C'est avec reconnaissance envers les membres d'Ekta Parishad que je rédige ces notes que mon ami Jean Louis Bato aura la complaisance de traduire en anglais. Je le remercie lui aussi, ainsi que Francine sa femme, d'avoir permis et facilité ce voyage. Il me serait agréable que les lignes qui suivent soient utiles à tous ceux que je viens de nommer. J'ai ici beaucoup appris et des choses profondes. Que tous ceux et celles qui y ont contribué trouvent ici mon grand merci.
1. Le paysage et son évolution
Comme je l'ai dit devant les animateurs d'Ekta Parishad, la lecture du paysage est un des éléments qui permet d'établir un diagnostic sur un pays, comme lorsqu'un bon médecin examine patiemment son malade avant de décider quel remède lui appliquer.
Le pays que nous avons parcouru est un vaste plateau entre 200 et 500 m d'altitude, formé surtout de granites très anciens et très érodés, dont émergent quelques pitons rocheux (700 à 800 m) et, du côté de l'est, des chaînes de collines (à la frontière de l'Orissa). Quelques intrusions volcaniques ont donné des roches compactes (rhyolites probablement), d'où les mines de diamants quant au feldspath présent dans le granite, il donne par sa décomposition, le kaolin qui sert à blanchir les murs des maisons, mais aussi parfois la latérite, rouge et infertile comme la brique. Les sols provenant de la décomposition de ce granite sont sablo-argileux, avec plus ou moins d'argile, et donc plus ou moins de compacité selon les endroits, très probablement à réaction majoritairement acide. La pluviométrie doit varier selon l'altitude, de 600 à 1000 mm, avec une saison des pluies et une saison sèche très marquée (février à juin) au cours de laquelle beaucoup de cours d'eau cessent de couler, dans les alluvions desquels les paysans font alors des cultures légumières de décrue. Nous avons rencontré certaines zones trop sèches pour qu'on puisse y faire autre chose qu'une seule culture de riz, pendant la mousson (karif). Ailleurs, le blé se cultive d'octobre à janvier (rabi), puis les pois chiches en saison sèche (février à juin, la zaïd).
La forêt ne couvre plus aujourd'hui qu'un peu moins de la moitié de la superficie du Chattisgarh que, vraisemblablement elle couvrait autrefois tout entier. Un tiers de cette forêt, appelée "open forest" ressemble plutôt à une savane arborée, et on observe toutes les formes de transition entre elle et le bocage qui occupe les zones cultivées. Ce bocage paraît une forme de paysage particulière à certaines contrées de l'Inde : Au sud de Nagpur il disparaît et fait place à des campagnes ouvertes (open fields).
Ce qui caractérise les paysages de bocages, c'est que les terres de culture sont fractionnées en parcelles séparées par des talus boisés. Ici de hauts talus de terre de 1 m à 1,50 m qui permettent l'accumulation de l'eau au moment des pluies. Les parcelles peuvent être très petites, 4 à 5 ares, indiquant alors que le travail se fait à la main. Mais, le plus souvent, elles ont une taille d'un quart d'hectare, soit ce que l'on peut labourer en une journée avec un attelage de b_ufs ou de buffles. Il arrive qu'on observe que plusieurs parcelles ont été réunies en une grande parcelle de 1 ou 2 hectares, avec arasement du talus, ce qui indique l'usage du tracteur, encore (heureusement) peu fréquent. Je dis heureusement car le tracteur tendrait à éliminer de l'agriculture une main-d'_uvre qu'on voit difficilement pouvoir s'employer dans d'autres secteurs.
Les schémas suivants représentent, en plan les divers types de bocage rencontrés au cours de notre périple. Il peut se produire une évolution de l'un à l'autre, dans le sens croissant des numéros.
