
Le texte qui suit est paru dans la revue libertaire lyonnaise IRL, n· 74, d'octobre 1987. Il provient de la retranscription d'une conférence-débat tenue par François Partant à la librairie La gryffe, à Lyon, en juin 1983.
Je vais vous dire quelques mots de mon
dernier livre qui s'appelle "La Fin du Développement"
et, en sous-titre, plus petit, "Naissance d'une Alternative ?",
avec un gros point d'interrogation. La fin du développement,
ce n'est pas du tout ce que beaucoup de gens ont cru, surtout
des critiques qui ont fait état de ce livre et qui ne l'avaient
pas lu. Ils ont cru que c'était la fin du développement
dans le tiers-monde, mais il ne s'agit pas de ça. Il s'agit
de la fin de ce qu'on appelle le "développement",
c'est-à-dire du développement des forces productives,
qui sont sensées permettre, grâce à l'amélioration
de la productivité du travail, et de l'augmentation de
la production en volume, un croissant bien-être matériel
pour la société.
Il faut rappeler que le capitalisme et le socialisme ont une origine commune : c'est l'Europe. Ils ont aussi un objectif commun : le développement. (Ils ont exactement le même objectif officiel, c'est d'améliorer les conditions d'existence de la société). Très curieusement, d'ailleurs, jusqu'à maintenant on a toujours vu que ce développement implique une accumulation capitalistique, qui se fait au détriment du plus grand nombre. Cet objectif prétendu national ou social, disons, se fait toujours au détriment de la plupart des gens.
Le développement tel que nous le connaissons chez nous
a une origine historique, c'est la fin du 18ème - début
du 19ème siècle. Il faut rappeler que jusque-là
toutes les sociétés vivaient en autonomie économique,
sur leurs ressources propres. Elles définissaient non leurs
besoins, car ils sont partout les mêmes, mais les moyens
de satisfaire leurs besoins, les techniques qu'elles mettaient
en _uvre. Elles étaient plus ou moins prospères,
mais elles maîtrisaient les facteurs dont dépendait
leur propre reproduction : même dans le pire des déserts,
les gens vivaient.
Or la période coloniale a modifié fondamentalement
les conditions d'évolution de l'ensemble des sociétés.
Quelques nations européennes ont envahi le monde, et c'est
grâce à ça qu'a été possible
la révolution industrielle du 19ème siècle.
L'industrialisation, avec l'urbanisation qu'elle provoquait, nécessitait
la production d'un surplus alimentaire ou de matières premières
agricoles, par exemple de fibres textiles, à une époque
où les rendements agricoles ne progressaient que très
lentement (ils augmenteront très vite plus tard, grâce
à l'industrie elle-même, et alors dans des conditions
dont les gens qui s'occupent d'agriculture peuvent apprécier
aujourd'hui les dangers, les limites et les contreparties). Mais,
à cette époque-là, cette augmentation de
la production agricole a été rendue possible par
les colonies : on a demandé aux colonies ce surplus
alimentaire et ce surplus de matières agricoles. Les Américains
l'obtenant, eux, grâce à la conquête de l'Ouest
aux dépends des Indiens, c'est-à-dire, en gros,
dans les mêmes conditions.
Ensuite, l'industrie a donné aux pays dans lesquels la
révolution industrielle s'était produite le monopole
d'un nombre considérable d'activités productives,
non seulement industrielles, mais toutes celles en rapport avec
l'industrie (par exemple : les transports maritimes, etc.).Ces
activités vont avoir comme source d'approvisionnement le
monde entier, et comme débouché le monde entier.
A partir de ce moment-là, il y a eu concentration très
anormale des activités productives dans les pays industrialisés.
Et c'est à ce moment que commence le grand "déséquilibre
Nord/Sud", comme on l'appelle. La révolution industrielle
a non seulement été, au point de vue social, quelque
chose d'assez abominable, quand on pense à la division
de la société en classes à l'intérieur
de notre pays, mais a été responsable aussi de ce
déséquilibre Nord/Sud.
Il fallait que je parle de ça, car ce déséquilibre n'a posé un problème, au fond, que depuis la dernière guerre, au moment où se sont effondrés les empires coloniaux. Jusqu'à cette époque-là, on ne s'était jamais préoccupé de ce que les colonies étaient pauvres. Elles ne passaient pas pour pauvres, elles étaient officiellement très riches : ce n'est pas parce qu'elles étaient riches qu'on les utilisait, c'est parce qu'on les utilisait qu'elles étaient riches.
