Journal de l'été 2003

François de Ravignan



le 24 mai

D
enis Clerc écrit dans sa préface à La faim pourquoi ? : «François De Ravignan est persuadé que le développement à l'occidentale finira par céder le pas en raison de son coût social et écologique. Je ne le crois pas, en raison de la plasticité étonnante du capitalisme, capable de s'adapter à des situations fort différentes. Mais laissons au moins aux paysans du Sud la possibilité d'un choix. Acceptons de donner une chance à l'humanité pauvre pour qu'elle devienne même, qui sait, le lieu où s'expérimente l'avenir de l'humanité». Curieuse contradiction ! J'en déduis que, pour Denis, le capitalisme n'a pas d'avenir pour les paysans pauvres, peut-être pas pour nous d'ailleurs, mais que nous ne sommes pas près d'expérimenter des voies nouvelles. Laisserons-nous aux «pauvres» le soin de définir ces voies nouvelles ? Cela risque de nous coûter très cher.


A vrai dire ce n'est pas le capitalisme qui est en jeu en tant qu'idéologie. Les gens vivent dans une ambiance capitaliste, mais ils ne vivent pas pour le capitalisme, à l'exception de quelques politiciens ou économistes fanatiques. Le capitalisme est plus instrumental qu'idéologique. Les gens vivent ou essaient de survivre dans son ambiance comme au-delà de l'ex rideau de fer ils essayaient de s'accommoder du socialisme. Le problème véritable est l'idéologie matérialiste, selon laquelle plus = mieux, dans laquelle vivaient et vivent encore les uns comme les autres. A cette exigence sociale qu'a véhiculé le capitalisme avec la société industrielle, il répond de moins en moins bien, obligé qu'il est, pour survivre, de produire des objets de plus en plus fragiles et obsolètes, portant en eux leur mort dès leur acquisition et démentant la promesse de prospérité croissante. La lassitude matérielle doit finir par user le système en rendant plus exigeants ceux là même qui en profitent mais s'en satisfont de moins en moins. Aussi la véritable révolution ne sera pas matérielle, mais culturelle et même spirituelle. C'est l'exigence de vraie vie qui abattra le capitalisme et non un autre matérialisme, fût-il dénommé socialisme.

aux Rousses (Jura) le 7 août.

Avec Jean-Marc, nous allons rendre visite à un tavaillonneur (fabricant de bardeaux pour recouvrir murs et toitures à l'ancienne), qui demeure et travaille un peu à l'écart du bourg. Selon un de ses amis qui nous a envoyés chez lui, il dit de lui-même qu'il est "entre le bois du métier et l'écorce de la passion ". Il a entrepris cette spécialité déjà âgé d'une quarantaine d'années et en fait le complément de son activité de charpentier. Les tavaillons sont taillés partiellement à la main par deux apprentis, fils d'agriculteurs tous les deux. L'un d'eux, fort aimable et disert, me dit avoir suivi une école d'agriculture, où on les a surtout dissuadés de continuer le métier paternel. Bien que son père dispose de terres, de bons bâtiments et de 70 vaches, il n'a pas envie de continuer. La cause ? Le surtravail et le bas prix du lait, même transformé en comté par la fruitière locale. Il nous dit que cette situation est générale, que bientôt il n'y aura plus d'agriculteurs et que le tourisme lui-même, dans lequel le pays est fortement orienté, en souffrira nécessairement, le paysage n'étant plus entretenu. Les voisins suisses, de l'autre côté de la frontière, vivent bien avec trois fois moins de bétail. En effet, en montant à la Dôle, la frontière apparaît comme coupée au couteau. Côté français des prés broutés, mais rarement fauchés, pleins de refus. Côté suisse, une vraie pelouse digne d'un jardin anglais. C'est dire sans paroles la triste imbécillité de la politique agricole commune. Et comme on approuve les Suisses de ne pas vouloir être européens à ce prix et de rester - du moins en ce qui concerne leur agriculture - au milieu de l'Europe comme un village d'Astérix !

le 16 août

Le début de l'été a été très agité. D'abord la gay pride de Paris dont je suis vraiment scandalisé qu'elle ait pu rassembler 500.000 personnes alors qu'on n'en trouve si peu pour des causes tellement plus importantes. Silvia est elle-même choquée qu'au forum social de St Denis qui doit se tenir à l'automne, on prévoie de consacrer une séance plénière au mouvement homosexuel, alors que la critique du développement n'aura droit qu'à des travaux d'ateliers ! Je n'ai pas été convaincu par la grève des enseignants, qui ne débouche que sur des revendications d'organisation, alors que la dérive de l'Education nationale est si grave et depuis si longtemps. A la fin d'août, le Larzac sauve quand même l'honneur avec 200.000 visiteurs et un programme, semble-t-il passionnant, selon Jean-Marc et Laurence, qui y sont allés au retour de notre marche, et ont été fortement impressionnés par un exposé sur la grande distribution (Leclerc et compagnie). Un numéro de La Croix critique le fait que, dans ce genre de rassemblement, on n'ait pas d'alternative claire à proposer au système actuel. Patience dans l'azur ! N'a-t-il pas fallu au moins cinquante années pour fabriquer le désastre actuel, dont tout le monde n'est pas encore convaincu qu'il conduit dans des impasses. Il va de soi qu'on n'en sortira pas en quelques mois, même pas sur le plan des idées et des propositions. Je vois dans la période actuelle, dans cette nouveauté de rassemblements nombreux et draînant des foules importantes, le signe d'une demande, qui ne trouvera pas sa réponse immédiatement ni même par la seule vertu de ces rencontres, mais devrait interroger les chercheurs, les intellectuels, les pousser à s'exprimer, à s'engager dans un dialogue avec ce peuple en attente.

