Penser l'après-développement
(version de juin 2002)

par François de Ravignan

 

Au mois de mars 2002, un colloque s'est tenu à Paris au palais de l'UNESCO sous le titre plutôt iconoclaste de Défaire le développement, refaire le monde. Ce colloque, aboutissement d'une bonne vingtaine d'années de réflexion d'économistes (1), de chercheurs, de praticiens et de militants (2) a eu un grand succès, comme si le besoin de tourner une page se faisait sentir chez beaucoup de ceux qui réfléchissent ou travaillent au coeur des sociétés, en même temps qu'il a suscité nombre de réactions négatives.


Laissons de côté celles qui s'inspirent du développement de l'être humain à partir de l'embryon pour affirmer la réalité du développement socio-économique ; il n'y a en effet à cela aucune raison théorique ni pratique et, du reste, les régressions socio-économiques relevées dans l'histoire ancienne comme récente suffiraient à les remettre en question. Il ne s'agit pas non plus, comme l'on dit certains détracteurs, de fixation sur les mots ou de querelle terminologique : le développement n'est pas seulement un mot, mais un concept, c'est-à-dire qu'il résulte d'une histoire, et qu'il désigne un projet.


L'histoire commence aux Etats-Unis, immédiatement après la deuxième guerre mondiale, au temps de la guerre froide et sans nul doute en lien avec elle. La théorie s'affirme dans un livre de W W Rostow qui fit fureur dans les Universités d'Europe et d'Afrique : les étapes de la croissance. Celui-ci donnait sans ambages comme modèle à tous les peuples du monde celui des Etats-Unis. Dans le livre que nous avons publié ensemble en 1977, Le Nouvel Ordre de la Faim (3), Albert Provent critiquait avec un humour impitoyable ce best-seller :

Dans la naïve certitude que sa propre expérience historique constitue la seule voie du développement, l'Occidental considère volontiers les performances économiques des différents pays à l'image d'une course cycliste, réalisée sur un même circuit, avec un peloton de tête où se disputent les premières places et un long chapelet de retardataires, plus ou moins en forme, plus ou moins aptes à reprendre, un jour ou l'autre, le contact avec le peloton de tête. Rostow a même eu l'idée géniale de systématiser cette image : dans sa perspective, se développer consisterait à franchir cinq "étapes". Certains pays n'ont pas encore franchi la première, d'autres en sont à la deuxième ou troisième, tandis que nous, les riches, exerçons gaiement nos muscles dans la cinquième !


Cette conception faisait complètement abstraction de l'histoire, notamment de celle des colonisations et des conséquences de celle-ci. Mais ceci ne fut mis en lumière que plus tard grâce aux travaux de Paul Bairoch, Arghiri Emmanuel, Samir Amin, François Partant, Serge Latouche... Il n'empêche qu'à travers la conception rostowienne du développement, le modèle étasunien fut particulièrement, sinon prioritairement imposé à l'Amérique Latine, d'où le mépris dont les intellectuels de gauche de ces régions qualifiaient le desarollo et les desarollistas... Pourtant, même s'il ne faut pas oublier cette histoire, comme les dégâts dont cette conception est responsable (et dont j'ai été personnellement le témoin en de nombreux pays), on peut légitimement poser la question de savoir si ce fameux développement ne pourrait se convertir, revêtir des habits neufs en devenant durable, sustainable ou tout simplement autre comme on dit dans les milieux des ONG. Du coup, il se révélerait non seulement comme acceptable, mais constituerait un concept moteur indispensable.


C'est alors à ce concept lui-même de développement tout court qu'il faut s'en prendre, comme au dernier avatar du mythe du progrès, né au XVIII e siècle en Europe, selon lequel l'histoire va immanquablement dans le sens d'un progrès ; même si elle n'y va apparemment pas, il faut croire qu'elle peut y aller quand même et agir en conséquence !... Cette façon de voir a un défaut fondamental ; c'est qu'elle fait l'impasse sur de nombreuses situations de catastrophe montante, en imaginant que de simples réformes du système pourront en venir à bout. Pour nous référer à un exemple familier, celui d'une région française marginalisée, la Haute-vallée de l'Aude, quand on établit un programme de "développement", on postule un mieux, alors que les moyens de résorber ces tares fondamentales que sont l'accroissement de l'exclusion socio-économique, l'effacement de l'industrie et de l'agriculture locales échappent très largement aux décisions locales et même nationales. C'est ainsi que le concept de développement ne fait pas seulement l'impasse sur le passé, comme nous l'avons dit précédemment, mais aussi sur le présent... Sans parler du fait que ce réformisme imaginaire est une injure aux personnes vivant dans la misère, dont l'enrichissement global de la société ne vient nullement les sortir, bien au contraire.