Brusquement, avec l'effondrement des empires coloniaux, on s'est
aperçu que les colonies même les plus riches devenaient
des pays indépendants pauvres, ce qui est quand même
très curieux. Ce qui est encore plus curieux, c'est qu'on
a vu tous les responsables politiques et économiques se
mettre à pleurer sur l'inégale richesse des nations,
alors que ces mêmes responsables ne s'inquiètent
jamais de l'inégale répartition de la richesse à
l'intérieur de chaque nation. L'injustice sociale, ce n'est
pas leur problème. Et l'injustice internationale, brusquement,
tout le monde s'en préoccupe.
Cette incohérence, en réalité, s'explique
très bien : à l'intérieur d'un pays,
toutes les classes sociales sont, dit-on, solidaires (en fait,
elles sont interdépendantes, obligées de par les
institutions qui existent, de collaborer en vue d'un objectif
de "production nationale". Les ouvriers sont obligés
de travailler pour les capitalistes, et les capitalistes ont besoin
des ouvriers. Ils sont donc parfaitement solidaires). Mais à
l'échelle internationale, ça ne marche pas :
la collaboration n'est pas également organisée entre
pays dont les intérêts sont antagoniques. Théoriquement,
si les "élites" du tiers monde avaient été
conscientes de la réalité du progrès et du
sous-développement, elles auraient du, normalement, dire
aux pays développés : "Écoutez,
maintenant on vous a assez vu, on va s'organiser tout seuls, restez
chez vous et nous on va se débrouiller." Bien. Mais
ça aurait été une rupture au sein du monde
capitaliste, c'était la fin des pays industrialisés,
qui avaient absolument besoin du tiers-monde.
Naissance du
déséquilibre Nord-Sud
En réalité, nous étions
complètement piégés par notre conception
des relations économiques.
On a dit : il n'y a pas de liens de cause à effet entre la pauvreté des colonies et l'enrichissement des métropoles. Les métropoles sont riche parce qu'elles sont riches, elles sont intelligentes, les gens travaillent bien Quant aux colonies, elles ont un tas d'excuses : mauvais climat, etc. C'est pour ça que ces pays-là sont pauvres. Il n'y a donc pas de lien entre la richesse des uns et la pauvreté des autres.
Et s'il n'y a pas de lien, ça veut dire aussi que les pauvres
peuvent s'enrichir. Il suffit de le vouloir. Tout le monde est
parti de ce principe.
Deuxième point : si l'enrichissement est effectivement
obtenu par les technologies que nous mettons en _uvre, il est
évident que ce sont les pays industrialisés qui
vont pouvoir aider les autres, puisque les moyens techniques du
développement ne peuvent venir que des pays qui sont eux-mêmes
développés.
Les États du tiers-monde (en prenant bien soin de distinguer
État et Nation ou État et Peuple l'Etat, c'est le
pouvoir politique), à partir du moment où ils ressentent
la nécessité, pour permettre un enrichissement,
d'importer des moyens de production, doivent également
continuer à exporter (car ils doivent les payer, ces moyens
de production). Au fond, les échanges pourraient continuer
comme par devant, durant l'époque coloniale.
Et troisième point : les pays industrialisés
allaient aider les autres. Ils se présentaient comme en
avance sur une voie de développement ouverte à tout
le monde (et ça reste la manière dont les économistes
libéraux présentent les choses). Leur devoir est
d'aider les autres à progresser sur cette même voie.
Cela dure depuis une trentaine d'années. Effectivement,
pendant 30 ans, on a équipé le tiers-monde,
et cela a, incontestablement, beaucoup bénéficié
aux pays industrialisés : ils fournissaient des usines
au lieu de vendre des boîtes de conserve, I'usine a un effet
d'entraînement économique infiniment supérieur
à la boîte de conserve Ça a marché
relativement bien tant qu'il y a eu cette croissance (qui n'était
d'ailleurs pas simplement alimentée par le tiers monde,
parce qu'il y a eu également le phénomène
du Fordisme : l'augmentation des salaires ici, etc.). Disons
que tant qu'il y a eu croissance économique très
forte, on importait davantage de matières premières
du tiers-monde, d'énergie, ça pouvait donc fonctionner.
Le tiers-monde ayant une capacité d'importation du seul
fait qu'il pouvait exporter beaucoup. Mais il y avait toujours
une différence, en prix relatifs, entre ce qu'ils vendaient
et ce qu'ils importaient. En fait, l'endettement du tiers-monde
dont on parle actuellement a commencé à exister
très rapidement c'est apparu plus ou moins vite selon
les pays, selon leur richesse, selon l'intérêt qu'ils
semblaient présenter pour les firmes multinationales (puisque
c'était toujours des firmes multinationales qui allaient
s'implanter chez eux). Mais c'est un fait que, très vite,
le tiers-monde est devenu incapable de payer ce qu'il importait.
