Du
livre de Mahjid Rahnema Quand la misère chasse la pauvreté
(Fayard/Actes Sud, 2003), il ressort très clairement que
le développement, sous toutes ses formes, y compris son
dernier avatar (durable) n'est pas compatible avec un véritable
renouvellement économique et social qui fasse la place
aux pauvres. L'économie sociale (on pourrait ajouter, pour
faire bonne mesure, et solidaire), dans ses formes les plus courantes,
y apparaît comme complice de ce développement imposé
aux pauvres et qui ne tient compte ni de leur réalité
ni de leurs aspirations. Me revient en mémoire l'exemple
de ces amis éleveurs récemment rencontrés
qui, au début de leur installation agricole il y a vingt
ans, furent poussés par les services de développement
de la Chambre d'Agriculture de l'Aude à élever des
bovins, et qui, résistant aux sirènes du "développement
agricole", se sont maintenus depuis dans un élevage
de chèvres volontairement limité, ce qui leur permet
de vivre d'autres valeurs que celles de la société
dominante, de consacrer du temps à une solidarité
vécue, à l'action syndicale etc Voici ce qu'écrit
Mahjid Rahnema dans le livre précité :
"La société met au point tout un ensemble de
stratégies à caractère social, éducatif,
économique, sanitaire, etc, de mesures de persuasion et
de dissuasion, de programmes de formation, de rééducation
et d'intégration sociale, pour "moderniser" les
pauvres, les transformer en sujets de désirs et de besoins.
L'assistance sociale proprement dite ne sera alors plus considérée
comme la fourniture de bouées de sauvetage elle se sera
transformée en instrument dynamique et préventif
incitant chacun à alimenter la machine productive C'est
à l'`économie sociale' qu'il revient d'avoir jeté
les bases d'un véritable `gouvernement de la pauvreté'
(p 256) Cette économie sociale n'a jamais cherché
à remettre en question le pricipe d'expansion de la production
" (qu'on, en juge par l'exemple de l'évolution des
coopératives agricoles françaises !). "Elle
a pris au contraire très au sérieux les avertissements
de Malthus au sujet de son `paysan irlandais'(cf p 253 : un pauvre
assez semblable à ceux des sociétés vernaculaires,
un archétype humain plutôt menaçant pour l'avenir
de l'économie qui ne semblait aucunement attiré
par la possession d'objets, heureux de son état. Véritable
anti-homo oeconomicus, il représentait une menace permanente
pour la croissance économique) et estimé que ce
dernier ne devait pas être considéré comme
un adversaire du pouvoir, mais comme l'un de ses futurs alliés.
La société avait donc tout intérêt
à prendre soin de lui, à l'éduquer pour en
faire un sujet de désir et de besoins ; pour qu'il intériorise
les nouvelles valeurs et consente de son plein gré à
mettre son travail au service de cette société de
consomation (p 258)". Je pense, en lisant ces lignes, à
l'évolution qui a affecté les paysans français
depuis 1960, et qui en est l'illustration parfaite, jusqu'au désastre
actuel qui en résulte pour beaucoup sinon pour la plupart.
L''Etat providence' apparaît comme l'outil premier de ce
`gouvernement de la pauvreté' : "il prend en charge
la question de la pauvreté Il est infiniment plus préoccupé
de se protéger des pauvres que de leur accorder un statut
de citoyen à part entière, qui pourrait mettre en
cause les structures discriminatoires de la société
(p 261) Les promoteurs des grandes réunions internationales
régulièrement organisées en faveur de l'aide
aux pauvres évitent soigneusement tout débat sur
les causes profoncdes de la misère et de l'injustice. En
effet ils savent pertinnemmment qu`un examen attentif de ces causes
dévoilerait l'imposture perpétuée aujourd'hui
à l'échelle mondiale sous le masque de l'aide "
(p267) L'auteur critique ensuite Stiglitz qui, constatant (dans
la Grande Désillusion que "la mondialisation ça
ne marche pas" n'en propose pas moins des solutions de "chirurgie
esthétique" pour améliorer la situation (p
278). "Aussi le temps est-il venu de voir la vérité
en face : il faut soit se résigner à une version
modernisée de servitude volontaire (le développement
durable par exemple que l'auteur critique à la page précédente)
et accepter toutes les conséquences du nouveau système
de gouvernance que l'économie de marché nous a déjà
imposé, soit nous mettre individuellement et collectivement,
chacun à notre niveau de possibilités, à
la recherche de nouveaux paradigmes . " (p 282).