PADYATRA EN CHATTISGARH (INDE)

DU 17 Février au 27 Février 2003

Notes de François de Ravignan

C'est avec reconnaissance envers les membres d'Ekta Parishad que je rédige ces notes que mon ami Jean Louis Bato aura la complaisance de traduire en anglais. Je le remercie lui aussi, ainsi que Francine sa femme, d'avoir permis et facilité ce voyage. Il me serait agréable que les lignes qui suivent soient utiles à tous ceux que je viens de nommer. J'ai ici beaucoup appris et des choses profondes. Que tous ceux et celles qui y ont contribué trouvent ici mon grand merci.

1. Le paysage et son évolution

Comme je l'ai dit devant les animateurs d'Ekta Parishad, la lecture du paysage est un des éléments qui permet d'établir un diagnostic sur un pays, comme lorsqu'un bon médecin examine patiemment son malade avant de décider quel remède lui appliquer.

Le pays que nous avons parcouru est un vaste plateau entre 200 et 500 m d'altitude, formé surtout de granites très anciens et très érodés, dont émergent quelques pitons rocheux (700 à 800 m) et, du côté de l'est, des chaînes de collines (à la frontière de l'Orissa). Quelques intrusions volcaniques ont donné des roches compactes (rhyolites probablement), d'où les mines de diamants  quant au feldspath présent dans le granite, il donne par sa décomposition, le kaolin qui sert à blanchir les murs des maisons, mais aussi parfois la latérite, rouge et infertile comme la brique. Les sols provenant de la décomposition de ce granite sont sablo-argileux, avec plus ou moins d'argile, et donc plus ou moins de compacité selon les endroits, très probablement à réaction majoritairement acide. La pluviométrie doit varier selon l'altitude, de 600 à 1000 mm, avec une saison des pluies et une saison sèche très marquée (février à juin) au cours de laquelle beaucoup de cours d'eau cessent de couler, dans les alluvions desquels les paysans font alors des cultures légumières de décrue. Nous avons rencontré certaines zones trop sèches pour qu'on puisse y faire autre chose qu'une seule culture de riz, pendant la mousson (karif). Ailleurs, le blé se cultive d'octobre à janvier (rabi), puis les pois chiches en saison sèche (février à juin, la zaïd).

La forêt ne couvre plus aujourd'hui qu'un peu moins de la moitié de la superficie du Chattisgarh que, vraisemblablement elle couvrait autrefois tout entier. Un tiers de cette forêt, appelée "open forest" ressemble plutôt à une savane arborée, et on observe toutes les formes de transition entre elle et le bocage qui occupe les zones cultivées. Ce bocage paraît une forme de paysage particulière à certaines contrées de l'Inde&nbsp: Au sud de Nagpur il disparaît et fait place à des campagnes ouvertes (open fields).

Ce qui caractérise les paysages de bocages, c'est que les terres de culture sont fractionnées en parcelles séparées par des talus boisés. Ici de hauts talus de terre de 1 m à 1,50 m qui permettent l'accumulation de l'eau au moment des pluies. Les parcelles peuvent être très petites, 4 à 5 ares, indiquant alors que le travail se fait à la main. Mais, le plus souvent, elles ont une taille d'un quart d'hectare, soit ce que l'on peut labourer en une journée avec un attelage de b_ufs ou de buffles. Il arrive qu'on observe que plusieurs parcelles ont été réunies en une grande parcelle de 1 ou 2 hectares, avec arasement du talus, ce qui indique l'usage du tracteur, encore (heureusement) peu fréquent. Je dis heureusement car le tracteur tendrait à éliminer de l'agriculture une main-d'_uvre qu'on voit difficilement pouvoir s'employer dans d'autres secteurs.

Les schémas suivants représentent, en plan les divers types de bocage rencontrés au cours de notre périple. Il peut se produire une évolution de l'un à l'autre, dans le sens croissant des numéros.

