Les dès pipés

François Partant

 

Texte paru dans la revue Tumulte N· 17 d'avril 1982

Pour couper court aux discussions sur les 39 heures, Krasucki 2 a précisé que la CGT ne voulait faire "ni politique ni philosophie", qu'elle défend les intérêts des travailleurs, point final. Un comportement très général est ainsi érigé en principe. Chacun a droit à son quignon de pain, avec plus ou moins de beurre dessus, mais n'a pas à s'interroger sur le bien fondé de ce droit. réfléchir est le travail des philosophes. Quand aux politiques, ils doivent satisfaire les revendications des travailleurs, même si elles sont incompatibles. Pour le reste, on ne veut pas savoir.

Très curieux cet optimisme qu'affichent les organisations politiques et syndicales (seule la CFDT semble se poser de temps en temps des questions) : dans le cadre de notre excellent système capitaliste que la France a quelque peu "socialisé" à l'intérieur de ses frontières (grâce à des nationalisations), rien n'empêche que s'instaurent la justice et la prospérité pour tous. Nous qui pensions que la gauche se distinguait de la droite par la qualité de ses analyses critiques du système; quelle déception !

 

Avec ou sans beurre ?

La situation des chômeurs est dramatique, c'est certain. Celle de la grande majorité des travailleurs l'est presque autant (ceux qui n'ont pas travaillé en usine doivent lire "L'établi" de Robert Linhart 3 : ils seront fixés). C'est pourquoi la question qui agite nos responsables politiques et syndicaux est la suivante : comment enlever un peu de travail aux uns pour en donner aux autres, afin que tout le monde puisse, démocratiquement, se faire chier de la même manière ? la réponse n'est pas simple.

Rappelons d'abord que notre économie est ouverte, sans protection contre la concurrence étrangère. Nos entreprises doivent être compétitives, non seulement au plan national, mais à l'échelle mondiale. Même si elles n'exportent pas. Car si leur production est plus chère que celle des Allemands ou des Américains, ce sont des produits allemands ou américains qu'on trouvera dans les supermarchés français. Donc elles tomberont en faillite. Ce qui signifie que nos conditions de production ne dépendent ni du CNPF ni du gouvernement français, mais de ce qu'elles sont partout dans le monde.

Si nos entreprises diminuent la durée du travail sans réduire les salaires, leurs conditions de production seront un peu moins favorables qu'aujourd'hui. elles seront donc un peu moins compétitives et peu plus vulnérables. Il n'est en tout cas pas question qu'elles embauchent plus de personnel, puisque avec des coûts de productions plus élevés, elles seraient encore plus mal placées. c'est ce qu'Edmond Maire a rappelé.

Maire propose donc la formule : partage du travail et du salaire. La réduction de l'un et de l'autre permettent aux entreprises d'embaucher des chômeurs . En effet. Mais avec une baisse générale des salaires, que va devenir cette "relance par la consommation" qu'espère le gouvernement ? De plus, lorsque les salaires sont bas, la consommation se porte sur les produits moins chers, mais qui ne sont pas chers parce qu'ils exigent peu de "travail vivant". De cette manière encore les emplois peuvent être compromis.

Reste la proposition du patronat qui est techniquement la plus réaliste&nbsp: l'amélioration de la productivité du travail, qui a jusqu'ici permis d'augmenter les salaires, sera désormais mise à profit pour réduire la durée du travail. L'ennui est qu'il existe deux manières d'augmenter la productivité du travail : soit par l'organisation du travail et l'augmentation des cadences (pas question ! les cadences rendent déjà les gens fous), soit grâce à des machines qui augmentent la production, par travailleur, de sorte qu'elles réduisent les emplois. La mesure est excellente, mais il y aura de moins en moins de travailleurs pour en bénéficier.

