Ce texte a été écrit suite au colloque sur l'après-développement.
Lorsque, comme récemment dans une réunion, je critique l'emploi de l'expression développement durable, on m'accuse de faire une fixation sur les mots, ou encore de remettre en question le développement alors que depuis vingt ans, c'est ce que nous faisons ! Pourtant si l'on fait quelque chose depuis vingt ans, c'est déjà une bonne raison de se poser des questions de fond sur ce que l'on fait ; et même si, après examen, on ne trouve que peu de critiques à se faire et qu'on estime agir dans le bon sens, il se pourrait que le terme dont on qualifie cette action soit mal choisi ou peu approprié. Il ne s'agit pas non plus de fixation sur les mots ou de querelle de mots : le développement n'est pas seulement un mot, mais un concept, c'est-à-dire qu'il résulte d'une histoire, et qu'il désigne un projet.
L'histoire commence aux Etats-Unis, avec Truman, et se prolonge par les élucubrations de W W Rostov dans un livre qui fit fureur dans les Universités d'Europe et d'Afrique : les étapes de la croissance, qui, sans ambages donnait comme modèle à tous les peuples du monde celui des Etats-Unis. Dans le livre que nous avons publié ensemble en 1977, Le Nouvel Ordre de la Faim , Albert Provent critique avec un humour impitoyable ce best-seller : Dans la naïve certitude que sa propre expérience historique constitue la seule voie du développement, l'Occidental considère volontiers les performances économiques des différents pays à l'image d'une course cycliste, réalisée sur un même circuit, avec un peloton de tête où se disputent les premières places et un long chapelet de retardataires , plus ou moins en forme, plus ou moins aptes à reprendre, un jour ou l'autre, le contact avec le peloton de tête. Rostow a même eu l'idée géniale de systématisser cette image : dans sa perspective, se développer consisterait à franchir cinq "étapes". Certains pays n'ont pas encore franchi la première, d'autres en sont à la deuxième ou troisième, tandis que nous, les riches, exerçons gaiement nos muscles dans la cinquième !
Cette conception faisait complètement abstraction de l'histoire, notamment de celle des colonisations et des conséquences de celle-ci. Le modèle étasunien fut particulièrement, sinon prioritairement imposé à l'Amérique Latine, d'où le mépris dont les intellectuels de gauche de ces régions qualifiaient le desarollo et les desarollistas... Ailleurs, les travaux de Paul Bairoch, et de Samir Amin contribuèrent à remettre les choses en place certes, mais on peut craindre aujourd'hui un certain retour à la case départ, une sorte de repli intégriste comparable à celui qu'on observe dans les religions et pour des raisons analogues : la peur de se trouver nu... Pourtant, même s'il ne faut pas oublier cette histoire, comme les dégâts dont cette conception est responsable (et dont j'ai été le témoin en Algérie pour ne citer qu'un exemple parmi beaucoup d'autres), on peut légitimement poser la question de savoir si le développement, en devenant durable, sustainable ou tout simplement autre comme on dit dans les milieux des ONG, ne devient pas du coup acceptable et ne constitue pas un concept moteur indispensable.
C'est alors au concept lui-même de développement tout court qu'il faut s'en prendre, comme au dernier avatar du mythe du progrès, né au XVIII e siècle en Europe, selon lequel l'histoire va immanquablement dans le sens d'un progrès ; même si elle n'y va apparemment pas, il faut croire qu'elle peut y aller quand même et agir en conséquence !... Cette façon de voir a un défaut fondamental ; c'est qu'elle fait l'impasse sur la situation actuelle, celle d'une catastrophe montante, en imaginant que de simples réformes du système pourront en venir à bout. C'est un peu la situation des quelques membres de la noblesse qui, généreusement, proposèrent au vote dans la nuit du 4 août 1789 l'abolition des privilèges de la noblesse et du clergé.
Ou des pieds-noirs d'Alger lors de la grande manifestation du 13 mai 1958. Les uns comme les autres pensaient sans doute pouvoir faire l'économie d'une révolution (je me souviens que, très naïvement, une femme pied-noir, fraternisant avec une femme musulmane disait ou à peu près : maintenant on va pouvoir recommencer à vivre comme avant !). Si la suite leur a donné tort, c'est tout simplement parce que la suite était déjà en route... Sans parler du fait que ce réformisme imaginaire est une injure aux personnes dans la misère, dont le nombre actuellement se multiplie, c'est faire semblant de croire à son efficacité alors que le contraire s'affirme de plus en plus (voir les politiques anti-chômage en France par exemple).
Les exemples précédents pourraient laisser entendre que je crois à la possibilité d'une révolution. Il est très possible, et même probable qu'il y aura des mouvements sociaux violents et de grande ampleur, et pas seulement chez les autres ; mais cela ne fait pas une révolution au sens classique du terme. Il est difficile de croire aujourd'hui, comme les hommes de 1793 et de 1848 qu'un changement politique radical puisse générer un changement social radical lui aussi. Parce que non seulement toutes les révolutions du passé ont montré leurs limites, mais aussi parce qu'un changement radical ne peut se faire aujourd'hui qu'à l'échelle du monde entier.
Alors... il faut admettre sans doute - position inconfortable entre toutes, et aggravée par les prétentions planificatrices de notre époque - qu'on ne peut imaginer l'avenir. Ce qui ne devrait pas empêcher de le préparer dans le présent, d'une part à travers ces pratiques que nous appelons alternatives, d'autre part en essayant de relier ceux qui s'y adonnent. On me dira que c'est ça le développement durable. Je répondrai que non, car cette façon de voir et de faire ne prétend pas que nous éviterons les catastrophes, ni même des situations de catastrophes durables, comme en vivent de si nombreux peuples sur cette planète. Elle prétend seulement nous donner la force de vivre au-delà, sans nous faire d'illusions : comme l'a dit Jacques Ellul : l'espérance c'est faire de l'histoire quand il n'y a plus d'histoire possible.