LEGENDE

1) Talus
2) Différentes espèces d'arbres
3) Cassia sp (arbre)


1) BOCAGE SERRE (Vers Kopekara)

 Ce type correspond à une culture manuelle. Les parcelles sont très petites. Les arbres originels ont été conservés sur les talus avec leurs différentes espèces et une forte densité.

2) BOCAGE LACHE (Vers Kadopelo )

 Il n'y a pas assez d'arbres ici pour que le bocage remplisse ses fonctions. La culture attelée a agrandi les parcelles, mais on a déjà éliminé trop d'arbres et c'est regrettable.

3) BOCAGE DEGRADE (Vers Chuna)

 Il n'y a plus d'arbres du tout : la porte est ouverte à l'érosion puis à la désertification.

4) BOCAGE RECONSTITUE (Vers Pandaria)

 Tous les arbres d'origine forestière locale ont été éliminés, mes on a replanté des cassia sur ces talus. Cela peut fournir du bois de feu, mais c'est moins riche q'une haie d'arbres plurispécifique.

5) SUPPRESSION DU BOCAGE (Vers Kavarda)

 Les parcelles ont été réunies et les talus arasés pour les besoins du tracteur. Une grande parcelle de 7 ha a réuni une dizaine de parcelles anciennes.


Le bocage est une méthode d'aménagement que, dans diverses latitudes, les paysans ont trouvé jadis pour, en pays fortement peuplé, garder les avantages de la forêt tout en la défrichant pour les besoins de la culture. C'est, en quelque sorte, une "forêt linéaire", qui fournit du bois pour le feu (en coupant les branches basses des arbres), éventuellement du bois de construction ou pour l'outillage, des feuilles comme celles du saal (shorea robusta), des fruits sauvages et des produits de cueillette tels que la laque. Les arbres servent d'abri aux oiseaux et aux serpents, prédateurs des ennemis des cultures. Les racines des arbres retiennent la terre des talus et protégent donc contre l'érosion. La présence des arbres régularise le niveau des nappes d'eau du sol, évitant ainsi l'assèchement. Leurs racine font remonter en surface les éléments fertilisants des couches profondes. Pour toutes ces raisons, la meilleure formule de bocage est évidemment la N· 1 (bocage serré plurispécifique: il faudrait le conserver même si l'on agrandit les parcelles), et la pire les N· 3 et 5 à fortiori. Il est à peu près certains que la suppression du bocage dans ces régions risquerait d'entraîner une désertification plus ou moins rapide, que l'on voit apparaître parfois dans le paysage, notamment aux abords des villes et des bourgs, les phénomènes d'érosion chimique par lessivage et de latérisation jouant alors à plein.
On constate que plus les parcelles sont grandes et plus le bocage est lâche, comme s'il y avait une relation entre le mode de culture plus ou moins éloigné de la culture manuelle à la densité du bocage. Celui-ci est menacé par deux tendances, d'une part l'urbanisation, de l'autre la mécanisation. La conservation du bocage devrait être un objectif majeur de politique écologique.

L'habitat est groupé en villages de 500 à 1000 habitants, à maisons jointives le long d'une ou deux rues principales, avec fréquemment une place où se trouvent quelques boutiques, un monument, un petit temple situé souvent au pied d'un arbre sacré (banyan ou pipal). Les maisons sont sans étage, avec une cour intérieure, parfois dotée de grandes dalles de schiste noir, bordées de galeries couvertes. Elles sont crépies au kaolin, le sol couvert d'un enduit lisse très propre, avec des niches dans les murs. Dans la pièce d'entrée se trouve un pilon à riz et la meule à moudre le grain. Les seuils des chambres sont barrés d'une planche de 10 à 20 cm évitant l'entrée des souris. Les murs sont faits de terre compactée avec un léger fruit pour assurer la stabilité de l'ensemble. Les toits sont couverts de tuiles fabriquées localement et ajustées selon deux principaux systèmes (vues en coupe comme ci-dessous).


