Ce texte est paru dans
la revue S!lence et dans le livre Objectif
Décroissance, Parangon/Ecosociété, 2003.
La
proposition qui m'a été faite de contribuer au présent
ouvrage comporte la phrase suivante : penser en termes de décroissance,
c'est-à-dire en termes de bonheur dans la sobriété,
nécessite une redétfinition de nos spiritualités.
En d'autres termes, peut-on préconiser des choix spirituels
qui favoriseraient la nécessaire décroissance ?
Je pense que c'est poser le problème à l'envers.
Si une vie spirituelle authentique est, comme je le pense, une
activité (ou plutôt une non-activité
!) humaine qui doit sous-tendre toutes les autres, on ne doit
pas songer à l'instrumentaliser, fût-ce pour une
bonne cause, sous peine de la déformer ou de la rendre
finalement inutile ou inefficace. Si le cours d'un fleuve est
largement déterminé par le niveau de l'océan
où il se jette et les obstacles qu'il rencontre sur sa
route, sa source ne l'est absolument pas. Ceci dit, l'action pour
une cause juste qui ne serait pas soutenue par une vie spirituelle
court le risque de s'étioler ou de s'assécher comme
une plante qui ne recevrait pas la pluie du ciel. Les images qui
précèdent nous aident à comprendre que la
vie spirituelle est très largement quelque chose que nous
ne choisissons pas, qui nous est donné de l'extérieur,
un don de l'Esprit que nous pouvons accueillir, refuser, faire
travailler en nous ou détourner vers de fausses voies,
mais en aucun cas susciter de par nos propres forces. On ne choisit
pas sa spiritualité comme on choisit ses chemises : avis,
probablement inutile, à tous les marchands de spirituel
qui fleurissent en notre temps ! Le propre du spirituel
est de s'imposer à l'homme malgré lui. Par exemple,
à l'appel de Dieu, les prophètes d'Israël commencent
par répondre par une déclaration d'incapacité
: je suis un homme aux lèvres impures, dit Isaïe,
et Jérémie : je ne sais pas porter la
parole, je suis un enfant...
Dans la vie spirituelle, l'Esprit engage sur un chemin de vérité.
Et s'il y a, comme je le pense, une vérité dans
l'option de la décroissance, elle doit pouvoir trouver
une expression spirituelle. Nous verrons qu'inversement l'option
pour la croissance peut avoir, dans l'Histoire, relevé
de déformations spirituelles, ou de la rélégation
du spirituel dans un domaine purement individuel ou même
sentimental. Étant moi-même chrétien, je connais
davantage ces déviations en ce qui concerne l'évolution
historique du christianisme, de même que je suis plus à
l'aise pour parler, à partir d'exemples chrétiens,
de ce qui me paraît spiritualité authentique, susceptible
d'intégrer en vérité les problèmes
de la survie de l'homme sur notre planète en ce début
de siècle. C'est donc au christianisme et à ses
origines juives que je me réfèrerai exclusivement
dans ce texte.
Le judéo-christianisme
en accusation
Cela tombe bien puisque sur ce sujet de la décroissance,
le judéo-christianisme est particulièrement en accusation.
Il me suffit de citer - parmi tant d'autres - cette phrase issue
du générique qui m'a été proposé
pour le présent ouvrage : depuis des millénaires,
les religions dominantes en Occident nous assènent le "croissez
et multipliez" repris dans toutes les théories économiques.
Eliminons d'abord ce qui n'est pas sérieux : une
idéologie nouvelle - et les théories écologistes
ont aussi leur aspect idéologique - se paie volontiers
d'un bouc émissaire. Le christianisme, religion plutôt
fatiguée de l'Occident, est tout indiqué pour jouer
ce rôle, puisqu'on peut l'attaquer sans grand risque qu'il
se défende efficacement. J'ai pourtant un certain étonnement
à voir les mêmes personnes persifler le judéo-christianisme
(le terme de judéo-chrétien étant
presque une insulte dans leur bouche), et prendre feu contre tous
les racismes, anti-juif compris ! Naturellement elles
trouvent dans la Bible des arguments péremptoires pour
apporter de l'eau à leur moulin, par exemple le soyez
féconds et multipliez, emplissez la terre et soumettez-là,
dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous
les animaux qui rampent sur la terre adressé par Dieu
à l'homme si l'on en croit le premier chapitre de la Genèse...
