Note de lecture du livre d'Amartya Sen (prix Nobel d'économie).
Un nouveau modèle économique ; développement, justice, liberté (édition anglaise 1999, sous le titre Development as Freedom) ; éditions Odile Jacob, Paris 2000.
Il m'a été difficile de venir à bout de ce
texte de 350 pages, que j'ai trouvé ennuyeux et redondant,
mais qui n'offre aucune espèce de difficulté de
compréhension. Il m'a paru pourtant important de le lire
puisqu'il est loué par l'etablishment, notamment Kofi Annan
et James Wolfensohn (président de la Banque Mondiale),
qualifié de brillante synthèse d'idées fortes,
et son auteur lui-même de porte-parole inspiré des
pauvres... Economiste indien devenu professeur à Harward
puis à Trinity college de Cambridge, et pourvu par conséquent
de l' aura redoublée d'un représentant du tiers-monde
initié au coeur du temple de l'économie, l'auteur
présente toutes les garanties nécessaires d' un
prêt à penser à succès.
Ce livre vient en effet à point nommé pour donner
un coup de lustrage aux vieilles lunes du développement,
puisque Amartya Sen est l'inventeur (ou un des inventeurs) de
l'IDH (indicateur de développement humain) qui a relayé,
dans nos Etats du Monde le trop trivial PNB, en intégrant
des données telles que l'espérance de vie à
la naissance, les taux d'alphabétisation des adultes et
de scolarisation... On constatera que cette adjonction de données
ne fait que perfectionner un indice de développement, lequel
permet de classer les pays selon un palmarès, dans la plus
pure tradition de W W Rostow (les Etapes de la croissance, Seuil,
1970)). Nous avons déjà abondamment critiqué
cette théorie et l'obsession classificatoire qui l'accompagne,
parce qu'elle ne tient aucun compte de l'histoire, pas plus que
des relations politico-économiques passées et actuelles
entre les nations. Par conséquent, elle ne peut rien expliquer
; pire, elle ne peut qu'obscurcir la réalité. Quoi
qu'il en soit, le souci de l'auteur d'humaniser ledit développement
satisfera le grand public comme les dirigeants, puisqu'il ne remet
pas en question l'orientation générale du système.
On est toutefois quelque peu étonné qu'en 1999,
l'auteur puisse parler de développement comme un étudiant
de première année d'économie, sans se poser
la question de la pertinence de ce concept, ignorant apparemment
les critiques qui y sont aujourd'hui attachées. La thèse
essentielle du livre est que l'expansion des libertés constitue
à la fois la fin première et le moyen principal
du développement (p 46). Certes l'expansion des libertés
devrait être un des objectifs politiques que se propose
l'humanité, mais on ne peut pas dire que ce soit cette
voie qu'ait pris le développement ! Pour ne citer qu'un
seul exemple, les grands barrages avec déplacements de
population participent-ils de cet objectif ? L'auteur doit pourtant
connaître celui de la Narmada qui se situe dans son pays
et qui a fait couler tant d'encre à propos des souffrances
infligées aux populations riveraines, mais il se garde
bien d'en souffler mot... Du reste, si la liberté est non
seulement la source du développement mais aussi son aboutissement,
pourquoi le détour par le développement serait-il
nécessaire ? Pour avoir la liberté, il suffit de
vouloir et faire la liberté !
Le titre anglais du livre, Development as Freedom, est
plus vague que le titre français, qui suggère, par
l'allusion du sous-titre à un modèle économique,
une oeuvre normative. Quoi qu'il en soit, tout au long du livre,
l'ambiguïté est maintenue entre le descriptif et le
normatif, la thèse étant que le développement
est efficace lorsqu'il libère les hommes des pesanteurs
de leur condition, sur le plan de la santé, de la culture,
de l'oppression, mais que ces libérations-là conditionnent
le développement, dont l'essentiel paraît être
pour l'auteur les bienfaits de la croissance et de l'ouverture
au marché mondial auquel tous les peuples sont appelés
: la mondialisation est... une dynamique irrésistible (p
242). Si elle provoque quelques inégalités entre
peuples ou atteintes à l'environnement la réponse
la plus appropriée passe par la recherche des moyens susceptibles
d'amortir les effets destructeurs de la mondialisation sur l'emploi
et les modes de vie traditionnels.
On voudrait bien que soient un peu décrits ces moyens,
mais il ne semble pas que pour l'auteur, ils ressortissent aux
mobilisations citoyennes, que nous croyons seules efficaces en
la matière : car il semble, pour sa part, ne croire qu'à
la vertu des politiques publiques...