 

Le travail évacué

Pour l'instant, on discutaille à propos d'une malheureuse petite heure, que beaucoup d'entreprises pourraient sacrifier sans tomber en faillite. Mais on s'achemine, nous dit-on, vers les 35 heures de travail hebdomadaire. On peut toujours essayer à la condition qu'il n'en résulte pas une augmentation des coûts de production en France. Sans quoi on risque de se retrouver dans la situation de la Belgique, où la durée de travail n'est que de 35 heures, mais qui est pratiquement en faillite avec le taux de chômage le plus élevé d'Europe. En pratique, il faudrait que tous les pays en concurrence mènent une même politique de l'emploi. Ce qui est exclu puisqu'ils sont en concurrence et que ceux qui sont en position de force sur le marché mondial (États-Unis, Japon), grâce en particulier à leur main-d'oeuvre corvéable à merci 4, n'ont aucune raison de nous faire des cadeaux, surtout en cette période de vaches maigres.

Et puis croit-on qu'on parviendra ainsi a résorber le chômage ? Que dalle ! Car, entre temps, la concurrence japonaise et américaine nous aura obligés à robotiser notre production industrielle et à informatiser les services. Pendant une période sans doute assez courte, la "modernisation" des entreprises assurera l'activité et l'emploi. Quand elle sera terminée, les chômeurs seront infiniment plus nombreux qu'aujourd'hui.

Contrairement à ce que beaucoup prétendent, notamment l'ineffable J-J.S-S 5, la mise en oeuvre des nouvelles technologies va entraîner des catastrophes en chaînes. En effet, l'entreprise robotisée peut éliminer ses concurrentes parce qu'elle produit beaucoup plus avec des charges salariales très réduites, elle prend donc la place des autres sur le marché. Mais si elle rémunère très bien les travailleurs qu'elle emploie, le volume des salaires qu'elle doit effectivement verser n'en est pas moins limité. Et il est nécessairement très inférieur à celui que versaient, au total, les entreprises non robotisées qu'elle élimine, si bien que, là encore, on va se trouver devant un dilemme.

 

Mort d'étouffement

Si les quelques emplois sont répartis entre d'avantage de travailleurs ( dont la durée de travail sera réduite à 3 heures par jour ?), les salaires seront incroyablement bas, beaucoup trop bas pour que s'écoule la production robotisée. Mais s'ils ne sont pas répartis, c'est-à-dire si le nombre de travailleurs disposant d'un pouvoir d'achat est très faible, la population active finira par ne plus constituer un marché suffisant pour l'appareil de production modernisé. Ce dernier étouffera beaucoup plus vite qu'il ne le fait depuis les années soixante-dix.

Que faut-il en conclure ? Que le problème du chômage est insoluble, comme sont insolubles ceux qu'il va poser à la population active. Il est insoluble à l'échelle national et dans le cadre de notre foutu système. Mais personne ne peut le reconnaître. Ni au sein de la majorité qui doit afficher sa confiance dans l'avenir pour conserver celle de l'électorat, ni dans l'opposition qui n'apparaîtrait plus comme une alternative au pouvoir en place. Ni à la CFDT qui le sait peut-être mais qui perdrait tous ses adhérents au profit de la CGT, celle-ci s'en tenant à la formule énergique et rassurante : nous voulons le maintien de l'emploi et du pouvoir d'achat, point final.

A propos monsieur Krasucki, vous avez une idée sur ce qu'est cette crise dont on parle tant ?



2 . Responsable de la CGT à l'époque de la rédaction de ce texte.

3. "L'établi" par Robert Linhart, éditions de Minuit.


4. Au sujet du travail au Japon ,voir le livre de Kamata Satoshi (préfacé par Francis Gainsbourger) "Japon, l'envers du miracle", aux éditions Maspéro/La Découverte.


5. "Le défi mondial" de Jean-Jacques Servan-Schreiber (Editions Fayard) m'a inspiré un volume inédit de critiques, inédit car tout le monde me dit que ça ne vaut même pas la peine de s'attaquer à une pensée aussi inconsistante et incohérente.