Pourquoi est-ce qu'on ne nous entend pas ?

par François de Ravignan

 

Il faut s'interroger sur la grande difficulté que ressentent beaucoup de personnes engagées dans la vie et dans la réflexion économique à nous suivre lorsque nous dénonçons la mythologie du développement. D'une part l'idée d'un mieux-être possible, voire probable est essentielle à l'homme moderne, peut-être même constitutive de la modernité. Le fait que nous soyions sans doute dans une dérive profonde est donc difficile à reconnaître pour nos mentalités. L'impression peut alors prévaloir qu'il n'y a rien à faire qu'à attendre que le pire advienne. François Partant, disant parfois qu'il "n'y avait rien à faire", pouvait donner l'impression d'un défaitisme, si cela n'avait été démenti par sa constante attitude pratique. J'aime aussi à rappeler sur ce point le propos dont Robert Buron concluait son petit livre Par goût de la vie, que je cite de mémoire : persuadé qu'il y a beaucoup de chances que notre monde se termine en catastrophe, comme je n'aime pas les catastrophes, je lutterai de toutes mes forces pour qu'elles n'arrivent pas...


Deuxièmement, les idéologies révolutionnaires du XIX e siècle se trouvant aujourd'hui ruinées, le développement - inventé, ne l'oublions pas, pour leur faire pièce - est aujourd'hui la seule mythologie disponible pour en prendre le relais. On est généralement d'accord pour en souligner les abus et les déviations, mais pas pour le récuser entièrement parce qu'on ne peut pas se défaire d'une idéologie de progrès sans remettre en cause ce qui fait le fond de la modernité. D'où le qualificatif de durable par lequel on espère corriger le développement.


Ce n'est pas seulement la peur du vide qui provoque ce besoin d'une utopie directrice. On ne voit guère comment une société pourrait fonctionner sans cette sorte de représentation de son devenir. Persuadés, avec Albert Provent, qu'une société ne peut se renouveler que par l'attention prioritaire à ceux qu'elle exclut, et par là par une réflexion sur les mécanismes de l'exclusion, nous avions cependant, avec le travailler-manger de tous (1) essayé de proposer une orientation prioritaire. Sans doute était-ce un peu trop restrictif et matériel sans doute, et aurions-nous dû davantage insister sur la question culturelle, dont on commence aujourd'hui à mesurer l'importance : lien à un territoire et aux autres humains...



1 voir Albert Provent et François de Ravignan, Le Nouvel ordre de la faim, Révolutions paysannes Seuil 1976