LEGENDE
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1) Talus 2) Différentes espèces d'arbres 3) Cassia sp (arbre) |
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Ce type correspond à une culture manuelle. Les parcelles sont très petites. Les arbres originels ont été conservés sur les talus avec leurs différentes espèces et une forte densité. |
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Il n'y a pas assez d'arbres ici pour que le bocage remplisse ses fonctions. La culture attelée a agrandi les parcelles, mais on a déjà éliminé trop d'arbres et c'est regrettable. |
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Il n'y a plus d'arbres du tout : la porte est ouverte à l'érosion puis à la désertification. |
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Tous les arbres d'origine forestière locale ont été éliminés, mes on a replanté des cassia sur ces talus. Cela peut fournir du bois de feu, mais c'est moins riche q'une haie d'arbres plurispécifique. |
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Les parcelles ont été réunies et les talus arasés pour les besoins du tracteur. Une grande parcelle de 7 ha a réuni une dizaine de parcelles anciennes. |
Le bocage est une méthode d'aménagement que, dans
diverses latitudes, les paysans ont trouvé jadis pour,
en pays fortement peuplé, garder les avantages de la forêt
tout en la défrichant pour les besoins de la culture. C'est,
en quelque sorte, une "forêt linéaire",
qui fournit du bois pour le feu (en coupant les branches basses
des arbres), éventuellement du bois de construction ou
pour l'outillage, des feuilles comme celles du saal (shorea robusta),
des fruits sauvages et des produits de cueillette tels que la
laque. Les arbres servent d'abri aux oiseaux et aux serpents,
prédateurs des ennemis des cultures. Les racines des arbres
retiennent la terre des talus et protégent donc contre
l'érosion. La présence des arbres régularise
le niveau des nappes d'eau du sol, évitant ainsi l'assèchement.
Leurs racine font remonter en surface les éléments
fertilisants des couches profondes. Pour toutes ces raisons, la
meilleure formule de bocage est évidemment la N·
1 (bocage serré plurispécifique: il faudrait le
conserver même si l'on agrandit les parcelles), et la pire
les N· 3 et 5 à fortiori. Il est à peu près
certains que la suppression du bocage dans ces régions
risquerait d'entraîner une désertification plus ou
moins rapide, que l'on voit apparaître parfois dans le paysage,
notamment aux abords des villes et des bourgs, les phénomènes
d'érosion chimique par lessivage et de latérisation
jouant alors à plein.
On constate que plus les parcelles sont grandes et plus le bocage
est lâche, comme s'il y avait une relation entre le mode
de culture plus ou moins éloigné de la culture manuelle
à la densité du bocage. Celui-ci est menacé
par deux tendances, d'une part l'urbanisation, de l'autre la mécanisation.
La conservation du bocage devrait être un objectif majeur
de politique écologique.
L'habitat est groupé en villages de 500 à
1000 habitants, à maisons jointives le long d'une ou deux
rues principales, avec fréquemment une place où
se trouvent quelques boutiques, un monument, un petit temple situé
souvent au pied d'un arbre sacré (banyan ou pipal). Les
maisons sont sans étage, avec une cour intérieure,
parfois dotée de grandes dalles de schiste noir, bordées
de galeries couvertes. Elles sont crépies au kaolin,
le sol couvert d'un enduit lisse très propre, avec des
niches dans les murs. Dans la pièce d'entrée se
trouve un pilon à riz et la meule à moudre le grain.
Les seuils des chambres sont barrés d'une planche de 10
à 20 cm évitant l'entrée des souris. Les
murs sont faits de terre compactée avec un léger
fruit pour assurer la stabilité de l'ensemble. Les
toits sont couverts de tuiles fabriquées localement et
ajustées selon deux principaux systèmes (vues
en coupe comme ci-dessous).

Le premier correspond à celui que l'on trouve en Italie,
le deuxième à celui du Midi de la France, mais ici,
les tuiles sont trois à quatre fois plus petites qu'en
Europe. Les bords des toits ne sont pas cimentés et il
n'y a pas de gouttières, ce qui fait qu'ils apparaissent
souvent détériorés. Cet habitat est extraordinairement
beau, pratique et salubre. Il serait extrêmement regrettable
de le voir disparaître. Il tend cependant à se voir
relayer par des maisons de brique cuites, à toits plats
bétonnés, d'un style "boîte à
chaussures" beaucoup moins agréable. Il devrait pourtant
être possible de garder le style ancien en construisant
en briques cuites, ce qui présente sans doute un avantage
de salubrité par rapport à la terre crue.
