Texte paru dans la revue Tumulte N· 19 de juin 1982
Le Limousin traîne la patte. On nous l'a dit lorsque Mitterrand, le mois dernier, se rendit à son chevet : il est en retard. Sous-industrialisé, le pauvre ! Un peu comme le Zaïre. Le taux de chômage y est faible, mais il n'y a pas lieu de s'en réjouir. C'est que les jeunes sont partis pour chercher ailleurs du travail, si bien qu'ils pointent ailleurs à l'ANPE et faussent les statistiques. Que faire pour que le Limousin soutienne la comparaison avec les autres régions françaises ? Ramener les jeunes dans leur belle région d'origine, afin qu'ils pointent au chômage chez eux.
Évidemment, les experts ont présenté leurs conclusions d'une manière moins abrupte. Selon eux, le Limousin est en retard parce que resté à l'écart de ce grand effort d'industrialisation qui a partout ailleurs apporté prospérité et joie de vivre.
C'est la faute à son réseau routier déficient. Aussi convient-il de le désenclaver. Il est vrai que le Limousin est dépourvu de ces voies à grande circulation qui recouvrent déjà pas mal de terres cultivables, avec leurs stations-service où l'on peut acheter des tas de choses, quelques produits régionaux avec leurs aires de repos où les pissotières, respectueuses des traditions architecturales, apprennent aux touristes la diversité des cultures régionales. Ses habitants ont droit aux autoroutes et au spectacle exaltant de leurs bolides processionnaires. De plus, agriculteurs pour la plupart, ils pourront mettre des oeufs durs et des fromages en dépôt dans les stations-services. Reste à savoir si leurs rejetons vont en profiter pour rentrer au pays ou, tout au contraire, s'ils vont se poster le long du macadam, le pouce pointé en direction de ?
Deux grands axes vont donc être tracés. L'un via Bourges vers Paris d'où éclatent en toutes directions routes, autoroutes, chemins de fer et voies aériennes. La région parisienne ne bénéficie peut-être pas aujourd'hui d'une santé florissante, mais il faut reconnaître qu'elle a un atout pour elle : elle est parfaitement désenclavée. Et puis Limoges sera reliée à Clermont-Ferrand, capitale de l'Auvergne, qui fut elle-même longtemps privée d'autoroute, jusqu'au jour où Giscard, constatant combien elle était en retard, sous-industrialisée (la pauvre ! un peu comme le Zaïre), décida de la désenclaver en la dotant d'une autoroute qui s'en ira vers la Méditerranée, I'Espagne, etc, en passant par le Languedoc-Roussillon qui n'est pas une région sans problème (sous-industrialisée, avec un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale, le pauvre !), mais qui est du moins tout-à-fait désenclavé.
Il va falloir s'interroger sur la responsabilité qui incombe aux Ponts et Chaussées dans les disparités socio-économiques régionales. Mais il faudra aussi se demander si ces disparités ne servent pas d'alibi politique (au pouvoir central à l'occasion de ses promenades, aux notables régionaux à la faveur de la décentralisation), chaque région étant présentée comme affectée de maux particuliers par référence à une région idéale qui en fait, n'existe pas.
Pendant sept ans, nous avons vécu sous un régime libéral (libéral "avancé", mais le qualificatif n'est que publicitaire. Il n'apporte pas plus au libéralisme que la "formule avancée" à la lessive ordinaire). Nos dirigeants s'en remettaient au Capital. Pour eux, I'Etat devait éviter d'intervenir dans l'économie. A vrai dire, il s'agit là d'un principe inapplicable. L'État ne peut pas se dispenser d'intervenir puisqu'il dispose de la monnaie, du crédit, de ressources publiques, des douanes, de moyens réglementaires, etc Il intervient donc, nécessairement, mais les tenants du libéralisme veulent qu'il ne le fasse que pour soutenir les initiatives de ceux qui entreprennent. Qu'on laisse à ces derniers une totale liberté ! En cherchant à s'enrichir, ils contribueront à la prospérité générale.
