Revue Transversales n° 2

commentaire par François De Ravignan

 

Commentaire sur le dossier de la revue Transversales n° 2, nouvelle série, deuxième trimestre 2002.

Vous pouvez consulter un dossier en ligne de la revue Transversale présentant diverses positions sur le développement durable.

La revue Transversales n° 2 (que je ne connaissais pas) m'a été prêtée par une amie. On y trouve côte à côte des articles de Serge Latouche et de René Passet sur le développement avec des avis diamétralement opposés ce qui ne manque pas d'intérêt.

Passet écrit : au commencement était la "croissance" conception unidimensionnelle et quantitative, qui n'avait rien d'absurde aussi longtemps que les niveaux de vie se situaient proches (sic) du minimum vital et que l'activité économique ne dégradait pas le milieu naturel. Le "plus", orienté vers la satisfaction des besoins fondamentaux, était aussi le "mieux", comme il l'est encore pour les populations pauvres d'aujourd'hui. Déjà là, je ne puis être d'accord ; car la croissance des débuts de la révolution industrielle, ou de la colonisation dans le tiers-monde, n'a pas, que je sache, amélioré d'emblée le sort des gens, bien au contraire ; et il est complètement faux d'écrire que le "plus" était orienté vers la satisfaction des besoins fondamentaux !

Il y a dans les affirmations précédentes une hypothèse sous-jacente, celle du trickle-down, à savoir la percolation nécessaire du surplus social à travers toutes les couches de la société qu'il avantagerait les unes après les autres. Mahbub ul Haq a montré jadis le caractère idéologique et la fausseté radicale de cette thèse... Selon Passet le développement se sépare de la simple croissance dès lors que se manifeste un conflit entre la logique de la croissance économique et celle par laquelle la biosphère assure sa reproduction dans le temps. Il cite François Perroux selon qui le développement est la combinaison de changements mentaux et sociaux d'une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit net global. On ne saurait dire plus nettement que l'objectif reste toujours et encore la croissance, puisqu'il s'agit de "faire croître le produit".

Or, sans nier que cela soit nécessaire, le vrai problème commence dès lors qu'on parle de ce qu'il faut faire croître, avec qui et par quels moyens. Dans le Sahel africain, quand la population double en vingt ans, il est à l'évidence nécessaire que le produit double au moins aussi dans la même période. Mais va-t-on s'occuper prioritairement de l'agriculture ou de l'artisanat d'outils en même temps ? Va-t-on essayer de travailler avec le grand nombre ou réaliser quelques grandioses périmètres irrigués qui produiront très vite le surplus nécessaire ? Va-t-on s'appuyer sur le savoir-faire des paysans ou sur les techniques importées ? Va-t-on promouvoir la production vivrière de base, avec les protections nécessaires contre les importations, ou pousser à la production de coton pour l'exportation ?

Selon ces choix, l'environnement sera plus ou moins protégé, et la croissance sera plus ou moins forte. Mais, même si celle-ci est effective, elle n'est pas l'objectif essentiel, qui est de permettre au maximum de personnes de vivre de leur travail dans la terre où elles sont installées ; et cet objectif ne se confond pas avec celui d'un maximum de croissance, au contraire. Pour prendre un exemple plus proche de nous, il est sûr que la Suisse et la Norvège, qui ont refusé d'entrer dans l'Union européenne en particulier pour sauver leurs agriculteurs, auraient peut-être eu une croissance plus forte s'ils l'avaient fait, mais au prix de nombreux déplacements de population et d'un chômage accentué. Les pays de l'Est qui se préparent à faire l'inverse vont probablement en faire subir durement les conséquences à de larges fractions de leur population. On voit bien à travers tous ces exemples, le rôle subordonné que doit avoir la croissance . Il est même probable qu'en Europe et aux Etats-Unis, le sauvetage de l'environnement impliquerait une décroissance, une diminution des gaspillages de toutes sortes et ds modes de vie plus frugaux.

Ceci n'est pas dans la ligne du développement tel qu'on le parle, lequel accrédite l'hypothèse fausse d'un progrès matériel continu de l'humanité assimilable à sa promotion dans tous les domaines ou condition de celle-ci. Les partisans de l'actuel développement sont incapables d'imaginer la décroissance du Nord, ni de reconnaître que l'extension des inégalités au Sud (comme au Nord d'ailleurs) est le fruit même de la croissance. Passet considère que c'est parce que le concept de développement est perverti qu'il véhicule les pires aberrations. Or c'est le concept même de développement qui provoque ces aberrations, en mettant dans la tête des dirigeants l'idée qu'un progrès matériel le plus rapide et une croissance la plus forte possibles sont l'objectif à viser. Le développement durable, tel que l'imagine Passet serait alors une exception tellement rarissime qu'elle ne mérite pas de conceptualisation !

Constituerait-il pour autant une utopie ? On ne peut reprocher aux penseurs de l'économie d'aujourd'hui d'être à la recherche d'utopies. Quelqu'un a dit que les utopies d'aujourd'hui pourraient bien être la réalité de demain. Avec Albert Provent nous avions tout à fait conscience que le travailler-manger de tous était une utopie ; on peut en dire autant de la maîtrise des moyens de production chère à Moore-Lappé. De telles utopies agissent peu à peu dans les consciences qu'elles animent. Il n'en est pas de même du développement durable qui voudrait bien se faire passer pour une utopie, alors qu'il n'est qu'une illusion... Si in fine, Passet s'en sort par une boutade, proposant - comme il l'avait fait lors de sa conférence de Carcassonne à l'automne 2001 - de parler de bidule ou de scoubidou au lieu de développement durable, tout en continuant à faire la même chose, c'est probablement qu'il se sent à bout d'arguments : les rieurs sont pour vous, Madame, c'est tout dire aurait répondu Alceste...