Donc il y a eu augmentation de crédit.
"Nous
sommes plus évolués que les autres"
Actuellement, on parle d'une crise.
Personnellement, je ne pense pas que ce soit une crise, je crois
que c'est beaucoup plus grave que ça, que c'est l'illusion
sur laquelle on vit depuis 30 ans. (Enfin, l'illusion d'avoir
une avance historique, on l'a pratiquement depuis le 16ème-17ème
siècle. On imagine que l'Histoire a un sens, que l'on avance
dans le sens de l'Histoire. Nous sommes plus évolués
que les autres, qui sont de vrais sauvages, et nous croyons ça
depuis longtemps !). Je crois que c'est cette illusion que
nous sommes en train de payer assez cher. On va s'apercevoir que
nous ne sommes pas en avance sur les autres, que l'on a bénéficié
pendant deux siècles d'une situation absolument anormale,
que nous avions créée (la colonisation) et, maintenant,
nous sommes en train d'en supporter les conséquences. Précisément
parce que nous sommes piégés par notre propre idéologie :
nous croyons être en avance et que les autres peuvent vivre
ce que nous vivons alors que ce n'est pas possible, de même
que ce ne serait pas possible que tout le monde devienne des bourgeois.
Si l'on réfléchit cinq secondes, c'est très simple : cinq milliards d'individus ne peuvent pas vivre, ne peuvent pas produire autant et consommer autant que l'Américain moyen. Indépendamment des données économiques qui rendent absolument impossible cette éventualité, même d'un point de vue écologique, c'est exclu. Qu'il s'agisse de l'utilisation des ressources non renouvelables, qu'il s'agisse de la pollution des systèmes industriels, le système claquerait très rapidement. Ce n'est pas la peine de s'imaginer que le tiers-monde peut se développer comme nous nous sommes développés. Nous sommes dans un système assez absurde : ce que nous appelons le développement, c'est quoi ? C'est le résultat aléatoire, et provisoire, d'une évolution économique et technique totalement incontrôlable. Car étant le produit d'une dynamique impulsée par des entreprises en concurrence et des États en compétition, une dynamique concurrentielle, par essence, par définition non maîtrisable. Nous sommes donc obligés de continuer.
D'ailleurs, on le voit bien : le drame actuel du monde occidental, c'est l'arrêt de la croissance. Ça ne peut marcher que si ça augmente. Nous avons modifié le monde au plan socio-politique, alors que l'extension de la sphère capitaliste, comme on dit, a été possible pendant très longtemps, permettant effectivement la croissance plus ou moins continue, mais maintenant, cela va en sens inverse : la sphère capitaliste, au lieu de s'élargir, se restreint et ça se traduit par l'exclusion du tiers-monde, en pratique, du marché solvable. Le tiers-monde n'est plus globalement solvable. Or on est obligé de continuer quand même.
Alors se produisent plusieurs phénomènes :
L'endettement du tiers monde, extrêmement grave et inquiétant.
Tout le monde connaît les chiffres, on en a tellement parlé :
actuellement (en 1983), c'est un peu plus de 600 milliards de dollars
de dettes, et on sait très bien que ça ne peut pas
être remboursé, pour deux raisons :
On ne peut pas non plus cesser d'exporter sur le tiers-monde:
Les prêts au tiers-monde
ne servent-ils pas à développer le système
capitaliste ?
On n'en est même plus là :
ça reste encore une illusion du gouvernement français.
Je pense que Cheysson, par exemple, croit effectivement que si
le tiers-monde était développé, il pourrait
nous acheter davantage. C'est très courant et c'est complètement
idiot. Si le tiers-monde était développé,
il n'aurait plus une économie complémentaire de
celle des pays développés.
C'est la suite de l'époque coloniale : le tiers-monde
nous fournissait ce dont nous avions besoin, et nous exportions
dans le tiers monde un surplus de ce que nous produisions. Grâce
à quoi les économies devenaient complémentaires.
En Afrique, on voit de plus en plus les gens consommer du pain,
ce n'est finalement pas réellement cher, ça revient
parfois moins cher d'aller acheter des petits pains sur les marchés
que du mil Les pays africains exportaient chez nous l'arachide,
etc. et nous exportions notre surplus de céréales,
par exemple.
Ce sont deux grands ensembles totalement imbriqués l'un
dans l'autre. Si le tiers-monde se développait, ça
voudrait dire qu'il utiliserait principalement ses ressources
à la satisfaction de ses besoins propres. Ça veut
dire surtout qu'il deviendrait concurrentiel avec nous. Et alors
là, qu'est-ce qui se passerait ? Imaginez l'Afrique
développée. Mais I'Afrique est infiniment plus riche
que l'Europe, ce n'est pas comparable. Elle possède toutes
les ressources que nous n'avons pas. Ça ferait du joli !