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A proximité immédiate de la maison, il y a fréquemment un jardin de 10 à 20 ares, le plus souvent irrigué grâce à un puits à balancier. Ces puits sont maçonnés en briques, formant des cylindres d'environ 2,50 m de haut, de 2 m de diamètre, de plus en plus larges à partir du fond, travail remarquable de qualité et d'efficacité. Les puits que nous avons vus, ont de 5 à 12 m de profondeur. La perche du balancier soutient un bambou auquel est attaché un seau. Comme les entrecoeurs du bambou font environ 20 cm, on peut facilement, en les comptant, estimer la profondeur du puits. |


Barrage dans un terrain plat à la saison sèche :
il ne reste plus que 1/3 de l'eau ou moins.
De plus, les barrages au climat tropical se colmatent rapidement
lors des pluies diluviennes lorsque les bassins versants ne sont
pas suffisamment boisés. Des solutions comme la construction
de diguettes sur les bassins versants sont généralement
préférables. Il existe en Inde des organismes capables
d'étudier sérieusement ce genre d'aménagement.
En tout cas, il faut certainement éviter qu'Ekta Parishad
donne l'impression aux paysans d'encourager des projets hasardeux
comme cela m'a semblé être plus au moins le cas ici.
4. Le problème
foncier
Je pensais trouver en Inde en arrivant un pays rural suroccupé,
où pas un acre de terre n'était inexploité.
C'est bien loin d'être le cas. Sont délaissées
de nombreuses terres appartenant à l'Etat ou aux collectivités
locales, ainsi qu'à des propriétaires privés.
(dès notre arrivée, Jean Louis a parlé à
un Sikh de Raipur qui lui a dit qu'il avait à proximité
de la ville des terres inemployées). Cela tient à
l'application très molle de la réforme agraire,
mais aussi au fait que l'impôt foncier, très bas,
n'incite guère les détenteurs de terres inoccupées
à les utiliser ou à les louer. Enfin la réforme
agraire s'est semble-t-il orientée vers le plafonnement
de la propriété et non celui de l'exploitation,
ce qui eût sans doute été préférable.
Deux orientations complémentaires pourraient être
prises pour Ekta Parishad sur ce problème absolument prioritaire.
4.1. Un travail juridique sur les textes régissant la propriété
et la réforme agraire pour voir dans quelle mesure ils
pourraient être réformés dans le sens d'une
limitation de l'exploitation (et non de la propriété),
y compris en ce qui concerne les terres de l'Etat et des collectivités
locales. D'autre part il faudrait étudier la possibilité
de créer des propriétés collectives, groupements
fonciers agricoles, pouvant intéresser notamment les communautés
villageoises. Il faudrait étudier enfin les formules de
location existantes et en proposer éventuellement de nouvelles.
Une fois ces recherches faites (pour lesquelles des juristes expérimentés
seraient nécessaires), une action politique pour changer
les règles actuelles et en inaugurer d'autres serait indispensable.
4.2. Un travail de recensement - en commençant par un périmètre
expérimental - des terres incultes, en commençant
par celle de l'Etat, suivi d'une action revendicative pour les
mettre à la disposition des paysans.