le 18 août

Bien peu d'énergie se mobilise pour essayer de faire converger les politiques européennes. Pourtant, dans le domaine de l'éducation, n'aurait-on pas intérêt, en France, avant de tirer à boulets rouges sur la décentralisation, de regarder chez les autres, qui en ont une tradition bien établie comme en Allemagne. Même chose dans le domaine des politiques culturelles, fiscales, de l'environnement, de la défense (on a vu récemment combien on était déficiente la concertation européenne sur ce point). Dans le processus engagé de rattachement à l'Union européenne des dix pays (douze en fait si on compte Chypre et Malte) d'Europe centrale et orientale (PECO), on refait les mêmes erreurs que l'on a toujours faites en matière d'unification européennne, à savoir commencer par l'économique et s'en tenir à l'économique, ce qui est sans doute le plus difficile et le plus hasardeux. Et dans l'économique, commencer par l'agriculture, qui est certainement le secteur le plus vulnérable. Qui donc s'avise du fait que ces pays, qui ne représentent que le tiers de la population des quinze, ont une population active agricole d'un tiers plus nombreuse ( 10 millions contre 7,5) sur une surface utile presque deux fois moindre (60 millions d'hectares contre 140) ? Qui a tiré les leçons sociales de l'intégration du Portugal, de l'Espagne, de la Grèce, de l'Autriche, de la Finlande, de l'Allemagne de l'Est ? Bien des travaux ont montré les difficultés qui en ont résulté. Mais on fait toujours passer comme un dogme que le libre-échange finira non seulement par aplanir toutes les difficultés, mais par entraîner l'intégration politique. Le " doux commerce " de Montesquieu a la vie dure.

Greffeil, le 25 août

La terrible sécheresse de l'été - on parle de milliers de morts en France - sera sans doute bien vite oubliée. Beaucoup se sont demandés si ce n'était pas là par anticipation sur les prudentes prévisions des métérorologistes, le commencement de modifications importantes et durables du climat, dues à la pollution et à l'effet de serre qui en résulte. Jean-Pierre Dupuy m'écrit le 31.08 : " si la pensée d'Illich a aujourd'hui plus de chances d'être entendue, non comme un discours qui amuse la galerie, c'est que nous sommes beaucoup plus près d'une série de catastrophes majeures qui étaient prévisibles et prévues, mais que personne ne prenait vraiment au tragique... La fuite en avant va s'écraser définitivement sur un mur incontournable".


J'ai ici la même difficulté que j'avais rencontrée avec Pierre Thuillier, c'est qu'on ne voit pas le comment de cet écrasement, sinon dans l'exclusion croissante des pauvres. Peut-être pourrait-on à partir de là essayer d'imaginer des scénarios : révolte des pauvres (qui ont pour eux le nombre), terrorisme irréductible, réactions militaires, et ensuite ???... Peut-on lutter pour essayer d'infléchir ce futur ? Je me souviens de la phrase de Robert Buron que j'ai citée à Dupuy : " je suis à peu près sûr que le monde finira en catastrophe, mais comme je n'aime pas les catastrophes, je ferai tout mon possible pour qu'elles n'arrivent pas ". Essayer d'imaginer l'après-développement ou de poser des actes qui préfigurent un après, quelles qu'en soient les ambiguïtés et difficultés, et surtout le caractère apparemment dérisoire, va probablement dans le bon sens. Un ami m'a dit, voici à peu près un an, qu'il était trop tard pour agir de manière efficace. C'est tout à fait possible. Mais de deux choses l'une : ou bien il n'y a pas d'après, et nous sommes tous morts, ce qui arrivera tôt ou tard ; ou bien il y a un après, et il n'est ni trop tôt ni trop tard pour s'y mettre. Mais on sait bien qu'il est difficile de tenir un pari pascalien de ce type ! Ce que je crois au fond, c'est qu'il faut se rendre capable de vivre des temps de catastrophe dans la dignité et la justice, parce que c'est là l'essentiel, et que cela suppose de l'héroïsme. Peut -être que ce que nous faisons dans le sens de la vérité ne nous sert que d'entraînement pour les jours si difficiles qui nous attendent. Et si ce n'était que cela ce ne serait déjà pas si mal.