On avait donc tout organisé pour que le Capital soit content. Par exemple, on a partout installé, sur fonds publics, des zones industrielles. Dès qu'un bourg dépasse les 1000 habitants, il a équipé sa zone que des panonceaux annoncent sur les routes environnantes pour attirer l'attention des hommes d'affaires, tandis que d'autres panonceaux indiquent la présence d'une cave coopérative ou d'une église du XII eme siècle. Avec cette énorme infrastructure destinée à réduire leurs frais d'installation, les entrepreneurs devraient être aussi nombreux que des champignons après l'orage. Hélas ! Non. Elle ne doit pas constituer une condition suffisante.
Du bon usage des routes
Mais il y a d'autres façons de favoriser la formation de la richesse. Par exemple, tous les gens compétents s'accordent à dire qu'on s'enrichit par l'échange. C'est d'ailleurs, à première vue (c'est-à-dire si l'on ne pousse pas trop loin l'analyse), tout-à-fait exact. De là à conclure que la route, qui permet l'échange, est un facteur d'enrichissement, il n'y a qu'un pas. Et ce pas que nos gouvernants libéraux franchissaient en couvrant la France d'autoroutes, nos gouvernants socialistes le franchissent à leur tour aussi allègrement (130 km/ heure) : on va relier Limoges à Longwy, de sorte que ces deux villes s'enrichiront par l'échange.
Revenons en arrière. Après la dernière guerre, la très rapide croissance économique a entraîné l'appauvrissement de nombreuses régions françaises, toutes celles qui étaient peu favorables à l'industrialisation et à la modernisation agricole. Au total, près du tiers du territoire national Les paysans s'en allaient, puis les artisans et les prestataires de services. Puis, avec un arrière-pays désertifié, les bourgs déclinaient A qui attribuer la responsabilité de cet affaissement de régions entières ? A la route. Car la route a mis en concurrence des producteurs dont le travail était très inégalement productif. Les activités agricoles ont peu à peu cessé d'être rentables. La petite industrie a succombé devant la production de masse de la grande industrie, etc Mais comme nous étions en période de forte croissance, tout le monde s'en foutait. C'était "la rançon du progrès". Les campagnes se vidaient et les villes grossissaient à vue d'oeil, mais les paysans qui quittaient la terre trouvaient un autre emploi.
Puis l'arrêt de la croissance a provoqué des difficultés dans de nouvelles régions, en particulier dans celles où des restructurations industrielles compromettaient des monoproductions (la Lorraine avec la sidérurgie, les Vosges avec le textile, etc). A qui attribuer ces difficultés ? A la route. Car la route a mis les producteurs en concurrence à une échelle planétaire, alors que les débouchés à leurs productions ne s'élargissaient plus. Les industries les moins performantes se sont cassé la gueule. Les autres ont réduit leurs charges salariales pour demeurer compétitives. Que firent alors nos gouvernants libéraux ? Ce que veulent faire nos gouvernants socialistes : des plans régionaux.
Rappelez-vous ! Quand la colère gronda en Lorraine, on proposa un plan de sauvetage de cette région. Quand les patrons du textile manifestèrent en même temps que leurs ouvriers, on en proposa un pour les Vosges. Quand les Corses firent éclater un peu trop de bombes, on élabora un plan de développement pour la Corse. Quand les agriculteurs du Midi sortirent les fusils, on annonça un plan pour le Sud-Ouest, qui s'élargira peu à peu Grand-Sud-Ouest, tous les départements méridionaux s'étant mis à crier "et moi, et moi, et moi ?" comme dans la chanson. Ainsi, sous l'autorité d'un économiste libéral, pour qui la planification est par définition une oeuvre satanique, fleurissaient des plans régionaux. Et tous ces plans avaient un point commun : ils prévoyaient le développement des voies de communication.