Pour le moment, la formule vers laquelle semble s'orienter le
gouvernement du Chattisgarh à la suite des revendications
d'Ekta Parishad en faveur des Adivasis est largement illusoire
: remise de titres de propriété individuelle à
6.000 familles (alors qu'il en existe environ 600.000) à
ce rythme il faudrait plus de cent ans pour que le droit à
la terre commence à être respecté ! Sans parler
de toutes les exactions qui peuvent se produire en attendant et
du caractère souvent factice de ces titres auxquels aucune
terre clairement identifiée ne correspond, comme on l'a
vu ailleurs en Inde. De plus ces titres de propriété
sont individuels et peuvent donner lieu à des transactions
des chefs de famille peuvent être tentés de les vendre
par besoin immédiat d'argent, et ne doutons pas qu'il y
aura des candidats pour les acheter en bernant leurs détenteurs.
Aussi, dans l'immédiat, une action d'information menée
par les animateurs d'Ekta Parishad auprès des paysans récipiendaires
me paraît de la plus grande opportunité.
5. Vers
un pacte foncier en milieu forestier
5.1. Il ne suffit pas de revendiquer le droit incontestable à
la terre des populations forestières,
encore faut-il savoir comment celui-ci peut se matérialiser.
5.2. D'après les enquêtes que nous avons réalisées
dans les villages forestiers on peut estimer
le besoin de terre pour satisfaire les besoins alimentaires à
0,25 ha (1/2 acre) par personne, susceptibles de fournir la ration
annuelle de riz (250kg) dans l'actuel système alimentaire
largement végétarien. Cependant la population forestière
s'accroît, probablement à un taux assez rapide et
il est prudent de prévoir pour l'avenir une réserve
équivalente à cette surface . Nous prendrons
donc comme norme de besoin par habitant le double, soit 0,50 ha
par habitant (un peu plus d'un acre).
5.3. Tentons maintenant d'estimer le besoin en terre des populations
forestières (Adivasis).
Selon les statistiques les plus récentes, la population
du Chattisghar serait de 20 millions d'hab. dont 38 % d'Adivasis,
soit 7,6 millions dont la moitié approximativement, soit
3,8 millions, vivent en forêt. Les besoins s'estimeraient
alors à 3,8 millions x 0,50 = 1,9 millions d'hectares soit
19 000 km2.
5.4. Face à ce besoin, la surface forestière actuelle
du Chattisgarh est estimée, selon les statistiques les
plus récentes, à 59 800 km2 dont 41 900 en forêt
dense (72%) et 17 900 en forêt ouverte. Cette surface représente
plus du triple des 19 000 km2 précédents, besoins
au terme de trente ans des populations forestières. Il
est par conséquent absurde de penser que celles-ci elles
soient en mesure de détruire rapidement la forêt
de par leurs activités agricoles et pastorales. Les activités
des sociétés d'exploitation forestière sont
probablement beaucoup plus dangereuses pour l'environnement et
l'avenir même de la forêt. Sans même parler
de considérations éthiques, il est absolument contraire
à une bonne gestion de la forêt de limiter l'action
des services forestiers à l'égard des populations
aux expulsions de paysans Adivasi et à la répression.
Il faut au contraire s'orienter vers un pacte agro-sylvo-pastoral
entre l'Administration et la population, où les intérêts
de tous trouvent leur compte et où les droits et les devoirs
de chacun soient respectés.
Il serait donc nécessaire de procéder à un
zonage du domaine forestier définissant :
a) des zones de mise en défens total interdites au brûlis,
à l'agriculture et peut-être aussi au pâturage,
comportant toutes les montagnes et pentes à plus de 10%
(non-labourables) plus éventuellement quelques-unes des
réserves de faune actuellement existantes.
b)des zones à reboiser, en général zones
agricoles surexploitées et surpâturées, particulièrement
aux abords des villes et gros bourgs, à mettre en défens
progressivement et de façon provisoire (jusqu'à
ce que les arbres aient poussé) pour une future utilisation
pastorale en pâturage sous bois. Les sociétés
forestières pourraient être contraintes de contribuer
à ce reboisement en compensation de l'exploitation à
laquelle elles se livrent.