Nous serions obligés de vendre notre minerai de Lorraine
pour importer des chemins de fer d'Afrique.
On ne peut
pas arrêter la machine folle
On vit actuellement sur une spéculation
financière invraisemblable, qui ne peut que se développer,
mais qui ne peut aussi que s'achever sur une krach boursier international,
c'est à peu près évident.
Comme on ne peut pas arrêter cette espèce de machine folle, ça veut dire qu'on s'appauvrit tout doucement, sans que ça apparaisse comptablement, car tout ce que nous perdons par ces exportations à fond perdu se retrouve au crédit dans le bilan de nos banques, en créances recouvrables augmentées d'intérêts impayés ! Ça durera ce que ça durera. Mais je pense que ça ne durera pas très longtemps. Ce qu'il faudrait peut être maintenant, c'est réfléchir à ce qui va se passer. L'évolution technique se poursuit, la concurrence continue à jouer à l'intérieur même des pays industrialisés, les entreprises sont obligées, pour être concurrentielles d'adopter les progrès technologiques qui améliorent la productivité du travail, mais qui ont aussi pour résultat d'éliminer du travail vivant, donc de réduire encore le marché solvable. Ce système n'a jamais permis la reproduction de l'ensemble des sociétés il a permis la reproduction élargie du capital, mais pas la reproduction de l'ensemble des sociétés, puisque le drame du tiers-monde, c'est l'impossibilité de faire vivre l'ensemble de la population, l'impossibilité de développer des activités productives rentables, concurrentielles. Eh bien maintenant, on va le retrouver chez nous.
Il y avait un grand déséquilibre dans les capacités
de production à l'échelle mondiale. On a prétendu
lutter contre ce déséquilibre, et on en a fait naître
un autre, à l'intérieur de chaque pays. Maintenant
ce qu'on observait dans le tiers-monde, on l'observe ici aussi,
le chômage est un peu mieux réparti dans le monde
qu'il ne l'était avant.
L`une de vos argumentations
les plus importantes dans le livre, c'est le fait de créer
de nouvelles technologies, comme ça a eu lieu par exemple
à partir de 1929 et jusqu'à 1945, en mettant en
place le fordisme, les pays industrialisés ont résorbé
le chômage. Après 1945, il y avait relativement peu
de chômage. mais vous prétendez qu'il y en aura toujours
plus.
Éliminons le problème
de la guerre pour le moment. La crise de 1929, on n'en est jamais
sorti que par la guerre, ça c'est vrai. Après la
guerre, il y a eu la période de reconstruction, et ensuite
toute une période d'extension de la sphère capitaliste
au sein du tiers-monde, on a utilisé autrement le tiers-monde.
Tant que vous implantez, que vous vendez des équipements,
des industries, etc., il y a croissance, notamment de la consommation
intérieure. Depuis la guerre, ce qu'il y avait de changé
par rapport à la période précédente,
c'est que les ouvriers, étant organisés en syndicats,
ont obtenu des augmentations de salaire le climat social
était très différent après la guerre.
Les forces sociales étaient beaucoup mieux organisées
pour obtenir des augmentations de salaire, grâce à
quoi le système a assez bien fonctionné, car les
augmentations de salaire ouvraient le marché solvable :
donner un pouvoir d'achat à la population, ça permettait
d'écouler une production croissante.
C'est d'ailleurs assez drôle. Les marxistes (ceux que je
connais en tout cas), disent que les luttes sociales sont la manifestation
concrète de la lutte des classes. Je trouve ça assez
marrant. Les luttes sociales, c'est ce qui a permis au système
capitaliste de bien fonctionner jusqu'à maintenant.
Et qu'est-ce qu'il y a derrière
le point d'interrogation qui suit "alternative", dans
le sous-titre de votre livre ?
Aïe ! Ça c'est plus délicat ! Quand j'ai écrit "Que la Crise s'aggrave", beaucoup de gens ont trouvé que j'étais très pessimiste. Et je m'aperçois que des gens compétents sont maintenant au moins aussi pessimistes que moi. Et je suis bien content qu'on commence à s'apercevoir que la crise actuelle n'a rien à voir avec celle de 1929. Je crois qu'il faudrait modifier complètement notre problématique, et ne plus continuer à parler de défense de telle ou telle catégorie de gens à l'intérieur d'un pays donné. Ça n'a absolument plus de sens. Les problèmes ne sont plus des problèmes nationaux ou de catégories sociales, ou de classes sociales à l'intérieur des pays. C'est véritablement reconsidérer fondamentalement l'organisation du monde économique et socio-politique ! tout est à revoir.