Si l'attachement conceptuel au développement résiste si bien, y compris aux évidences, c'est sans doute en raison de ce rôle de de mythe fondateur des sociétés modernes que nous venons de rappeler. Il ne suffit donc pas de critiquer ses résultats pratiques. Il appartient à une critique philosophique de démystifier le développement, comme celle à laquelle se sont livrés Daniel Cerezuelle, Simon Charbonneau, Jean-Pierre Siméon de le démystifier (4) : Libéralisme et socialisme ont en commun une image de l'homme et du progrès... L'homme est fondamentalement un être de besoins, mais la satisfaction de ces besoins ne lui est garantie ni par la générosité gratuite de la nature... Il lui faut produire par son travail les biens nécessaires à la satisfaction de ses besoins. Bien plus, ces biens, il faut qu'il les arrache à la nature... Il y a ainsi une dépendance essentielle de l'homme à l'égard de la nature et cette pression de la nature serait la contrainte fondamentale qui fait obstacle à la liberté de l'homme... On nous présente donc un homme qui est indissolublement un être de besoin et un être de travail. Cela comporte deux conséquences implicites. D'abord que l'essentiel n'est pas pour les hommes les rapports qu'ils entretiennent avec les autres hommes. L'essentiel ce sont les rapports qu'ils entretiennent avec les choses (5). Ainsi tout ce qui en l'homme est à proprement parler aspirations, valeurs ou désirs, c'est-à-dire tout ce qui implique un rapport essentiel à autrui et au monde, cesse d'être pris en considération et se trouve ramené à l'accessoire... En second lieu, l'homme et la nature vont être conçus désormais comme des choses parmi les choses...


Il semble enfin que la mythologie du développement, inventée d'abord pour faire pièce à la propagande révolutionnaire marxiste-léniniste, joue aujourd'hui un rôle de remplacement depuis l'affadissement de celle-ci. La logique révolutionnaire a en effet perdu de sa crédibilité. Non point qu'il ne puisse y avoir des mouvements sociaux violents et de grande ampleur, et pas seulement hors de l'orbite occidentale, mais cela ne fait pas une révolution au sens classique du terme. Il est difficile de croire aujourd'hui, comme les hommes de 1793 et de 1848 en France qu'un changement politique radical puisse générer un changement social profond et définitif. Et ceci non seulement parce que toutes les révolutions du passé ont montré leurs limites, mais aussi parce qu'un changement radical ne peut se faire aujourd'hui qu'à l'échelle du monde entier.


Pour toutes ces raisons, on peut craindre aujourd'hui, par rapport au mythe du développement, un certain retour à la case départ, une sorte de repli intégriste comparable à celui qu'on observe dans les religions et pour des raisons comparable : la peur de se trouver nu... Faudrait-il alors admettre - position inconfortable entre toutes - qu'on ne peut imaginer l'avenir ? Le simple cas du réchauffement de la planète, dont nous commençons à subir les effets sans qu'aucune maîtrise de la question ne soit vraiment mise en oeuvre, n'en est probablement qu'un exemple parmi beaucoup d'autres...

Mais déclarer cette impuissance à planifier ou même à imaginer le moyen terme n'est pas un consentement à la démimssion : c'est au contraire un appel au réalisme, car il s'agit, cet avenir, de le préparer dans le présent, d'une part à travers ces pratiques que nous appelons alternatives, d'autre part en essayant de relier ceux qui s'y adonnent. On me dira que c'est ça le développement durable. Je répondrai que non, car cette façon de voir et de faire ne prétend pas que nous éviterons les catastrophes, ni même des situations de catastrophes durables (elles aussi, hélas), comme en vivent de si nombreux peuples sur cette planète. Elle prétend seulement nous donner la force de vivre au-delà, sans nous faire d'illusions. Sans doute faut-il malgré tout une utopie directrice, un autre mythe fondateur, qui s'exprime dans des mots et des slogans. C'est ce que nous avions essayé de proposer il y a vingt ans avec le travailler-manger de tous.

Cela paraît aujourd'hui un peu trop restrictif et matériel sans doute, et il faurait y adjoindre ces mots-clés de convivialité, de relation, d'espérance enfin, celle dont Jacques Ellul dit : l'espérance c'est faire de l'histoire quand il n'y a plus d'histoire possible.




(1)
au premier rang desquels il faut placer François Partant dont les livres La fin du développement et Que la crise s'aggrave viennent d'être réédités.

(2) en particulier réunis dans l'association La Ligne d'Horizon (7 villa Bourgeois 92 240 Malakoff).

(3) ed du Seuil

(4) Le cercle vicieux (du développement et de la croissance) -inédit - Bordeaux -1980.

(5) souligné par nous