines de leurs initiatives et les approuver
de vivre leur idéal social, ils ne sont porteurs d'aucun
espoir précis. Mais ils mériteraient d'être
soutenus et le seraient à coup sûr s'ils affirmaient
et prouvaient que leurs actions présentes sont de nature
à améliorer progressivement ce qui doit impérieusement
l'être, à savoir les rapports sociaux et internationaux.
Il faudrait pour cela que leurs expériences s'inscrivent
dans le cadre d'un projet politique.
Admettons que ce projet existe. Suscitées par des individus
qui s'excluent eux-mêmes du système, les expériences
"alternatives" peuvent s'ouvrir à ceux qui en
sont exclus : chômeurs et paysans ruinés par
l'évolution des prix relatifs. Elles prennent alors une
tout autre ampleur. L'Etat, qui au début les a combattues
(en France et en RFA notamment), puis qui leur a permis de se
développer (elles réduisent quelque peu les tensions
sociales et le chiffre du chômage) finira sans doute par
les encourager. Elles seront peut-être la seule voie de
salut, lorsque l'Etat aura renoncé à résoudre
les problèmes du chômage et ceux que posent les chômeurs
à la population active, mais elles mèneront à
une fracture de la nation et à une nouvelle répartition
du territoire national auxquelles les vieilles démocraties
libérales ne pourront s'opposer à la manière
des dictatures d'Amérique latine. L'Etat devra se rendre
à l'évidence que la fraction de la population marginalisée
par I'évolution technico-économique est désormais
répartie dans tous les pays du monde et qu'elle augmente
partout. Il ne lui restera plus qu'à la laisser s'organiser,
puisqu'il ne pourra pas l'anéantir.
Si les "alternatifs" parviennent à se constituer
en société, celle-ci ne serait ni nationale ni régionale,
même si ses choix économiques sont fonction des spécificités
d'un milieu physique et de I'originalité d'une culture.
Plus que toute autre société, elle sera soudée
par son idéologie : par les principes qui président
à son organisation, par les valeurs qui sous-tendent ses
choix, par ce qu'elle croit et par ce qui détermine son
genre de vie par rapport à la nature, par ses objectifs,
etc. Même si les individus qui la composent ne cherchent
qu'à résoudre leurs problèmes personnels
(comme aujourd'hui les "alternatifs"), du seul fait
qu'ils réadaptent, fût-ce par nécessité,
leur appareil de production à un milieu spécifique,
ils contribuent à créer le contexte qui peut
permettre aux peuples du tiers-monde de résoudre le leur.
C'est d'ailleurs là une dimension politique essentielle
de leur démarche. En outre, I'originalité de leur
entreprise tient à ce qu'elle présuppose un changement
radical du rapport à autrui. Or, autrui n'est pas seulement
au sein de la société qu'ils constituent, mais partout
où existent des sociétés analogues.
Des nouveaux
termes d'échange
Ce qu'ils entreprennent n'est pas
indépendant de ce que tentent les paysans du tiers-monde
dont on a parlé. Il faudrait qu'ils s'entr'aident autant
que possible. Il faudrait que, partout dans le monde, des micro-sociétés
s'auto-instituent et se coordonnent pour en susciter d'autres.
Les champs du politique et de l'économique ne doivent plus
être dissociés aussi gravement qu'ils le sont aujourd'hui.
Certes, deux entités socio-économiques autonomes
peuvent fusionner, si leur organisation est identique et si leurs
objectifs sont à ce point conciliables qu'ils peuvent devenir
un projet commun. Mais elles peuvent encore mettre leurs ressources
en commun par le jeu des échanges sans fusionner et sans
perdre la maîtrise de leur propre reproduction sociale (cette
maîtrise qui est la définition de l'autonomie économique
et dont plus aucune nation ne jouit aujourd'hui). Mais ce sont
surtout les conditions de l'échange qu'il faudrait alors
reconsidérer. Car une balle de coton vaut autant qu'une
locomotive, si l'échange de ces biens entre deux sociétés
permet à chacune d'elles d'atteindre l'objectif qu'elle
s'est fixé.