Le premier correspond à celui que l'on trouve en Italie, le deuxième à celui du Midi de la France, mais ici, les tuiles sont trois à quatre fois plus petites qu'en Europe. Les bords des toits ne sont pas cimentés et il n'y a pas de gouttières, ce qui fait qu'ils apparaissent souvent détériorés. Cet habitat est extraordinairement beau, pratique et salubre. Il serait extrêmement regrettable de le voir disparaître. Il tend cependant à se voir relayer par des maisons de brique cuites, à toits plats bétonnés, d'un style "boîte à chaussures" beaucoup moins agréable. Il devrait pourtant être possible de garder le style ancien en construisant en briques cuites, ce qui présente sans doute un avantage de salubrité par rapport à la terre crue.

 A proximité immédiate de la maison, il y a fréquemment un jardin de 10 à 20 ares, le plus souvent irrigué grâce à un puits à balancier. Ces puits sont maçonnés en briques, formant des cylindres d'environ 2,50 m de haut, de 2 m de diamètre, de plus en plus larges à partir du fond, travail remarquable de qualité et d'efficacité. Les puits que nous avons vus, ont de 5 à 12 m de profondeur. La perche du balancier soutient un bambou auquel est attaché un seau. Comme les entrecoeurs du bambou font environ 20 cm, on peut facilement, en les comptant, estimer la profondeur du puits.

Dans les jardins, nous trouvons du petit haricot, des choux, oignons, pommes de terre, épinard, choux-fleurs, concombres, aubergines, tomates, citronniers et autres arbres fruitiers.

2. Les atouts du milieu rural

Nous avons observé dans l'ensemble un système de culture très perfectionné, avec rotation des cultures selon les trois saisons (ou deux saisons) : une ou deux céréales, puis légumineuse (souvent pois-chiche). Ce système comporte une association de l'agriculture et de l'élevage, ce dernier (vaches et buffles) fournissant la force de travail, une partie de la protéine alimentaire (lait et produits dérivés), le fumier que l'on épand régulièrement sur le champs, le combustible pour les feux (galettes de bouse séchée) et peut-être, hypothèse que je n'ai pas vérifiée, une caisse d'épargne en ce qui concerne les vaches.
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Nous avons observé à Bagamunda, une pratique de gardiennage collectif qui, paraît-il, est généralisée&nbsp: les vaches se rassemblent le matin sur la place devant l'école, où un jeune berger les prend en charge pour les emmener au pâturage (il est payé en nature par son alimentation).
Après la culture, si le sol est libre, la vaine pâture est la règle, les bêtes ont accès à tous les champs et pas seulement ceux de leurs propriétaires.

A raison de 0.25 à 0.35 ha. par personne, ce système agraire devrait assurer une ration alimentaire suffisante. Pourtant, les paysans nous ont dit souvent qu'ils sont obligés d'acheter de la nourriture et, pour cela, d'aller travailler dans des chantiers de travaux publics, voire d'émigrer temporairement loin de chez eux, comme dans un des villages que nous avons visité et où ne restent que les femmes, les enfants et les vieillards. Quelle et la cause de cette incapacité apparente de la terre à nourrir ces hommes ? On nous cite la sécheresse de cette année, mais aussi l'insuffisance de terre pour beaucoup de paysans. Il faut y ajouter l'insécurité de la tenure de la terre par des paysans qui n'ont pas de titre de propriété et peuvent donc se voir expulser par l'Administration pour une raison ou une autre. Enfin, il est probable que la population rurale est encore en train de s'accroître (les maisons en construction et la fabrication de matériaux, briques et tuiles, en sont un signe, en l'absence de chiffres que je n'ai pas), et que, de ce fait, le besoin de nouvelles terres disponibles se fait et se fera sentir.
Quoi qu'il en soit, la vie du peuple des campagnes et plus saine que celle des pauvres des villes dans la promiscuité, la pollution des égouts et de l'eau, avec les problèmes de santé qui en résultent. Limiter au maximum l'exode rural demain, dans ces conditions, devrait constituer un objectif prioritaire.

