Au mois de mars 2002, un colloque s'est tenu à Paris au palais de l'UNESCO sous le titre plutôt iconoclaste de Défaire le développement, refaire le monde. Ce colloque, aboutissement d'une bonne vingtaine d'années de réflexion d'économistes (1), de chercheurs, de praticiens et de militants (2) a eu un grand succès, comme si le besoin de tourner une page se faisait sentir chez beaucoup de ceux qui réfléchissent ou travaillent au coeur des sociétés, en même temps qu'il a suscité nombre de réactions négatives.
Laissons de côté celles qui s'inspirent du développement
de l'être humain à partir de l'embryon pour affirmer
la réalité du développement socio-économique
; il n'y a en effet à cela aucune raison théorique
ni pratique et, du reste, les régressions socio-économiques
relevées dans l'histoire ancienne comme récente
suffiraient à les remettre en question. Il ne s'agit pas
non plus, comme l'on dit certains détracteurs, de fixation
sur les mots ou de querelle terminologique : le développement
n'est pas seulement un mot, mais un concept, c'est-à-dire
qu'il résulte d'une histoire, et qu'il désigne un
projet.
L'histoire commence aux Etats-Unis, immédiatement après
la deuxième guerre mondiale, au temps de la guerre froide
et sans nul doute en lien avec elle. La théorie s'affirme
dans un livre de W W Rostow qui fit fureur dans les Universités
d'Europe et d'Afrique : les étapes de la croissance. Celui-ci
donnait sans ambages comme modèle à tous les peuples
du monde celui des Etats-Unis. Dans le livre que nous avons publié
ensemble en 1977, Le Nouvel Ordre de la Faim (3), Albert
Provent critiquait avec un humour impitoyable ce best-seller :
Dans la naïve certitude que sa propre expérience historique constitue la seule voie du développement, l'Occidental considère volontiers les performances économiques des différents pays à l'image d'une course cycliste, réalisée sur un même circuit, avec un peloton de tête où se disputent les premières places et un long chapelet de retardataires, plus ou moins en forme, plus ou moins aptes à reprendre, un jour ou l'autre, le contact avec le peloton de tête. Rostow a même eu l'idée géniale de systématiser cette image : dans sa perspective, se développer consisterait à franchir cinq "étapes". Certains pays n'ont pas encore franchi la première, d'autres en sont à la deuxième ou troisième, tandis que nous, les riches, exerçons gaiement nos muscles dans la cinquième !
Cette conception faisait complètement abstraction de l'histoire,
notamment de celle des colonisations et des conséquences
de celle-ci. Mais ceci ne fut mis en lumière que plus tard
grâce aux travaux de Paul Bairoch, Arghiri Emmanuel, Samir
Amin, François Partant, Serge Latouche... Il n'empêche
qu'à travers la conception rostowienne du développement,
le modèle étasunien fut particulièrement,
sinon prioritairement imposé à l'Amérique
Latine, d'où le mépris dont les intellectuels de
gauche de ces régions qualifiaient le desarollo et les
desarollistas... Pourtant, même s'il ne faut pas oublier
cette histoire, comme les dégâts dont cette conception
est responsable (et dont j'ai été personnellement
le témoin en de nombreux pays), on peut légitimement
poser la question de savoir si ce fameux développement
ne pourrait se convertir, revêtir des habits neufs en devenant
durable, sustainable ou tout simplement autre comme on dit dans
les milieux des ONG. Du coup, il se révélerait non
seulement comme acceptable, mais constituerait un concept moteur
indispensable.
C'est alors à ce concept lui-même de développement
tout court qu'il faut s'en prendre, comme au dernier avatar du
mythe du progrès, né au XVIII e siècle en
Europe, selon lequel l'histoire va immanquablement dans le sens
d'un progrès ; même si elle n'y va apparemment pas,
il faut croire qu'elle peut y aller quand même et agir en
conséquence !... Cette façon de voir a un défaut
fondamental ; c'est qu'elle fait l'impasse sur de nombreuses situations
de catastrophe montante, en imaginant que de simples réformes
du système pourront en venir à bout. Pour nous référer
à un exemple familier, celui d'une région française
marginalisée, la Haute-vallée de l'Aude, quand on
établit un programme de "développement",
on postule un mieux, alors que les moyens de résorber ces
tares fondamentales que sont l'accroissement de l'exclusion socio-économique,
l'effacement de l'industrie et de l'agriculture locales échappent
très largement aux décisions locales et même
nationales. C'est ainsi que le concept de développement
ne fait pas seulement l'impasse sur le passé, comme nous
l'avons dit précédemment, mais aussi sur le présent...
Sans parler du fait que ce réformisme imaginaire est une
injure aux personnes vivant dans la misère, dont l'enrichissement
global de la société ne vient nullement les sortir,
bien au contraire.