c) des zones de culture dont la surface ne doit pas être
inférieure pour l'ensemble de l'Etat aux 19 000 km2 définis
ci-dessus. Cette zone agricole comprendrait la plus grande partie
de la forêt ouverte actuelle (17 900 km2), aux abords des
villages. Elle serait répartie en parcelles d'environ _
d'hectare (1/2 acre) délimitées comme actuellement
par des talus en veillant à ce que ceux-ci soient boisés
en plusieurs variétés d'arbres utiles pour le bois
de chauffe, l'outillage, la collecte des feuilles, etc (type de
bocage n· 1). Des pépinières de ces espèces
pourraient être réalisées par les paysans
avec l'assistance des services forestiers. La préservation
de ce bocage (actuellement existant mais largement dégradé
par endroits), indispensable sur le plan de l'environnement à
la régulation du plan d'eau et à la reproduction
des prédateurs d'insectes, devrait constituer un élément
du pacte signé entre l'Administration et les populations.
d) des zones sylvo-pastorales, à prendre sur la forêt
dense, disponibles pour le pâturage du bétail, la
cueillette des fruits et produits sauvages et la chasse traditionnelle
des Adivasis.
5.5. Propriété : la population Adivasi actuelle
représente environ 600 000 familles. Les titres de propriétés
existants sont peu nombreux, et la promesse d'en attribuer 6 000
de plus ne représente pas une forte augmentation par rapport
à la sécurité des tenures nécessaire
aux paysans. Du reste, il vaudrait mieux profiter du fait que
la propriété individuelle n'est pas traditionnelle
chez les Adivasis pour attribuer les titres de propriété
aux communautés villageoises (selon le principe de Vinoba)
plutôt qu'aux individus, évitant par la même
les problèmes que peut susciter la transmission de propriété
par héritage ou par vente.
5.6.Mise en _uvre d'un tel programme : on ne peut évidemment
mettre en _uvre un tel programme d'un seul coup sur la totalité
de la surface forestière. Il serait bon de choisir une
zone expérimentale sur laquelle on réaliserait :
a) une cartographie par points des villages avec leur population,
d'où seraient déduits les besoins en terre, modulés
si nécessaire en fonction de la fertilité et de
la pluviométrie.
b) une cartographie, sur la zone expérimentale choisie,
de l'occupation actuelle du sol : forêt dense, forêt
ouverte, autres terres, étangs, avec , en superposition,
le régime de propriété particulière
ou étatique.
c) à partir de ces éléments et en accord
avec les responsables des communautés villageoise on établirait
sur la carte un zonage planifié selon les catégories
définies ci-dessus.
d) l'opération se terminerait par l'établissement
d'un contrat entre l'Administration et les communautés
précisant les territoires qui leur sont attribués,
leurs obligations, ainsi que celles de l'Administration. Ce contrat
délimiterait non seulement les obligations relatives à
la terre, mais également la gestion collective des eaux
d'irrigation.
En conclusion ,il me semble que Ekta Parishad pourrait faire de
la réalisation de ce genre de pacte une de ses revendications
essentielles, étant donné l'urgence et l'importance
du problème foncier pour les populations Adivasi.
6. Du sucre
et des briques
J'ai été frappé, au cours de la réunion
avec les représentants de l'administration à Kawarda,
des réponses faites en ce qui concerne la comparaison du
sucre industriel et du ghur (sucre de fabrication traditionnelle).
Tous les arguments sont bons pour liquider la production artisanale,
cependant nécessaire dans ce pays pour employer une main-d'_uvre
nombreuse et souvent sans travail. On a ainsi liquidé la
production artisanale de sandales pour la donner à BATA,
celle des tasses de terre cuite pour le "chai" pour
la substituer par des gobelets de plastique. On se prépare
à liquider celle du ghur pour ouvrir d'énormes usines
à sucre comme celle que nous avons rencontrée à
l'entrée de Kawarda. Ainsi non seulement l'emploi de ceux
qui fabriquent le ghur sera supprimé mais encore l'usine
aura tôt fait de créer ses propres plantations de
canne pour éviter le ramassage d'une production paysanne
dispersée sur un large périmètre. Elle achètera
- comme je l'ai vu ailleurs des machines pour ramasser la canne,
parce que c'est plus rentable que d'employer beaucoup de travailleurs
et que les machines ne peuvent se mettre en grève Et on
ne manquera pas de célébrer par des discours officiels
comme dans la presse, les emplois créés par cette
industrie " moderne ", en oubliant tous
ceux qu'elle détruit en nombre infiniment supérieur !