Soit dit en passant, il est moins utopique qu'on ne pourrait le
croire d'attribuer à des biens échangés une
valeur purement subjective ou circonstancielle, en fonction seulement
de leur utilité finale. Après tout, les exportations
d'un pays industrialisé ne s'effectuent presque jamais
aux conditions qu'exigeraient le libéralisme économique
et les lois du marché. Par exemple, les produits d'une
agriculture largement subventionnée sont subventionnés
à l'exportation pour s'écouler au cours mondial
qui est un cours de surplus; en France, les industries exportatrices
sont dégrevées d'impôts, leur vente à
l'étranger ne se réalisant que grâce à
des crédits à moyen ou long terme et à des
taux d'intérêt plus faibles que ceux de l'inflation,
etc Ces entorses aux lois d'une économie de marché
ne se font que dans l'intérêt de ceux qui les pratiquent.
Ainsi l'exigent le cadre socio-politique dans lequel nous vivons
et la logique de la compétition à laquelle nous
sommes soumis.
Si ce cadre changeait, on pourrait parfaitement concevoir une
autre problématique économique. A l'opposé
de ce qui se passe aujourd'hui, toutes les entités socio-économiques
indépendantes devraient pouvoir coopérer afin d'assurer
la reproduction sociale de chacune d'elles. La réadaptation
de l'appareil de production au milieu physique propre à
chaque société, préalable indispensable au
rééquilibre socio-économique du monde, passe
par la rupture des échanges tels qu'ils se pratiquent aujourd'hui.
L'objectif ne serait pas de rompre les rapports qui se sont noués
entre les peuples, ni même les relations économiques
qui en forment la base trop exclusive, mais de transformer ces
rapports d'interdépendance conflictuelle en liens de solidarité
effective.
L'autonomie économique collective n'est donc pas une fin
en soi. Elle n'est que le moyen et sans doute le seul de reconstruire
progressivement le monde pour qu'il devienne peut-être un
peu moins injuste, un peu moins déchiré par des
contradictions d'intérêts : de bas en haut.
La crise
: une chance pour les nations ?
La crise, a-t-on dit, pourrait être
une chance pour les peuples du tiers-monde. Elle pourrait aussi
en être une pour les nations "post-industrielles"
si leur destin de pays industrialisés s'effondre. Car si
elles ont jusqu'ici bénéficié, sur les plans
économique et technique, des contradictions d'intérêts
que le système "organise", il en va tout autrement
sur le plan socio-politique. Elles sont tenues à un impérialisme
qui ne se manifeste pas nécessairement par des ingérences
politiques et militaires à l'étranger (les Suisses
ou les Suédois, par exemple, ne s'en rendent pas coupables,
puisque d'autres assurent pour compte commun l'ordre international
institué), mais qui peut fort bien les entraîner
dans un conflit dont elles seraient elles-mêmes victimes.
L'impérialisme militaro-politique des grandes puissances
traduit ]'extrême vulnérabilité de cette construction
technico-économique mondiale dont les nations industrialisées
occupent le faîte dynamique. Ces nations doivent éviter
à tout prix que le tiers-monde qu'elles utilisent n'échappe
à leur contrôle. Jusqu'ici, I'antagonisme Est-Ouest
n'a provoqué de conflits armés que dans cette périphérie.
Mais un affrontement direct des grandes puissances n'est nullement
exclu. En s'y préparant, I'Europe le rend de plus en plus
vraisemblable. Et si, sous prétexte de se défendre
avec un armement atomique, elle se suicide, les Européens
non impliqués dans le conflit n'échapperont pas
à l'holocauste.