Pour en arriver à l'alternative, je crois qu'on ne peut
y penser qu'à une échelle mondiale, pas du tout
en termes nationaux.
La façon dont vous
expliquez que la crise est irréversible, que le processus
concurrentiel de la société capitaliste aboutit
forcément au krach à plus ou moins long terme, c'est
de fait incompatible avec la naissance d'une alternative avant
ce krach.
Personnellement, je pense que les
difficultés économiques et surtout sociales (I'accroissement
du chômage, I'extension de la pauvreté...), qu'on
observe déjà depuis 10 ans, vont continuer.
Il s'agit de savoir si, dans ce cadre-là, on peut envisager
autre chose, et qui prendrait l'initiative de faire quelque chose.
C'est ce qu'on sent dans "Que
la Crise s'aggrave", non seulement vous dressez un tableau
très pessimiste de la situation économique, mais
aussi un bilan assez pessimiste des moyens d'en sortir. Alors
que faut-il faire ?
Dans "Que la Crise s'aggrave",
on m'avait reproché de ne pas parler d'alternatives. L'Alternative,
ce n'est pas à moi de raconter ce que c'est. La société
de demain sera ce que les gens en feront. Ce n'est pas moi qui
vais leur dire "faites donc ça...". Mais comme
on me critiquait beaucoup de ne pas en parler du tout, je me suis
dit : je vais le faire en tournant en dérision mon
entreprise.
C'est pour ça que j'ai écris "Le Pédalo
Ivre", pour raconter que j'ai découvert la société
idéale au mileu du lac de Genève.
Beaucoup de gens ont peut-être
les moyens de faire quelque chose, ou veulent s'organiser dans
un système différent Mais est-ce que le Pouvoir,
en face, va rester indifférent?
Je pose cette question dans "La
Fin du Développement". Je pense que tous les mouvements
qui se produisent actuellement (pas seulement dans les pays industrialisés,
aussi dans le tiers-monde), cette recherche de solutions en dehors
des pouvoirs sont positifs.
A Genève, j'ai rencontré un économiste suisse
de retour du Nigéria. Il m'a raconté ce qu'il avait
vu : le pouvoir d'Etat est incapable de contrôler ce
qui se passe en brousse, et la brousse est en train de s'organiser
toute seule. Les villages retrouvent des principes de gestion
communautaire. Tout ce qu'on les avait obligé à
abandonner sous la pression des agronomes, des experts en développement,
ils sont en train de le retrouver pour vivre Et ils s'en sortiront
très bien ! si ça continue.
Si les Alternatifs allemands,
les pacifistes, par exemple, deviennent trop dangereux pour le
pouvoir en place, si leur lutte a un impact dans la population,
que se passerait-il ?
Très franchement, je ne suis pas très optimiste, je pense qu'on va très certainement vers des régimes de plus en plus policiers. Je ne vois pas du tout comment on pourrait éviter cela.
Le problème est de savoir si les États seront capables
de contrôler la situation. Dans le tiers-monde, ça
devient de plus en plus difficile. Dans beaucoup de pays, très
petit à petit, avec des micro-réalisations, à
se débarrasser très progressivement de la classe
dominante. Chez nous, ça risque d'être la même
chose. Admettez qu'en France il y ait 5 ou 6 millions de chômeurs.
Ça m'étonnerait que le gouvernement (même
Chirac avec un casque à pointe) puisse s'opposer à
des initiatives qui permettraient à ces 3 ou 4 millions
de personnes de vivre autrement. Ça n'est pas dit du tout
(2).
En Italie, il y a un système
de ce genre, dû justement à la crise qu'à
connue la société italienne, et le système
s'en accommode très bien. Les gens se sont organisés
pour faire du travail au noir.
Oui, mais en Italie (et partout
ailleurs), ce sont des expériences qui vont dans tous les
sens. Ce qu'on appelle économie souterraine ou informelle,
c'est un regroupement, dans une même catégorie, d'expériences
non comparables. C'est souvent des gens qui s'exploitent eux-mêmes
à mort pour arriver à produire dans des conditions
compétitives. Ils produisent pour le marché, pas
pour eux-mêmes. Ce n'est pas de l'autonomie économique.
On met dans le même sac les sous-traitants des grandes compagnies,
qui travaillent aussi dans des conditions tout-à-fait anormales.
On regroupe tout ça et on dit "on pourrait le faire
en France". D'ailleurs, je crois que Minc le préconise,
il dit que ce serait une façon de s'en sortir. Mais ça
n'est pas souhaitable, d'ailleurs je ne pense pas qu'il le souhaite.