3. Du bon usage de l'irrigation

La nécessité d'accroître la production, en raison de l'augmentation du nombre de bouches à nourrir d'une part, des sécheresses de l'autre, incite de nombreux paysans à songer à un recours à l'irrigation. Excellente chose, certainement, pourvu qu'elle ne se réalise pas dans le désordre et l'anarchie. Trop de puits dans un même périmètre peuvent conduire à assécher les nappes. Leur appropriation par un seul propriétaire - comme nous l'avons vu à Bagamunda- peut être un facteur supplémentaire d'inégalité : ici un propriétaire a fait forer un puits tubé de 40 m de profondeur, avec pompe électrique (le vendeur de la pompe lui a d'ailleurs vendu avec, semences hybrides de riz et engrais !)  mais le puits s'épuise en 4 heures, ce qui laisse à penser qu'il ne laisse guère de place pour d'autres à proximité. Par ailleurs l'eau est gaspillée&nbsp: elle sert, en saison sèche, à des cultures de riz semé à la volée, de dal, de gombo, alors qu'elle pourrait être utilisée pour du riz repiqué et des cultures maraîchères intensives. Il faut militer pour un règlement collectif de l'usage de l'eau, et même pour un usage collectif des puits. Autrement l'irrigation risque, en se développant rapidement dans l'anarchie, d'accentuer la crise du monde rural.

Et même dans les cas où un usage collectif de l'eau est envisagé, il faut une étude préalable sérieuse dont les résultats sont discutés à fond avec les paysans. Par exemple à Saaledabri, où les paysans nous parlent d'un projet de barrage promis par l'administration, il me semble qu'il serait grave d'Ekta Parishad encourage sans discernement cette revendication. Dans les terrains très plats, en effet, il est difficile qu'un barrage puisse réunir une quantité importante d'eau, puisqu'en saison sèche l'évaporation peut pomper une lame d'eau de 1 m d'épaisseur. Ce qui reste est alors dérisoire (voir schéma ci-dessous).


Barrage dans une vallée étroite à la saison sèche : il reste les 2/3 de l'eau.


Barrage dans un terrain plat à la saison sèche : il ne reste plus que 1/3 de l'eau ou moins.

De plus, les barrages au climat tropical se colmatent rapidement lors des pluies diluviennes lorsque les bassins versants ne sont pas suffisamment boisés. Des solutions comme la construction de diguettes sur les bassins versants sont généralement préférables. Il existe en Inde des organismes capables d'étudier sérieusement ce genre d'aménagement. En tout cas, il faut certainement éviter qu'Ekta Parishad donne l'impression aux paysans d'encourager des projets hasardeux comme cela m'a semblé être plus au moins le cas ici.

4. Le problème foncier

Je pensais trouver en Inde en arrivant un pays rural suroccupé, où pas un acre de terre n'était inexploité. C'est bien loin d'être le cas. Sont délaissées de nombreuses terres appartenant à l'Etat ou aux collectivités locales, ainsi qu'à des propriétaires privés. (dès notre arrivée, Jean Louis a parlé à un Sikh de Raipur qui lui a dit qu'il avait à proximité de la ville des terres inemployées). Cela tient à l'application très molle de la réforme agraire, mais aussi au fait que l'impôt foncier, très bas, n'incite guère les détenteurs de terres inoccupées à les utiliser ou à les louer. Enfin la réforme agraire s'est semble-t-il orientée vers le plafonnement de la propriété et non celui de l'exploitation, ce qui eût sans doute été préférable. Deux orientations complémentaires pourraient être prises pour Ekta Parishad sur ce problème absolument prioritaire.

4.1. Un travail juridique sur les textes régissant la propriété et la réforme agraire pour voir dans quelle mesure ils pourraient être réformés dans le sens d'une limitation de l'exploitation (et non de la propriété), y compris en ce qui concerne les terres de l'Etat et des collectivités locales. D'autre part il faudrait étudier la possibilité de créer des propriétés collectives, groupements fonciers agricoles, pouvant intéresser notamment les communautés villageoises. Il faudrait étudier enfin les formules de location existantes et en proposer éventuellement de nouvelles. Une fois ces recherches faites (pour lesquelles des juristes expérimentés seraient nécessaires), une action politique pour changer les règles actuelles et en inaugurer d'autres serait indispensable.