Que "la crise" mette un terme à cette aventure
collective qui a permis à quelques nations d'exercer leur
suprématie à l'échelle planétaire,
par des moyens économiques et techniques qui sont venus
conforter le rapport de domination militaire, politique et culturel
qu'elles avaient institué depuis quelques siècles
sur le reste du monde, voilà qui devrait servir d'hypothèse
de travail à tous ceux qui redoutent les catastrophes auxquelles
conduit cette aventure. Une hypothèse qui n'est donc pas
"catastrophique", même si les intérêts
matériels d'une fraction très minoritaire de la
population mondiale seraient compromis, puisque c'est son existence
qui le serait dans le cas contraire. Cette hypothèse est
tout à fait vraisemblable, mais elle implique une réflexion
quant aux moyens à mettre en oeuvre pour qu'elle se réalise,
à la condition bien entendu de préparer dans le
meme temps une "alternative".
Une chance
bien mince pourtant
Guerre nucléaire possible;
krach financier international plus que probable; appauvrissement
lent des pays industrialisés sans le moindre profit pour
les autres; décomposition sociale avec progression inévitable
du chomage et de la pauvreté dans tous les pays; renforcement
inévitable des régimes politiques à mesure
que les intérêts à préserver apparaissent
plus minoritaires.., les perspectives d'avenir ne sont guère
réjouissantes. Il est fort possible qu'on en arrive à
un chaos social généralisé, sans qu'aucune
réaction positive ne se dessine. Les victimes de "la
crise" subiraient leur sort ou ne chercheraient qu'à
améliorer leur condition individuelle, par exemple en optant
pour la délinquance. Bien des raisons donnent à
penser qu'il en ira ainsi.
De fait, le discours sur la crise encourage à attendre passivement la fin des difficultés. Une amélioration de la conjoncture pendant quelques mois aux Etats-Unis suffit à faire renaître tous les espoirs : la machine redémarre et va entrainer l'ensemble du monde capitaliste Par ailleurs le discours sur la troisième révolution industrielle et les récents progrès technologiques vont, dit-on, nous faire entrer dans une ère nouvelle. On s'émerveille et on attend.
S'y ajoute le discours de la classe politique, qui doit afficher sa confiance dans l'avenir pour conserver celle du corps électoral. Et puis, il y a tous les auteurs conscients de l'ampleur de la crise, qui savent bien que les indicateurs économiques n'en appréhendent que la surface, que les difficultés iront croissant, mais qui n'imaginent une éventuelle "alternative" que nationale et mise en forme par la nation entière, en particulier par "les travailleurs". Ces auteurs, peut-être parce qu'ils sont politiquement engagés et qu'ils acceptent alors le cadre traditionnel de l'action politique, favorisent eux aussi une certaine passivité. Si leurs idées sont débattues dans d'innombrables colloques ou séminaires, elles méconnaissent les intérêts en jeu, ceux des forces sociales concrètes qui ne constituent pas un ensemble homogène de travailleurs conscients et capables de réagir. Ces idées ne peuvent pas déboucher sur des propositions crédibles; les appels à la révolution prolétarienne ont fait place à des appels pour une conversion de la société. Les premiers étaient illusoires et les seconds restent incantatoires. On attend et on espère.
A cet égard, la position des écologistes français
est très révélatrice. Une de leurs associations
s'est réunie récemment à Paris en colloque,
avec de nombreuses personnalités de la politique et du
monde où l'on réfléchit à l'économie.
Hier, ils dénonçaient le productivisme. Aujourd'hui,
constatant que la croissance est un impératif social, ils
deviennent "réalistes"; ils préconisent
la croissance et cherchent comment l'écologie pourrait
la favoriser... au moment où précisément
elle se révèle techniquement impossible ! Il
n'existe ainsi aucune organisation politique, aucune force sociale,
aucun courant de pensée qui prenne réellement en
compte "la crise". Comment dès lors espérer
qu'on cherchera à mettre en forme une "alternative"
pour échapper au chaos qu'elle risque de provoquer ?
