Comment financer la vente du T.G.V. à l'étranger

François Partant

 

Texte paru dans la revue Tumulte N° 16 de mars 1982.

 

La campagne d'information lancée par Terre des Hommes et Frères des Hommes (avec le concours d'Antenne 2 et du journal Le Matin), et qui visait à nous faire comprendre en quoi nous sommes responsables de la faim dans le tiers-monde, aura sans doute été un succès. Elle aura alerté l'opinion publique et rapporté quelque argent. Mais ce succès est dû à la manière très discutable, à la fois simpliste et agréablement optimiste, dont a été présenté le problème, "Mieux se nourrir. Vaincre la faim". En d'autres termes : une meilleure alimentation ici contribuerait à éliminer la faim qui sévit là-bas. Ce serait trop beau !

Le Brésil, où des millions de paysans sans terre et de chômeurs crèvent de faim, exporte du soja pour nourrir nos vaches. C'est scandaleux ! Mais si la grande masse des paysans brésiliens est condamnée à la misère, c'est d'abord par les structures agraires et la concentration des terres entre les mains d'une minorité. Or, les grands propriétaires produisent ce qui se vend. Pas des haricots noirs, base de l'alimentation populaire, puisque le peuple n'a pas d'argent pour en acheter. Plutôt du soja qui s'écoule sans peine sur le marché mondial. De plus, leur gouvernement les y encourage. Comme il importe les moyens techniques qui sont censés assurer "le développement" du Brésil, il doit exporter vers les pays qui les fournissent ce que ceux-ci peuvent absorber. Du soja.

Il y a peu, François Mitterrand, inaugurant le T.G.V., déclarait que cette réalisation de prestige se rentabiliserait grâce à des exportations. Jusqu'ici, deux pays seulement se sont montrés intéressés par notre Concorde à roulettes : la Corée du Sud et le Brésil (hélas ! deux dictatures. Mais ne mélangeons pas politique, gaz soviétique, Droits de l'Homme, vente d'armes à la Libye, intérêts commerciaux, etc). Si nous parvenons à fourguer an Brésil, qui est un des pays les plus endettés du tiers-monde (entre 50 et 60 milliards de dollars), nous n'aurons une toute petite chance d'être payés (vraiment toute petite!) que si nous importons quelque chose du Brésil. Pas des biens concurrents de ceux que nous produisons. Alors quoi, sinon du soja ?

L'intérêt de nos industries exportatrices (et celui des travailleurs qu'elles emploient) nous interdit de faire du sentiment. Grâce au soja, notre production animale sera un peu moins chère, donc capable d'affronter la concurrence internationale. Par exemple celle des Pays-Bas. Mais parviendrons-nous à soutenir celle du Brésil ?

 

De la coccinelle à la vache

Volkswagen a implanté au Brésil une chaîne de montage pour y produire des coccinelles. Énormes profits. Jusqu'au jour où le Brésil, endetté jusqu'au cou, n'a plus eu de devises. Impossible de rapatrier des produits en R.F.A.. Volkswagen a dû les réinvestir sur place. Dans un ranching. La firme allemande a acquis un petit domaine de 160 mille hectares, employant 180 personnes (ces cons de paysans brésiliens qui réclament un ou deux hectares pour nourrir leur famille, ils ne savent pas ce qu'est le développement) où les vaches bouffent de l'herbe et non du soja. Puis, pour récupérer ses profits, Volkswagen n'a plus qu'à importer de la viande dans les pays à monnaie forte. Une viande congelée, pas chère du tout, dont on fait des hamburgers industriels que les Européens, paraît-il, finissent par apprécier autant que les Amerloques preuve qu'ils évoluent dans le bon sens.

Revenons au point de départ. Réduire notre consommation de viande ne pourrait avoir, ici, que deux résultats. Ou bien nos producteurs sont en difficulté faute de débouchés suffisants (faillite, chômage, explosion de colère contre cette pauvre Edith Cresson qui n'y peut rien). Ou bien et c'est le plus probable la CEE achète la production excédentaire. Après quoi, elle cherche à écouler nos stocks de bidoche, qui s'en iront sans doute, comme nos stocks de lait en poudre, vers les affamés du tiers-monde, étant bien entendu que "l'aide" qui leur est consentie finit pratiquement toujours dans la poche de leurs gouvernants.