4.2. Un travail de recensement - en commençant par un périmètre expérimental - des terres incultes, en commençant par celle de l'Etat, suivi d'une action revendicative pour les mettre à la disposition des paysans.

Pour le moment, la formule vers laquelle semble s'orienter le gouvernement du Chattisgarh à la suite des revendications d'Ekta Parishad en faveur des Adivasis est largement illusoire : remise de titres de propriété individuelle à 6.000 familles (alors qu'il en existe environ 600.000)  à ce rythme il faudrait plus de cent ans pour que le droit à la terre commence à être respecté ! Sans parler de toutes les exactions qui peuvent se produire en attendant et du caractère souvent factice de ces titres auxquels aucune terre clairement identifiée ne correspond, comme on l'a vu ailleurs en Inde. De plus ces titres de propriété sont individuels et peuvent donner lieu à des transactions  des chefs de famille peuvent être tentés de les vendre par besoin immédiat d'argent, et ne doutons pas qu'il y aura des candidats pour les acheter en bernant leurs détenteurs. Aussi, dans l'immédiat, une action d'information menée par les animateurs d'Ekta Parishad auprès des paysans récipiendaires me paraît de la plus grande opportunité.


5. Vers un pacte foncier en milieu forestier

5.1. Il ne suffit pas de revendiquer le droit incontestable à la terre des populations forestières,
encore faut-il savoir comment celui-ci peut se matérialiser.

5.2. D'après les enquêtes que nous avons réalisées dans les villages forestiers on peut estimer
le besoin de terre pour satisfaire les besoins alimentaires à 0,25 ha (1/2 acre) par personne, susceptibles de fournir la ration annuelle de riz (250kg) dans l'actuel système alimentaire largement végétarien. Cependant la population forestière s'accroît, probablement à un taux assez rapide et il est prudent de prévoir pour l'avenir une réserve équivalente à cette surface&nbsp. Nous prendrons donc comme norme de besoin par habitant le double, soit 0,50 ha par habitant (un peu plus d'un acre).

5.3. Tentons maintenant d'estimer le besoin en terre des populations forestières (Adivasis).
Selon les statistiques les plus récentes, la population du Chattisghar serait de 20 millions d'hab. dont 38 % d'Adivasis, soit 7,6 millions dont la moitié approximativement, soit 3,8 millions, vivent en forêt. Les besoins s'estimeraient alors à 3,8 millions x 0,50 = 1,9 millions d'hectares soit 19 000 km2.

5.4. Face à ce besoin, la surface forestière actuelle du Chattisgarh est estimée, selon les statistiques les plus récentes, à 59 800 km2 dont 41 900 en forêt dense (72%) et 17 900 en forêt ouverte. Cette surface représente plus du triple des 19 000 km2 précédents, besoins au terme de trente ans des populations forestières. Il est par conséquent absurde de penser que celles-ci elles soient en mesure de détruire rapidement la forêt de par leurs activités agricoles et pastorales. Les activités des sociétés d'exploitation forestière sont probablement beaucoup plus dangereuses pour l'environnement et l'avenir même de la forêt. Sans même parler de considérations éthiques, il est absolument contraire à une bonne gestion de la forêt de limiter l'action des services forestiers à l'égard des populations aux expulsions de paysans Adivasi et à la répression. Il faut au contraire s'orienter vers un pacte agro-sylvo-pastoral entre l'Administration et la population, où les intérêts de tous trouvent leur compte et où les droits et les devoirs de chacun soient respectés.
Il serait donc nécessaire de procéder à un zonage du domaine forestier définissant&nbsp:

a) des zones de mise en défens total interdites au brûlis, à l'agriculture et peut-être aussi au pâturage, comportant toutes les montagnes et pentes à plus de 10% (non-labourables) plus éventuellement quelques-unes des réserves de faune actuellement existantes.

b)des zones à reboiser, en général zones agricoles surexploitées et surpâturées, particulièrement aux abords des villes et gros bourgs, à mettre en défens progressivement et de façon provisoire (jusqu'à ce que les arbres aient poussé) pour une future utilisation pastorale en pâturage sous bois. Les sociétés forestières pourraient être contraintes de contribuer à ce reboisement en compensation de l'exploitation à laquelle elles se livrent.

