Vers des spiritualités de la décroissance ?

François de Ravignan



Ce texte est paru dans la revue S!lence et dans le livre Objectif Décroissance, Parangon/Ecosociété, 2003.


La proposition qui m'a été faite de contribuer au présent ouvrage comporte la phrase suivante : penser en termes de décroissance, c'est-à-dire en termes de bonheur dans la sobriété, nécessite une redétfinition de nos spiritualités. En d'autres termes, peut-on préconiser des choix spirituels qui favoriseraient la nécessaire décroissance ? Je pense que c'est poser le problème à l'envers. Si une vie spirituelle authentique est, comme je le pense, une activité (ou plutôt une non-activité !) humaine qui doit sous-tendre toutes les autres, on ne doit pas songer à l'instrumentaliser, fût-ce pour une bonne cause, sous peine de la déformer ou de la rendre finalement inutile ou inefficace. Si le cours d'un fleuve est largement déterminé par le niveau de l'océan où il se jette et les obstacles qu'il rencontre sur sa route, sa source ne l'est absolument pas. Ceci dit, l'action pour une cause juste qui ne serait pas soutenue par une vie spirituelle court le risque de s'étioler ou de s'assécher comme une plante qui ne recevrait pas la pluie du ciel. Les images qui précèdent nous aident à comprendre que la vie spirituelle est très largement quelque chose que nous ne choisissons pas, qui nous est donné de l'extérieur, un don de l'Esprit que nous pouvons accueillir, refuser, faire travailler en nous ou détourner vers de fausses voies, mais en aucun cas susciter de par nos propres forces. On ne choisit pas sa spiritualité comme on choisit ses chemises : avis, probablement inutile, à tous les marchands de spirituel qui fleurissent en notre temps&nbsp! Le propre du spirituel est de s'imposer à l'homme malgré lui. Par exemple, à l'appel de Dieu, les prophètes d'Israël commencent par répondre par une déclaration d'incapacité : je suis un homme aux lèvres impures, dit Isaïe, et Jérémie&nbsp: je ne sais pas porter la parole, je suis un enfant...

Dans la vie spirituelle, l'Esprit engage sur un chemin de vérité. Et s'il y a, comme je le pense, une vérité dans l'option de la décroissance, elle doit pouvoir trouver une expression spirituelle. Nous verrons qu'inversement l'option pour la croissance peut avoir, dans l'Histoire, relevé de déformations spirituelles, ou de la rélégation du spirituel dans un domaine purement individuel ou même sentimental. Étant moi-même chrétien, je connais davantage ces déviations en ce qui concerne l'évolution historique du christianisme, de même que je suis plus à l'aise pour parler, à partir d'exemples chrétiens, de ce qui me paraît spiritualité authentique, susceptible d'intégrer en vérité les problèmes de la survie de l'homme sur notre planète en ce début de siècle. C'est donc au christianisme et à ses origines juives que je me réfèrerai exclusivement dans ce texte.

Le judéo-christianisme en accusation

Cela tombe bien puisque sur ce sujet de la décroissance, le judéo-christianisme est particulièrement en accusation. Il me suffit de citer - parmi tant d'autres - cette phrase issue du générique qui m'a été proposé pour le présent ouvrage : depuis des millénaires, les religions dominantes en Occident nous assènent le "croissez et multipliez" repris dans toutes les théories économiques. Eliminons d'abord ce qui n'est pas sérieux&nbsp: une idéologie nouvelle - et les théories écologistes ont aussi leur aspect idéologique - se paie volontiers d'un bouc émissaire. Le christianisme, religion plutôt fatiguée de l'Occident, est tout indiqué pour jouer ce rôle, puisqu'on peut l'attaquer sans grand risque qu'il se défende efficacement. J'ai pourtant un certain étonnement à voir les mêmes personnes persifler le judéo-christianisme (le terme de judéo-chrétien étant presque une insulte dans leur bouche), et prendre feu contre tous les racismes, anti-juif compris&nbsp! Naturellement elles trouvent dans la Bible des arguments péremptoires pour apporter de l'eau à leur moulin, par exemple le soyez féconds et multipliez, emplissez la terre et soumettez-là, dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre adressé par Dieu à l'homme si l'on en croit le premier chapitre de la Genèse...