Et on voit bien en Italie que ça ne marche déjà
plus : on peut rester sous-traitant d'une grande entreprise
si cette grande entreprise n'a pas de difficulté. Mais
si elle en a, le sous-traitant les a aussi. Or, c'est le cas.
Actuellement, cette catégorie d'économie souterraine
en Italie marche très mal. Ce qui marche encore assez bien,
c'est le vol à la tire, le trafic de drogue, des choses
comme ça.
Que pensez-vous de la thèse
de Ingmar Grandsted, selon qui les ouvriers pourraient produire
une économie d'auto-consommation : petit à
petit en arriver par le temps partiel, le chômage, à
créer une économie auto-consommée, créer
leurs propres structures ?
Ce que je trouve bien chez Grandstedt,
c'est qu'il se place dans une perspective d'affaiblissement de
l'économie. Il considère une entreprise qui est
en train de se casser la figure : est-ce que les ouvriers
accepteront de réduire leur temps de travail, en réduisant
aussi leur salaire, mais en pouvant utiliser une partie du temps
dont ils disposeront à produire une partie de ce qu'ils
consomment. Ça veut dire travailler de façon autonome.
Moi, ça me paraît assez intelligent, comme idée ;
mais il ne faut pas oublier une chose : l'ouvrier qui fait
cela va produire une partie de ce qu'il consomme, il n'achètera
pas sur le marché ce qu'il consommait avant. La production
marchande diminuera d'autant, ça aggrave donc la crise
du système dans son ensemble.
Ça aggrave la crise
du système salarial, donc ça introduit des rapports
de force.
Non, mais, à la limite, ça
pourrait créer des tensions à l'intérieur
de la classe ouvrière. Par exemple, je suis ouvrier maçon,
je travaille dans une entreprise de travaux publics. J'apprends
que tous les ouvriers de la région se sont débrouillés
pour avoir moins de travail, grace à quoi il construisent
eux-même leur baraque. Et bien moi, je n'ai plus de travail
en tant que maçon. Donc ça pose effectivement des
problèmes.
Et ça va aussi dans
le sens d'atomiser la production, donc de diluer les liens sociaux.
Pas forcément, ça peut
créer de nouveaux liens sociaux. Eh oui. C'est d'ailleurs
dans cette perspective que se place Grandstedt.
Avec Grandstedt se pose le
problème d'une transition vers d'autres formes de productions.
Je pense qu'on ne peut pas éliminer les rapport de force,
il y a des fractures qui sont politiques : l'Armée.
Je pense, par exemple, au rôle de l'armée américaine
dans le maintien de l'ordre mondial. Parce que le militaire est
l'aboutissement de ces rapports de force. On ne peut pas penser
qu'il va y avoir une évolution uniquement économique.
Que va-t-il se passer au fur et à mesure qu'on mettra en
place de nouvelles structures ?
Première chose : contrairement
à ce qu'on peut croire, la politique d'armement est éminemment
profitable au plan économique, parce que c'est essentiellement
(disons à 70%) par l'industrie d'armement que la technologie
fait des progrès. Le Japon n'a pas voulu avoir d'armée
pendant très longtemps, et s'est rendu compte que c'est
très difficile de se développer technologiquement
quand on n'a pas de recherche militaire. Ils ont été
obligés de se lancer dans l'armement, de même que
les allemands, alors qu'ils n'avaient pas le droit au départ.
C'est d'ailleurs pour ça que nous avions une certaine avance
pour une fois.
Ensuite, si les américains n'étaient pas la remière
puissance mondiale au plan économique, leur armée
ne suffirait pas à fonder leur pouvoir. Qui plus est, et
c'est beaucoup plus important, quand les américains ont
une armée à Taïwan ou en Thaïlande, ils
paient leurs frais en dollars, et ce qui est merveilleux c'est
qu'en réalité tout le monde paie l'armée
américaine, via le dollar. Evidemment, ça coûte
moins cher aux USA. Actuellement, ce sont les capitaux mondiaux
qui paient les deux cent milliards c'est énorme de déficit
du budget américains et ce déficit a été
créé par cette politique d'armement.
Personnellement, je ne crains pas tellement la militarisation
de la société. Je crois que les régimes se
renforceront, mais en même temps ils perdront de plus en
plus leur capacité à maîtriser la situation
intérieure. Il arrivera un moment où ces politiques
d'armement deviendront littéralement impossibles.
Penser que le système
va se détruire par lui-même, ça peut être
dangereux.
Je n'ai pas dit ça. J'ai dit
qu'il n'y avait pas de "sortie de crise". Et que les
difficultées économiques et sociales vont certainement
s'amplifier. Et partout. Et qu'il n'y a pas de solution au problème
qui se pose : le rétrécissement constant du
marché solvable qui met en question tout le système
économique. Mais ça ne veut pas dire du tout qu'il
va en sortir une alternative. Ce n'est pas du tout ce que je dis.