Parlons donc maintenant sérieusement. Il faut d'abord remarquer
que le peuple juif et ses docteurs qui ont médité
ces textes pendant plus de deux mille ans, de même que les
chrétiens jusqu'à l'époque moderne, n'ont
pas été plus destructeurs de l'environnement que
tous les autres peuples du monde. C'est au contraire à
partir de l'époque où, en Occident, la vie économique
et sociale n'a plus été inspirée par la foi
chrétienne, soit à partir du 16e siècle en
Italie, pour culminer aux deux derniers siècles, que s'est
mis en marche le processus inexorable dont nous constatons aujourd'hui
les dégâts sur la biosphère. Historiquement,
c'est à la suite des lumières et du culte
inconditionnel de la raison que naissent la liberté libérale,
le scientisme et la révolution industrielle. La mythologie
du progrès doit peut-être quelque chose au christianisme
en ce sens que c'est une eschatologie. Mais une eschatologie dévoyée
et qui s'est par ailleurs constituée contre le christianisme.
Reconnaissons tout de même la spécificité
des textes bibliques par rapport à d'autres traditions.
Il s'y trouve, propre au judéo-christianisme, une désacralisation
des éléments de la nature : le soleil et
la lune, par exemple, ne sont pas des dieux : ce sont
de simples luminaires faits pour éclairer. Les plus
grosses bêtes ne sont pas non plus des puissances invincibles :
Léviathan, par exemple, a été formé
par Dieu pour s'en rire. Et l'homme, à peine
moindre qu'un Dieu, recoit une invitation optimiste à
user de la terre, totalement opposée à la terreur
sacrée devant la Nature à laquelle il pourrait céder.
Il faut ne pas avoir vu, sous d'autres cieux, voire les nôtres,
les conséquences de la superstition, de la sorcellerie
ou les effets de la magie réelle ou supposée sur
certains esprits, pour ne pas se réjouir de cette désacralisation.
Aussi pensé-je que c'est prendre une voie sans issue que
de prôner aujourd'hui une resacralisation de la Nature,
dont certaines tendances écologistes - prétendant
transcender les données scientifiques qui ont donné
naissance à "l'hypothèse Gaïa" -
ne me paraissent pas exemptes. En revanche, la désacralisation
de la Nature implique, en contrepartie, une responsabilité
à son égard, celle précisément que
le siècle qui vient de s'écouler a escamotée
sans scrupules, et dont nous redécouvrons aujourd'hui la
nécessité. On pouvait cependant trouver un bel exemple
de cette responsabilité, exprimée dans le langage
de la fraternité avec tous les êtres vivants,
dans la tradition inaugurée au début du XIIIe siècle
par Francois d'Assise, qui s'exprime si merveilleusement dans
son Cantique du Soleil et qui s'est tant bien que mal transmise
à travers les communautés qu'il a fondées.
Le monde occidental dans son ensemble, a pris hélas une
autre voie
Complicité
?
Les accusations portées contre les Eglises chrétiennes,
la catholique en particulier, et dont nous venons de nous faire
l'écho, ne sont pourtant pas complètement gratuites.
Les Eglises y ont largement prêté le flanc. Résistant,
au cours du XIXe siècle, à une modernité
qui s'opposait explicitement à leur tradition, elles se
sont senties exclues ou du moins en retard dès lors que
cette modernité a gagné droit de cité. Elles
ont donc cherché à s'adapter, en montrant que le
langage de la modernité n'était pas incompatible
avec celui de la tradition évangélique. Des auteurs
comme Pierre Teilhard de Chardin, interprété dans
un sens extensif, ont pu être utilisés dans cette
entreprise, le mythe moderne de l'Histoire-progrès (à
savoir que l'histoire humaine va nécessairement et irrésistiblement
dans le sens du progrès) se trouvant assimilé à
l'eschatologie chrétienne. Un bon exemple en a été
donné par la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne)
en France, qui a largement encouragé un développement
hétéronome de l'agriculture. Rares étaient
parmi les aumôniers de ce mouvement important, dans les
années soixante, ceux qui se rendaient compte des risques
d'inhumanité contenus dans cette évolution, plus
rares encore ceux qui entrevoyaient les risques encourus sur le
plan de l'environnement (je me souviens toutefois de l'un d'eux
qui pestait contre l'abattage des arbres dans les prés
par ailleurs il revenait toujours dans ses propos au même
leitmotiv d'attention à la personne). Au-delà
des seuls agriculteurs considérés généralement
en France comme en retard, les difficultés des pauvres
du tiers-monde devaient se résoudre de par l'enrichissement
général de leurs sociétés, à
savoir le développement désigné par
le Pape Paul VI lui-même comme le nouveau nom de la paix.
Le CCFD francais (Comité chrétien contre la faim
et pour le développement) devait assez largement faire
écho à ces conceptions.