Parlons donc maintenant sérieusement. Il faut d'abord remarquer que le peuple juif et ses docteurs qui ont médité ces textes pendant plus de deux mille ans, de même que les chrétiens jusqu'à l'époque moderne, n'ont pas été plus destructeurs de l'environnement que tous les autres peuples du monde. C'est au contraire à partir de l'époque où, en Occident, la vie économique et sociale n'a plus été inspirée par la foi chrétienne, soit à partir du 16e siècle en Italie, pour culminer aux deux derniers siècles, que s'est mis en marche le processus inexorable dont nous constatons aujourd'hui les dégâts sur la biosphère. Historiquement, c'est à la suite des lumières et du culte inconditionnel de la raison que naissent la liberté libérale, le scientisme et la révolution industrielle. La mythologie du progrès doit peut-être quelque chose au christianisme en ce sens que c'est une eschatologie. Mais une eschatologie dévoyée et qui s'est par ailleurs constituée contre le christianisme.

Reconnaissons tout de même la spécificité des textes bibliques par rapport à d'autres traditions. Il s'y trouve, propre au judéo-christianisme, une désacralisation des éléments de la nature&nbsp: le soleil et la lune, par exemple, ne sont pas des dieux&nbsp: ce sont de simples luminaires faits pour éclairer. Les plus grosses bêtes ne sont pas non plus des puissances invincibles&nbsp: Léviathan, par exemple, a été formé par Dieu pour s'en rire. Et l'homme, à peine moindre qu'un Dieu, recoit une invitation optimiste à user de la terre, totalement opposée à la terreur sacrée devant la Nature à laquelle il pourrait céder. Il faut ne pas avoir vu, sous d'autres cieux, voire les nôtres, les conséquences de la superstition, de la sorcellerie ou les effets de la magie réelle ou supposée sur certains esprits, pour ne pas se réjouir de cette désacralisation. Aussi pensé-je que c'est prendre une voie sans issue que de prôner aujourd'hui une resacralisation de la Nature, dont certaines tendances écologistes - prétendant transcender les données scientifiques qui ont donné naissance à "l'hypothèse Gaïa" - ne me paraissent pas exemptes. En revanche, la désacralisation de la Nature implique, en contrepartie, une responsabilité à son égard, celle précisément que le siècle qui vient de s'écouler a escamotée sans scrupules, et dont nous redécouvrons aujourd'hui la nécessité. On pouvait cependant trouver un bel exemple de cette responsabilité, exprimée dans le langage de la fraternité avec tous les êtres vivants, dans la tradition inaugurée au début du XIIIe siècle par Francois d'Assise, qui s'exprime si merveilleusement dans son Cantique du Soleil et qui s'est tant bien que mal transmise à travers les communautés qu'il a fondées. Le monde occidental dans son ensemble, a pris hélas une autre voie

Complicité ?

Les accusations portées contre les Eglises chrétiennes, la catholique en particulier, et dont nous venons de nous faire l'écho, ne sont pourtant pas complètement gratuites. Les Eglises y ont largement prêté le flanc. Résistant, au cours du XIXe siècle, à une modernité qui s'opposait explicitement à leur tradition, elles se sont senties exclues ou du moins en retard dès lors que cette modernité a gagné droit de cité. Elles ont donc cherché à s'adapter, en montrant que le langage de la modernité n'était pas incompatible avec celui de la tradition évangélique. Des auteurs comme Pierre Teilhard de Chardin, interprété dans un sens extensif, ont pu être utilisés dans cette entreprise, le mythe moderne de l'Histoire-progrès (à savoir que l'histoire humaine va nécessairement et irrésistiblement dans le sens du progrès) se trouvant assimilé à l'eschatologie chrétienne. Un bon exemple en a été donné par la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne) en France, qui a largement encouragé un développement hétéronome de l'agriculture. Rares étaient parmi les aumôniers de ce mouvement important, dans les années soixante, ceux qui se rendaient compte des risques d'inhumanité contenus dans cette évolution, plus rares encore ceux qui entrevoyaient les risques encourus sur le plan de l'environnement (je me souviens toutefois de l'un d'eux qui pestait contre l'abattage des arbres dans les prés  par ailleurs il revenait toujours dans ses propos au même leitmotiv d'attention à la personne). Au-delà des seuls agriculteurs considérés généralement en France comme en retard, les difficultés des pauvres du tiers-monde devaient se résoudre de par l'enrichissement général de leurs sociétés, à savoir le développement désigné par le Pape Paul VI lui-même comme le nouveau nom de la paix. Le CCFD francais (Comité chrétien contre la faim et pour le développement) devait assez largement faire écho à ces conceptions.