Évidemment, Michel Rocard dira qu'il ne s'agissait pas de vrais plans, comme les socialistes savent en faire. Ils n'ont d'ailleurs que bien rarement eu un début de réalisation. N'empêche que lorsque les conseils régionaux, qui vont avoir à prendre des initiatives au plan économique, disposeront des crédits nécessaires, ils élaboreront leurs projets d'investissement dans le même esprit: ils vont s'employer à désenclaver leur région, avec ses villes et ses villages, jusqu'à la plus petite ferme de montagne. Car, même sous un régime socialiste, ils n'auront pas beaucoup d'autres investissements économiques à financer que ces travaux d'infrastructure, qui créent quelques emplois pendant le temps qu'ils durent. Ainsi les économies régionales seront-elles de plus en plus soumises aux contraintes de la concurrence internationale.
Les programmes départementaux et régionaux, qui doivent servir de matière première à la planification nationale, devraient aussi, dans l'esprit du gouvernement, favoriser les initiatives locales. Mais ces initiatives ne dépendent pas des données locales. Elles sont considérablement limitées par des facteurs externes. Ce n'est pas parce que le Conseil général de Lorraine disposera de ressources qu'il pourra relancer la sidérurgie. Et si une route permet de déverser dans le monde entier ce qui se produit à Limoges, elle interdit d'y produire une infinité de choses, en déversant en Limousin tout ce qui est produit dans le reste du monde. Il y a une évidente contradiction entre la notion de planification régionale et la politique qui vise à désenclaver les régions.
Perspectives absurdes ?
Le gouvernement s'est donné pour objectif la reconquête du marché national. Cette reconquête signifierait que la France produit à la fois ses biens d'investissement et tout ce qu'elle consomme. Par conséquent elle n'importerait plus rien, sauf éventuellement des matières premières. Elle ne serait donc plus tenue d'exporter que le minimum nécessaire à la couverture de ces importations. En quelque sorte, les autoroutes pourraient être coupées aux frontières.
Ne nous faisons pas d'illusion : cet objectif, le gouvernement ne peut pas l'atteindre, même avec un très beau Plan national. Mais s'il constitue un idéal national, pourquoi les régions ne s'assigneraient-elles pas de produire, dans toute la mesure du possible, ce qu'elles consomment ? Ainsi par exemple, les Occitans, qui ne pourront guère se prétendre autonomistes aussi longtemps qu'ils ne produiront que du vin rouge, recommenceraient à cultiver du blé et à pratiquer l'élevage, fabriqueraient leurs outils et tisseraient leurs vêtements.
Cette perspective parait absurde si l'on prend en compte les conditions de vie actuelles de la grande majorité des Occitans, qui ont des voitures et des télé couleur, qui utilisent le T.G.V. ou l'avion pour se rendre à Paris Elle est déjà moins absurde si l'on songe aux chômeurs, aux innombrables paysans dont le revenu est inférieur au SMIC, à une foule de marginaux qui squattérisent le Midi et vivent en quasi autosubsistance. Il suffirait que cette minorité continue de grossir pour que la recherche d'une relative autonomie économique régionale devienne une nécessité. Reconstituer des enclaves à l'abri de la concurrence internationale sera peut-être le seul moyen d'assurer l'existence d'une partie de la population.
N'allons pas plus loin ! Nous risquerions de déboucher sur des perspectives tragiques : limite aux échanges internationaux, désagrégation des économies nationales, abandon de progrès techniques sans lesquels nous n'imaginons même pas pouvoir vivre, autoroutes désertées, stations-service où ne seraient plus en vente au mieux que des produits régionaux de première nécessité Pourquoi tenter d'imaginer ce qui ne pourrait être provoqué que par une guerre (on en parle, mais) ou par une crise économique mondiale (on en parle aussi) : un bouleversement des conditions d'existence de cette petite minorité de la population mondiale dont nous faisons partie ?
Beaucoup de Français ne sont pas plus riches que certains Zaïrois (et fort peu autant que M. Mobutu), mais la France n'a rien de commun avec le Zaïre. Seulement quelques régions en retard, sur une voie qui mène...
Au fait, où mène-t-elle cette voie dite du développement ?