Il appartint alors à quelques intellectuels marginaux d'affirmer
que la richesse d'une société ne nourrissait pas
nécessairement les pauvres, et même aggravait généralement
leur condition, tout en dégradant l'environnement. Il en
fut aussi pour rappeler que la richesse et la puissance, valeurs
sur lesquelles se fondent les sociétés modernes,
sont clairement condamnées par la tradition judéo-chrétienne
et plus particulièrement par l'Evangile de Jésus-Christ.
Et bien que la plupart des communautés monastiques chrétiennes
donnassent dans la modernisation de leurs activités, agricoles
notamment (je me souviens de la photo d'un père Chartreux
sur un gros tracteur), quelques-unes, notamment inspirées
par l'exemple de Charles de Foucault, choisirent de vivre dans
la pauvreté matérielle. I1 y eût aussi les
Communautés de l'Arche, inspirées par la spiritualité
gandhienne par l'intermédiaire de Lanza del Vasto, vivant
d'une agriculture paysanne et largement blologique, travaillant
les terres en utilisant la traction animale, confectionnant vêtements
et objets d'usage courant. Il y eût aussi, parmi ceux qui
travaillaient dans le tiers-monde, des adeptes des moyens pauvres,
vivant au ras du sol comme la population environnante. Tout cela
a bien régressé, tant dans les Eglises chrétiennes
qu'ailleurs. La pauvreté n'est plus guère à
la mode, et les communautés qui recrutent dans les dernières
années sont plutôt celles qui offrent une certaine
sécurité que celles qui invitent à la pauvreté
ce qui se comprend, étant donné le développement
de l'insécurité matérielle dans nos sociétés,
mais aussi - et peut-être surtout - le manque de structuration
des esprits auquel conduisent les conceptions actuelles de l'éducation.
I1 reste à remarquer que ce balancement entre deux tendances
opposées, en ce qui concerne la pauvreté, n'est
pas nouveau dans l'Eglise : pour n'en prendre qu'un seul
exemple, à peine le cadavre du poverello était-il
refroidi que son successeur, le frère Elie, faisait construire
sur la colline d'Assise,un somptueux couvent, dont ses détracteurs
disaient qu' "il n'y manquait que les femmes !".
Les réactions à la richesse, fussent-elles marginales,
ont toujours existé et existent encore dans les Eglises
chrétiennes. I1 y a fort à parier qu'elles peuvent
s'amplifier dans les années qui viennent.
Rendre
sa place au spirituel : la première.
Les exemples qu'on vient de citer tendraient à montrer
que les Eglises - et probablement plus largement les instances
spirituelles en général - ont tendance à
suivre (fût-ce à reculons) les mouvements de société,
à s'y adapter, plutôt qu'à les contredire
ou à les susciter : il est avec le ciel des accomodements,
écrivait ironiquement Molière Elles pourraient donc
aussi se mettre à suivre la décroissance, à
l'accompagner ou encore à l'expliquer, puisque celle-ci
est déjà, sinon en marche, du moins déjà
en germe tant dans l'industrie (comme l'a montré Ingmar
Granstedt dans l'Impasse industrielle) que dans l'agriculture.
Mais si les instances spirituelles ne font que suivre, elles ne
servent à rien. D'aucuns pourraient s'en consoler en constatant
que, si dans le passé, elles paraissent en effet, dans
le court terme, suivre l'évolution générale,
elles n'en ont pas moins, à long terme, une incidence indéniable.
Mais aujourd'hui, les problèmes de croissance de la misère
dans le monde et de détérioration de l'environnement
se posent avec une telle urgence qu'on ne peut plus se défausser
de la sorte. Il risque en effet d'être trop tard pour attendre
les effets du long terme. La tentation est alors grande de se
passer d'une source qui ne débite pas suffisamment pour
alimenter le fleuve auquel nous devrions pouvoir nous abreuver
le projet écologique pourrait alors prétendre à
l'autosuffisance spirituelle et, par là-même, s'enliser.
Voici quelques jours, en Inde, je participais à une session
de jeunes animateurs ruraux, à qui l'on faisait remarquer
avec raison que rien n'était donné, rien ne tombait
du ciel, et que tout ce qui pouvait faire bouger leur société
dépendait d'eux; je n'ai pu m'empécher d'ajouter
que rien n'était donné en effet, sinon la foi qui
les animait, et que ce rien-là était l'essentiel
Rappeler cet essentiel, comme tente de le faire l'admirable numéro
9 de l'Ecologiste (intitulé religions et écologie,
réenchanter le monde), implique de retrouver dans la
pratique les deux sens étymologiques du mot religion :
à savoir relire, et donc procèder à une relecture
assidue de nos traditions respectives et relier, c'est-à-dire
créer des relations vraies non seulement entre les tenants
de ces diverses traditions, mais entre elles et les réalités
de notre temps.