Au contraire, je prends le soin de le dire très clairement,
je pense que c'est le chaos social qui est l'hypothèse
la plus vraisemblable.
Effectivement, une guerre atomique peut toujours arriver. On est
tellement con que tout est possible.
Mais comme cette hypothèse élimine toutes les autres
éventualités Alors n'en parlons plus. Ou évitons
d'en parler.
Mais s'il y a une alternative, il nous appartient de réfléchir
à ce qu'il faudrait faire pour qu'elle soit "comme
on l'espère". Je pense que c'est possible. Mais ce
n'est pas dit. Ça dépend effectivement de notre
volonté politique. Mais ça veut dire qu'il faudrait
que nous reconsidérions tout. En particulier nos raisons
d'exister, et nos rapports entre nous. Tout.
ll me semble que ça
serait intéressant d`être attentif a ce qui, dans
la crise, fait apparaître des opportunités.
Je pense que c'est ce qu'il faut faire :
appuyer tous les mouvements qui vont à peu près
dans le même sens. Mais pour que cela devienne une Alternative,
il faut qu'on raisonne autour d'un projet politique
Je suis persuadé que tous les gens qui, actuellement, cherchent
à vivre autrement, cherchent des solutions microscopiques,
et même les Alternatifs allemands, agiraient bien plus intelligemment,
feraient des choses beaucoup plus fortes s'ils étaient
regroupés autour d'un projet politique. Or, actuellement,
ils ne veulent pas en entendre parler.
Ces gens-là ne constituent pas un mouvement révolutionnaire,
justement parce qu'ils ne s'agit pas de travailler dans le cadre
de la société telle qu'elle existe. Il s'agit de
travailler à la marge. C'est ce que les Allemands appellent
les "Alternatifs", ceux qui vivent à la marge
du système.
lls vivent à la marge
parce qu'ils ont les moyens de récupérer.
Actuellement ! Parce que précisément, ils ne vivent
qu'à la marge, actuellement. Il se marginalisent mais ne
forment pas une société marginale. Il s'agirait
de faire une société marginale. Mais pour ça,
il faut qu'ils se dotent d'un projet politique, qu'ils sachent
pourquoi ils la font.
On ne peut pas continuer à poser les problèmes en
termes nationaux, dire "Nous allons résoudre nos problèmes
dans le cadre de la France", ça ne veut rien dire.
Strictement rien dire. Le gouvernement socialiste, ou à
plus forte raison le PCF dit "Nous allons résoudre
les problèmes mondiaux à l'échelle française",
alors là Il faudrait qu'on en arrive à comprendre
que nous sommes devenus interdépendants à l'échelle
mondiale, c'est-à-dire que nous ne pouvons pas réfléchir
en ne tenant pas compte des autres. Si nous voulons essayer d'instaurer
un peu plus de justice entre nous ici, ça veut dire qu'il
faut en instaurer aussi ailleurs. L'alternative ne peut être
que ça. Si ce n'est pas ça, il n'y aura pas d'alternative.
C'est le danger d`une politique
volontariste toujours occidentale...
Mais non, justement pas ! Il s'agit
de savoir, dans la mesure où je résouds quelques
problèmes pour moi, si j'aide les autres à résoudre
les leurs. Par exemple, que font les marginaux qui retournent
à la terre ? Ils essaient de se réapproprier
un espace. Et en général, ils réadaptent
leur production aux spécificités du lieu. C'est
exactement ça qu'il faudrait faire à l'échelle
planétaire pour que les peuples du tiers-monde puissent
s'en sortir : une réadaptation de chaque appareil
aux possibilités locales. Evidemment, pour nous, c'est
le sous-développement assuré. Mais on y arrive de
toute façon, puisqu'on arrive à un blocage des échanges.
Dans "La Fin du Développement",
vous dites que les pouvoirs politiques sont nationaux, et les
pouvoirs économiques internationaux. Là, ça
ne marche pas bien, quand même...
Mais si. C'est ce qui a changé
depuis la dernière guerre. Avant, il y avait une relative
cohérence entre les pouvoirs politiques et économiques.
A l'intérieur des empires (c'est-à-dire aussi des
zones monétaires, car il n'y avait pas ce problème
d'endettement), c'était un seul pouvoir politique. Et ça
correspondait sensiblement au pouvoir économique :
le capital n'agissait pratiquement qu'à l'intérieur
de ces zones.