Il appartint alors à quelques intellectuels marginaux d'affirmer que la richesse d'une société ne nourrissait pas nécessairement les pauvres, et même aggravait généralement leur condition, tout en dégradant l'environnement. Il en fut aussi pour rappeler que la richesse et la puissance, valeurs sur lesquelles se fondent les sociétés modernes, sont clairement condamnées par la tradition judéo-chrétienne et plus particulièrement par l'Evangile de Jésus-Christ. Et bien que la plupart des communautés monastiques chrétiennes donnassent dans la modernisation de leurs activités, agricoles notamment (je me souviens de la photo d'un père Chartreux sur un gros tracteur), quelques-unes, notamment inspirées par l'exemple de Charles de Foucault, choisirent de vivre dans la pauvreté matérielle. I1 y eût aussi les Communautés de l'Arche, inspirées par la spiritualité gandhienne par l'intermédiaire de Lanza del Vasto, vivant d'une agriculture paysanne et largement blologique, travaillant les terres en utilisant la traction animale, confectionnant vêtements et objets d'usage courant. Il y eût aussi, parmi ceux qui travaillaient dans le tiers-monde, des adeptes des moyens pauvres, vivant au ras du sol comme la population environnante. Tout cela a bien régressé, tant dans les Eglises chrétiennes qu'ailleurs. La pauvreté n'est plus guère à la mode, et les communautés qui recrutent dans les dernières années sont plutôt celles qui offrent une certaine sécurité que celles qui invitent à la pauvreté  ce qui se comprend, étant donné le développement de l'insécurité matérielle dans nos sociétés, mais aussi - et peut-être surtout - le manque de structuration des esprits auquel conduisent les conceptions actuelles de l'éducation. I1 reste à remarquer que ce balancement entre deux tendances opposées, en ce qui concerne la pauvreté, n'est pas nouveau dans l'Eglise&nbsp: pour n'en prendre qu'un seul exemple, à peine le cadavre du poverello était-il refroidi que son successeur, le frère Elie, faisait construire sur la colline d'Assise,un somptueux couvent, dont ses détracteurs disaient qu' "il n'y manquait que les femmes&nbsp!". Les réactions à la richesse, fussent-elles marginales, ont toujours existé et existent encore dans les Eglises chrétiennes. I1 y a fort à parier qu'elles peuvent s'amplifier dans les années qui viennent.

Rendre sa place au spirituel : la première.

Les exemples qu'on vient de citer tendraient à montrer que les Eglises - et probablement plus largement les instances spirituelles en général - ont tendance à suivre (fût-ce à reculons) les mouvements de société, à s'y adapter, plutôt qu'à les contredire ou à les susciter : il est avec le ciel des accomodements, écrivait ironiquement Molière Elles pourraient donc aussi se mettre à suivre la décroissance, à l'accompagner ou encore à l'expliquer, puisque celle-ci est déjà, sinon en marche, du moins déjà en germe tant dans l'industrie (comme l'a montré Ingmar Granstedt dans l'Impasse industrielle) que dans l'agriculture. Mais si les instances spirituelles ne font que suivre, elles ne servent à rien. D'aucuns pourraient s'en consoler en constatant que, si dans le passé, elles paraissent en effet, dans le court terme, suivre l'évolution générale, elles n'en ont pas moins, à long terme, une incidence indéniable. Mais aujourd'hui, les problèmes de croissance de la misère dans le monde et de détérioration de l'environnement se posent avec une telle urgence qu'on ne peut plus se défausser de la sorte. Il risque en effet d'être trop tard pour attendre les effets du long terme. La tentation est alors grande de se passer d'une source qui ne débite pas suffisamment pour alimenter le fleuve auquel nous devrions pouvoir nous abreuver  le projet écologique pourrait alors prétendre à l'autosuffisance spirituelle et, par là-même, s'enliser. Voici quelques jours, en Inde, je participais à une session de jeunes animateurs ruraux, à qui l'on faisait remarquer avec raison que rien n'était donné, rien ne tombait du ciel, et que tout ce qui pouvait faire bouger leur société dépendait d'eux; je n'ai pu m'empécher d'ajouter que rien n'était donné en effet, sinon la foi qui les animait, et que ce rien-là était l'essentiel Rappeler cet essentiel, comme tente de le faire l'admirable numéro 9 de l'Ecologiste (intitulé religions et écologie, réenchanter le monde), implique de retrouver dans la pratique les deux sens étymologiques du mot religion : à savoir relire, et donc procèder à une relecture assidue de nos traditions respectives et relier, c'est-à-dire créer des relations vraies non seulement entre les tenants de ces diverses traditions, mais entre elles et les réalités de notre temps.