Si l'attachement conceptuel au développement résiste
si bien, y compris aux évidences, c'est sans doute en raison
de ce rôle de de mythe fondateur des sociétés
modernes que nous venons de rappeler. Il ne suffit donc pas de
critiquer ses résultats pratiques. Il appartient à
une critique philosophique de démystifier le développement,
comme celle à laquelle se sont livrés Daniel Cerezuelle,
Simon Charbonneau, Jean-Pierre Siméon de le démystifier
(4) : Libéralisme et socialisme ont en commun une image
de l'homme et du progrès... L'homme est fondamentalement
un être de besoins, mais la satisfaction de ces besoins
ne lui est garantie ni par la générosité
gratuite de la nature... Il lui faut produire par son travail
les biens nécessaires à la satisfaction de ses besoins.
Bien plus, ces biens, il faut qu'il les arrache à la nature...
Il y a ainsi une dépendance essentielle de l'homme à
l'égard de la nature et cette pression de la nature serait
la contrainte fondamentale qui fait obstacle à la liberté
de l'homme... On nous présente donc un homme qui est indissolublement
un être de besoin et un être de travail. Cela comporte
deux conséquences implicites. D'abord que l'essentiel n'est
pas pour les hommes les rapports qu'ils entretiennent avec les
autres hommes. L'essentiel ce sont les rapports qu'ils entretiennent
avec les choses (5). Ainsi tout ce qui en l'homme est à
proprement parler aspirations, valeurs ou désirs, c'est-à-dire
tout ce qui implique un rapport essentiel à autrui et au
monde, cesse d'être pris en considération et se trouve
ramené à l'accessoire... En second lieu, l'homme
et la nature vont être conçus désormais comme
des choses parmi les choses...
Il semble enfin que la mythologie du développement, inventée
d'abord pour faire pièce à la propagande révolutionnaire
marxiste-léniniste, joue aujourd'hui un rôle de remplacement
depuis l'affadissement de celle-ci. La logique révolutionnaire
a en effet perdu de sa crédibilité. Non point qu'il
ne puisse y avoir des mouvements sociaux violents et de grande
ampleur, et pas seulement hors de l'orbite occidentale, mais cela
ne fait pas une révolution au sens classique du terme.
Il est difficile de croire aujourd'hui, comme les hommes de 1793
et de 1848 en France qu'un changement politique radical puisse
générer un changement social profond et définitif.
Et ceci non seulement parce que toutes les révolutions
du passé ont montré leurs limites, mais aussi parce
qu'un changement radical ne peut se faire aujourd'hui qu'à
l'échelle du monde entier.
Pour toutes ces raisons, on peut craindre aujourd'hui, par rapport
au mythe du développement, un certain retour à la
case départ, une sorte de repli intégriste comparable
à celui qu'on observe dans les religions et pour des raisons
comparable : la peur de se trouver nu... Faudrait-il alors admettre
- position inconfortable entre toutes - qu'on ne peut imaginer
l'avenir ? Le simple cas du réchauffement de la planète,
dont nous commençons à subir les effets sans qu'aucune
maîtrise de la question ne soit vraiment mise en oeuvre,
n'en est probablement qu'un exemple parmi beaucoup d'autres...
Mais déclarer cette impuissance à planifier ou même à imaginer le moyen terme n'est pas un consentement à la démimssion : c'est au contraire un appel au réalisme, car il s'agit, cet avenir, de le préparer dans le présent, d'une part à travers ces pratiques que nous appelons alternatives, d'autre part en essayant de relier ceux qui s'y adonnent. On me dira que c'est ça le développement durable. Je répondrai que non, car cette façon de voir et de faire ne prétend pas que nous éviterons les catastrophes, ni même des situations de catastrophes durables (elles aussi, hélas), comme en vivent de si nombreux peuples sur cette planète. Elle prétend seulement nous donner la force de vivre au-delà, sans nous faire d'illusions. Sans doute faut-il malgré tout une utopie directrice, un autre mythe fondateur, qui s'exprime dans des mots et des slogans. C'est ce que nous avions essayé de proposer il y a vingt ans avec le travailler-manger de tous.
Cela paraît aujourd'hui un peu trop restrictif et matériel sans doute, et il faurait y adjoindre ces mots-clés de convivialité, de relation, d'espérance enfin, celle dont Jacques Ellul dit : l'espérance c'est faire de l'histoire quand il n'y a plus d'histoire possible.
(1)au premier rang desquels
il faut placer François Partant dont les livres La fin
du développement et Que la crise s'aggrave viennent
d'être réédités.
(2) en particulier réunis dans l'association La Ligne d'Horizon (7 villa Bourgeois 92 240 Malakoff).
(3) ed du Seuil
(4) Le cercle vicieux (du développement et de la croissance) -inédit - Bordeaux -1980.
(5) souligné par nous