C'est d'ailleurs grâce aux américains si ça
a changé depuis la guerre ils sont gentils comme
tout, ces gens-là. Pourquoi ont-il été favorables
à la décolonisation ? Ce n'était quand
même pas par charité, pour les raisons humanitaires
qu'ils invoquèrent et qui n'ont jamais exagérément
inspiré leur politique étrangère. C'est parce
que les entreprises américaines ne pouvaient pas entrer
dans les "chasses gardées" coloniales. Or, à
la fin de la dernière guerre, les USA étaient la
seule puissance économique, puisque les autres s'étaient
cassées la gueule. Donc ils avaient tout intérêt
à ce que le monde devienne "libre-échangiste".
A ce que s'ouvrent les chasses gardées coloniales. Le premier
résultat à été d'ouvrir le tiers-monde
aux capitaux de toutes origines.
Ça veut dire que le Capital peut aller partout en fonction
de son seul critère le champ de l'économie
est devenu mondial, alors que le pouvoir politique, lui, reste
national. Il n'y a plus de coincidence entre les deux.
Contrôler le pouvoir économique en France, ça
n'a pas de sens. Si je ne peux pas fabriquer d'ordinateurs dans
les mêmes conditions que Sony ou IBM, il n'y a rien à
faire : je serais obligé de supporter que ce soit
un autre qui produise chez moi, même si je "contrôle"
toute l'économie française, ce qui ne veut rien
dire. Ce qui importe, ce n'est pas le contrôle du Capital,
il faudrait qu'on contrôle les conditions dans lesquelles
est approvisionné le marché. Et on ne le contrôle
pas : au fond, en tant qu'État, je ne contrôle
plus rien. Autrement dit, je ne peux plus que favoriser ce que
le Capital veut, si je puis dire. Je suis obligé de favoriser
les entreprises, de réunir les bases pour que les entreprises
prospèrent dans les meilleures conditions possibles. C'est
tout ce que je peux faire, pas plus. Ça veut dire que je
me soumets totalement à sa logique : je ne suis plus
un pouvoir politique.
Et si on met des barrières,
par exemple à l'entrée des ordinateurs japonais ?
C'est ce qu'on essaie de faire. Seulement,
ça provoquera des représailles. Or nous exportons,
et nous avons besoin d'exporter. Ce sont nos exportations qui
seront bloquées. C'est très possible que ca arrive :
vu la quantité de difficultés qui s'annonce, il
est très possible que les gouvemements en arrive à
des mesures protectionnistes. Mais ça provoquera une aggravation
de la crise dûe à la désorganisation du système
économique mondial, et d'autre part des tensions sérieuses
au sein du monde capitaliste.
Est-ce qu'on peut fixer une
date de départ de la crise ?
En fait, ce n'est pas une crise. Ce
qu'on appelle la crise de la régulation capitalistique
de l'Après-Guerre, en termes savants, c'est l'échec
du Fordisme. Le Fordisme, c'est la production de masse pour une
consommation de masse, et ça fonctionne très mal
depuis la fin des années 60. Et la fameuse "crise
pétrolière" n'a été que le révélateur
de la crise qui existait déjà. La hausse du prix
du pétrole a foutu un choc à un moment où
le système commencait à se dérégler.
Est-ce que quelqu'un a dit,
a un moment donné, "attention, la crise arrive, elle
est pour dans 3 mois, 6 mois" ?
Non, jamais. Personne.
Donc, personne ne pourra dire
"avec les moyens qu'on va mettre en route, on va l'arréter" ?
Non. En réalité, je crois
que la "science économique", c'est tout ce qu'on
voudra, sauf une science. Et les économistes, en particulier
ceux des universités, travaillent sur l'irréel.
Jamais vous n'apprendrez à l'université que le monde
capitaliste constitue un tout, que l'enrichissement des pays industrialisé
a une relatlon avec le sous développement du tiers monde.
La situation dans laquelle on se trouve c'est la démonstration
que les théories libérales sont fausses.
L'école libérale veut que l'Etat n'intervienne dans l'économie que pour favoriser les entreprises et le Capital, qu'il intervienne le moins possible (Ce qui ne veut rien dire d'ailleurs, puisqu'il intervient actuellement : la monnaie, la fiscalité, les investissements, la législation commerciale, les douanes, etc). Les travailleurs, on s'en fout. Quand le Capital prospère, il emploie, donc tout le monde est heureux.
En fait, le monde capitaliste étant devenu un monde unifié,
ou à peu près unifié, c'est un champ d'expérimentation
merveilleux pour l'école libérale. Que fait le gouvernement,
même socialiste ? ll essaie d'arranger les choses pour
que les entreprises puissent continuer à faire des profits.
Il y est obligé, car sinon, elles tombent en faillite et
il y aura des chômeurs.