Faudra-t-il que Gandhi ressuscite pour organiser une "padyatra
de sucre" comme il y eût celle du sel ?....
L'activité énorme de fabrication de briques cuites
m'a impressionnée, comme du reste l'activité de
construction dans tout le pays. Mais là aussi, il serait
grave qu'on substitue à ce travail artisanal l'ouverture
de briquetteries industrielles, ce qui bien sûr est faisable
et sera vraisemblablement envisagé, car il y a un 'marché
porteur". En revanche, étudier les briquetteries artisanales
à les aider à améliorer leurs méthodes,
comme par exemple à s'adapter à la fabrication de
briques crues compactées à la presse à main
comme nous l'avons vu à Pondichery, permettrait de libérer
du moins partiellement ces artisans d'un travail harassant.
7. De l'alcoolisme
Le développement de l'alcoolisme a été maintes
fois signalé et je ne suis pas du tout sûr qu'on
puisse en venir à bout par des discours, des prescriptions
morales, ou encore la préconisation d'une éradication
absolue des boissons alcoolisées. Un usage modéré
de celles-ci est en effet possible comme cela a existé
et existe encore dans mainte civilisation y compris en Inde. L'alcoolisme
est, à l'inverse, une maladie et une maladie du déracinement
humain. Nous savons qu'en Europe d'abord, puis en maint pays du
monde, l'alcoolisme s'est développé en même
temps que la révolution industrielle, dont l'alcool - le
meilleur euphorisant que l'on ait jamais découvert - a
été la drogue. Ce n'est donc pas en attaquant directement
la consommation d'alcool qu'on guérira l'alcoolisme, mais
en s'attaquant au déracinement, notamment par les actions
préconisées ci-dessus. Ceci dit, des actions menées
contre une injustice flagrante comme celle qui a été
menée par les femmes à Bhagamunda contre un empoisonnement
public restent parfaitement justifiées.
8. De la
marche
J'ai beaucoup apprécié l'ensemble de cette vie commune
de quelques jours avec les membres d'Ekta Parishad, la fraternité
joyeuse et sincère que nous avons vécue. J'aurais
toute fois aimé qu'il y ait davantage de marche à
pied et cela pas seulement par goût personnel pour ce genre
d'exercice. La tournée en voiture était quelque
fois un peu lourde, car je ne savais plus trop où j'étais,
et j'ai eu parfois l'impression qu'on voulait trop en faire en
risquant de favoriser le quantitatif au détriment du qualitatif.
L'avantage de la marche est d'être un moyen pauvre qui donc
rapproche ceux qui ont des moyens suffisants d'existence de ceux
qui ne les ont pas et, par conséquent, doivent marcher
à pied. Elle permet de longues séquences de conversation
côte à côte, entre deux ou trois personnes,
alors qu'en voiture le bruit et les secousses les rendent difficiles.
Elle favorise surtout une lente pénétration du paysage
par les yeux et par l'intelligence et ainsi une compréhension
du travail et de la vie des hommes, indispensables au nécessaire
enracinement dans le milieu sur lequel on prétend intervenir.
Peut-être pourrait-en, en complément des marches,
organiser pour des groupes restreints, des séjours d'étude
approfondie d'un village comme nous l'avons ébauché
à Kopekota avec et Christel et Babou. Cela irait dans le
sens d'un enracinement dans les réalités des préconisations
d'Ekta Parishad. On pourrait - ce n'est pas complètement
utopique, puisque je l'ai vu faire voici deux ans au Maroc- associer
des membres de l'Administration à de telles sessions de
terrain.
François de Ravignan