c) des zones de culture dont la surface ne doit pas être inférieure pour l'ensemble de l'Etat aux 19 000 km2 définis ci-dessus. Cette zone agricole comprendrait la plus grande partie de la forêt ouverte actuelle (17 900 km2), aux abords des villages. Elle serait répartie en parcelles d'environ _ d'hectare (1/2 acre) délimitées comme actuellement par des talus en veillant à ce que ceux-ci soient boisés en plusieurs variétés d'arbres utiles pour le bois de chauffe, l'outillage, la collecte des feuilles, etc (type de bocage n· 1). Des pépinières de ces espèces pourraient être réalisées par les paysans avec l'assistance des services forestiers. La préservation de ce bocage (actuellement existant mais largement dégradé par endroits), indispensable sur le plan de l'environnement à la régulation du plan d'eau et à la reproduction des prédateurs d'insectes, devrait constituer un élément du pacte signé entre l'Administration et les populations.

d) des zones sylvo-pastorales, à prendre sur la forêt dense, disponibles pour le pâturage du bétail, la cueillette des fruits et produits sauvages et la chasse traditionnelle des Adivasis.

5.5. Propriété&nbsp: la population Adivasi actuelle représente environ 600 000 familles. Les titres de propriétés existants sont peu nombreux, et la promesse d'en attribuer 6 000 de plus ne représente pas une forte augmentation par rapport à la sécurité des tenures nécessaire aux paysans. Du reste, il vaudrait mieux profiter du fait que la propriété individuelle n'est pas traditionnelle chez les Adivasis pour attribuer les titres de propriété aux communautés villageoises (selon le principe de Vinoba) plutôt qu'aux individus, évitant par la même les problèmes que peut susciter la transmission de propriété par héritage ou par vente.

5.6.Mise en _uvre d'un tel programme&nbsp: on ne peut évidemment mettre en _uvre un tel programme d'un seul coup sur la totalité de la surface forestière. Il serait bon de choisir une zone expérimentale sur laquelle on réaliserait&nbsp:

a) une cartographie par points des villages avec leur population, d'où seraient déduits les besoins en terre, modulés si nécessaire en fonction de la fertilité et de la pluviométrie.

b) une cartographie, sur la zone expérimentale choisie, de l'occupation actuelle du sol&nbsp: forêt dense, forêt ouverte, autres terres, étangs, avec , en superposition, le régime de propriété particulière ou étatique.

c) à partir de ces éléments et en accord avec les responsables des communautés villageoise on établirait sur la carte un zonage planifié selon les catégories définies ci-dessus.

d) l'opération se terminerait par l'établissement d'un contrat entre l'Administration et les communautés précisant les territoires qui leur sont attribués, leurs obligations, ainsi que celles de l'Administration. Ce contrat délimiterait non seulement les obligations relatives à la terre, mais également la gestion collective des eaux d'irrigation.

En conclusion ,il me semble que Ekta Parishad pourrait faire de la réalisation de ce genre de pacte une de ses revendications essentielles, étant donné l'urgence et l'importance du problème foncier pour les populations Adivasi.