Prendre conscience de tout ce qui ne va pas dans notre système économique est une excellente chose. Mais laisser croire que tout pourrait aller mieux, sans bouleversements considérables, c'est entretenir une dangereuse illusion. Nous n'avons que trop tendance à la simplification mondiale, les intérêts sont aussi enchevêtrés que sont interconnectées les activités productives. Impossible d'instaurer un peu de justice, à cette échelle, sans une transformation radicale de notre appareil de production, donc de notre genre de vie. Et à I'initiative de qui cette double transformation pourrait-elle se réaliser ?

Tandis que les viticulteurs vident les citernes de vin importé d'Italie, les maraîchers incendient les camions de légumes venant d'Espagne. Dans les deux cas, disent-ils, il y a concurrence "anormale". Admettons ! Leur colère s'explique sans peine : leur revenu, déjà très faible, se casse la gueule. Est-ce une raison pour ignorer la situation dans laquelle se trouvent les paysans italiens et espagnols ? Celle des salariés agricoles espagnols, ces travailleurs saisonniers qui crèvent la faim presque autant que les paysans sans terre du Brésil ?

Si on racontait aux agriculteurs du Midi les trafics auxquels se livre Volkswagen au Brésil, leur réaction serait à coup sûr de dénoncer cette saloperie de multinationale. Ils n'accepteraient certainement pas de tempérer leur jugement pour prendre en compte les intérêts de l'Allemagne fédérale (grande puissance économique grâce à ses investissements à l'étranger), ceux des actionnaires de la firme (ceux des "petits" épargnants), ceux de ses ouvriers, etc. Ils ne verraient qu'une chose : Volkswagen accapare une terre qui pourrait assurer la survie de 40 mille, 50 mille voire 80 mille familles. OK ! Mais quelle est de nos jours la fonction de la terre ? Nourrir ceux qui ont faim ? Ou rapporter du fric soit à celui qui la possède, soit à celui qui la travaille ?

Des vignes à perte de vue, des champs de salades sur des centaines d'hectares. Comme le Brésil et Volkswagen, le Midi de la France produit pour le marché mondial, mais dans des conditions de plus en plus difficiles. Constitué par une minorité de la population mondiale, le marché solvable est saturé. Par exemple, en année normale, I'Europe des 12 accuse un excédent vinicole de 30 millions d'hectolitres, soit l'équivalent de la production du Languedoc-Roussillon. Or, c'est dans cette région que les coûts de production sont les plus élevés. Si la concurrence jouait "normalement", il n'y aurait donc plus un pied de vigne dans cette région. Pour l'heure, on cherche à retarder le désastre : Office des vins, prix de soutien, distillation, etc.

 

Vers un Longwy agricole dans le midi

Mais qui peut croire que l'Europe libérale parviendra à différer longtemps les conséquences de l'évolution technico-économique, une évolution qui a déjà entraîné la paupérisation de nombreuses régions et l'élimination de millions de paysans européens, mais qui nous a apporté de merveilleux progrès (le T.G.V., etc) ? Le Midi est guetté par un Longwy agricole.

D'ici quelques années, beaucoup d'agriculteurs européens s'apercevront peut-être que leur survie passe non seulement par un changement dans les méthodes de production, mais par une complète redéfinition des objectifs de production. Sauf à s'inscrire à l'ANPE, ils devront produire autre chose, donc pour un autre marché. Pour une autre société, dont ils pourraient eux-mêmes jeter les fondements, quitte à changer de genre de vie.

Après tout, ce serait aussi la seule solution pour s'en sortir qu'auraient les paysans brésiliens, si toutefois ils parvenaient à récupérer les millions d'hectares (le tiers du potentiel agricole du pays) vendus par leur gouvernement à des investissements étrangers, qui il est vrai contribuent au développement du Brésil en exportant de quoi acheter un T.G.V.