Cette impuissance à imaginer un autre avenir a sans doute
aussi une cause idéologique. Nous sommes immergés
dans un monde que les techniques ont transformé et nous
jugeons invraisemblable, sinon une régression économique,
du moins celle qui en résulterait sur le plan technologique;
le bouleversement de nos conditions d'existence représenterait
à nos yeux une régression "pour l'humanité".
Il est des hypothèses qui nous paraissent absurdes parce
qu'elles semblent contraire au sens de l'Histoire. Car on l'a
déjà vu attribuant pour finalité à
l'évolution humaine ce qui n'était que les ambitions
et les espoirs des sociétés occidentales, nous croyons
que le sens de l'Histoire est celui que les Occidentaux lui ont
donné pour une période qui aura duré quatre
ou cinq siècles; c'est fort peu de temps à l'échelle
de l'histoire de l'humanité. Il est inconcevable pour nous
que cette période s'achève, puisque nous continuons
de réaliser les progrès qui sont censés donner
la preuve qu'elle continue.
L'évolution de l'humanité, a fortiori celle d'une
société particulière, ne se mesure pas à
l'aune des progrès scientifiques et techniques. Ceux que
les pays industrialisés réalisent, souvent très
remarquables, ne sont guère comparables à ceux qui
le furent antérieurement, dans d'autres contextes socio-politiques.
Ils ne sauraient en tout cas être présentés
comme de nature à assumer l'épanouissement de "I'homme"
(donc de tous les hommes). D'abord parce qu'ils ont pour contrepartie
la misère provoquée par les transferts de capitaux
et de ressources qu'ils impliquent à l'échelle mondiale,
puis parce qu'ils servent inévitablement les intérêts
étroits de ceux qui les financent, à savoir le Capital,
notamment les multinationales, et les pouvoirs d'Etat.
Le seul véritable progrès est politique. Il est dans l'aptitude des hommes à se gouverner, individuellement et collectivement, en mettant leurs connaissances et les techniques au service de cet art de vivre ensemble. Mais ils doivent oublier le cadre actuel de l'action et de la réflexion politique (la nation, donnée historique, provisoire comme toute donnée historique), car ce n'est pas au sein d'une micro-société, fût-elle une grande nation, qu'ils ont à vivre. Le Capital à tissé entre eux des liens d'interdépendance à une échelle quasi planétaire et c'est à cette échelle que doit être conçu un projet politique.
Ce sont ceux qui se disent "alternatifs", ultra minoritaires,
qui sont peut-être porteurs de ce projet utopique, inconsciemment
ou non. Alors que quelques milliards d'hommes nous donnent quotidiennement
le spectacle de toutes les folies dont ils sont capables, par
suite de leur organisation sociale, du système de pouvoir
qui s'impose à eux, des intérêts qu'ils défendent,
des ambitions ou espoirs qu'ils nourrissent, des croyances qui
les font agir et des valeurs au nom desquelles ils se massacrent,
la poursuite de cette utopie est l'unique chance de modifier cette
réalité.
1
Voir en particulier, par Francois
de Ravignan en collaboration avec Albert Provent, Le nouvel
ordre de la faim, Seuil, Paris, 1977; en collaboration avec
Jacques Berthelot, Les sillons de la faim, L'Harmattan,
Paris, 1980; par Susan George Comment meurt l'autre moitié
du monde, Laffont, Paris, 1978; Les stratèges de
la faim, Grounauer, Genève, 1981; La faim dans le
monde, Maspéro-La découverte, collection "pour
débutants", Paris, 1983. Enfin par Frances Moore Lappé
et Joseph Collins, L'industrie de la faim, traduit de l'américain,
L'Etincelle, Montréal, 1978.
2 La reconstruction
d'une économie "autonome" était le sujet
de La guérilla economique, Le Seuil, 1976.
3 André
Gorz, Adieux au prolétariat : au delà du socialisme,
Galilée, Paris, 1980.