6. Du sucre et des briques

J'ai été frappé, au cours de la réunion avec les représentants de l'administration à Kawarda, des réponses faites en ce qui concerne la comparaison du sucre industriel et du ghur (sucre de fabrication traditionnelle). Tous les arguments sont bons pour liquider la production artisanale, cependant nécessaire dans ce pays pour employer une main-d'_uvre nombreuse et souvent sans travail. On a ainsi liquidé la production artisanale de sandales pour la donner à BATA, celle des tasses de terre cuite pour le "chai" pour la substituer par des gobelets de plastique. On se prépare à liquider celle du ghur pour ouvrir d'énormes usines à sucre comme celle que nous avons rencontrée à l'entrée de Kawarda. Ainsi non seulement l'emploi de ceux qui fabriquent le ghur sera supprimé mais encore l'usine aura tôt fait de créer ses propres plantations de canne pour éviter le ramassage d'une production paysanne dispersée sur un large périmètre. Elle achètera - comme je l'ai vu ailleurs des machines pour ramasser la canne, parce que c'est plus rentable que d'employer beaucoup de travailleurs et que les machines ne peuvent se mettre en grève Et on ne manquera pas de célébrer par des discours officiels comme dans la presse, les emplois créés par cette industrie "&nbspmoderne&nbsp", en oubliant tous ceux qu'elle détruit en nombre infiniment supérieur&nbsp! Faudra-t-il que Gandhi ressuscite pour organiser une "padyatra de sucre" comme il y eût celle du sel ?....
L'activité énorme de fabrication de briques cuites m'a impressionnée, comme du reste l'activité de construction dans tout le pays. Mais là aussi, il serait grave qu'on substitue à ce travail artisanal l'ouverture de briquetteries industrielles, ce qui bien sûr est faisable et sera vraisemblablement envisagé, car il y a un 'marché porteur". En revanche, étudier les briquetteries artisanales à les aider à améliorer leurs méthodes, comme par exemple à s'adapter à la fabrication de briques crues compactées à la presse à main comme nous l'avons vu à Pondichery, permettrait de libérer du moins partiellement ces artisans d'un travail harassant.


7. De l'alcoolisme

Le développement de l'alcoolisme a été maintes fois signalé et je ne suis pas du tout sûr qu'on puisse en venir à bout par des discours, des prescriptions morales, ou encore la préconisation d'une éradication absolue des boissons alcoolisées. Un usage modéré de celles-ci est en effet possible comme cela a existé et existe encore dans mainte civilisation y compris en Inde. L'alcoolisme est, à l'inverse, une maladie et une maladie du déracinement humain. Nous savons qu'en Europe d'abord, puis en maint pays du monde, l'alcoolisme s'est développé en même temps que la révolution industrielle, dont l'alcool - le meilleur euphorisant que l'on ait jamais découvert - a été la drogue. Ce n'est donc pas en attaquant directement la consommation d'alcool qu'on guérira l'alcoolisme, mais en s'attaquant au déracinement, notamment par les actions préconisées ci-dessus. Ceci dit, des actions menées contre une injustice flagrante comme celle qui a été menée par les femmes à Bhagamunda contre un empoisonnement public restent parfaitement justifiées.

8. De la marche

J'ai beaucoup apprécié l'ensemble de cette vie commune de quelques jours avec les membres d'Ekta Parishad, la fraternité joyeuse et sincère que nous avons vécue. J'aurais toute fois aimé qu'il y ait davantage de marche à pied et cela pas seulement par goût personnel pour ce genre d'exercice. La tournée en voiture était quelque fois un peu lourde, car je ne savais plus trop où j'étais, et j'ai eu parfois l'impression qu'on voulait trop en faire en risquant de favoriser le quantitatif au détriment du qualitatif.
L'avantage de la marche est d'être un moyen pauvre qui donc rapproche ceux qui ont des moyens suffisants d'existence de ceux qui ne les ont pas et, par conséquent, doivent marcher à pied. Elle permet de longues séquences de conversation côte à côte, entre deux ou trois personnes, alors qu'en voiture le bruit et les secousses les rendent difficiles. Elle favorise surtout une lente pénétration du paysage par les yeux et par l'intelligence et ainsi une compréhension du travail et de la vie des hommes, indispensables au nécessaire enracinement dans le milieu sur lequel on prétend intervenir.

Peut-être pourrait-en, en complément des marches, organiser pour des groupes restreints, des séjours d'étude approfondie d'un village comme nous l'avons ébauché à Kopekota avec et Christel et Babou. Cela irait dans le sens d'un enracinement dans les réalités des préconisations d'Ekta Parishad. On pourrait - ce n'est pas complètement utopique, puisque je l'ai vu faire voici deux ans au Maroc- associer des membres de l'Administration à de telles sessions de terrain.

François de Ravignan