le 24 mai
Denis
Clerc écrit dans sa préface à La faim
pourquoi ? : «François De Ravignan est persuadé
que le développement à l'occidentale finira par
céder le pas en raison de son coût social et écologique.
Je ne le crois pas, en raison de la plasticité étonnante
du capitalisme, capable de s'adapter à des situations fort
différentes. Mais laissons au moins aux paysans du Sud
la possibilité d'un choix. Acceptons de donner une chance
à l'humanité pauvre pour qu'elle devienne même,
qui sait, le lieu où s'expérimente l'avenir de l'humanité».
Curieuse contradiction ! J'en déduis que, pour Denis, le
capitalisme n'a pas d'avenir pour les paysans pauvres, peut-être
pas pour nous d'ailleurs, mais que nous ne sommes pas près
d'expérimenter des voies nouvelles. Laisserons-nous aux
«pauvres» le soin de définir ces voies nouvelles
? Cela risque de nous coûter très cher.
A vrai dire ce n'est pas le capitalisme qui est en jeu en tant
qu'idéologie. Les gens vivent dans une ambiance capitaliste,
mais ils ne vivent pas pour le capitalisme, à l'exception
de quelques politiciens ou économistes fanatiques. Le capitalisme
est plus instrumental qu'idéologique. Les gens vivent ou
essaient de survivre dans son ambiance comme au-delà de
l'ex rideau de fer ils essayaient de s'accommoder du socialisme.
Le problème véritable est l'idéologie matérialiste,
selon laquelle plus = mieux, dans laquelle vivaient et vivent
encore les uns comme les autres. A cette exigence sociale qu'a
véhiculé le capitalisme avec la société
industrielle, il répond de moins en moins bien, obligé
qu'il est, pour survivre, de produire des objets de plus en plus
fragiles et obsolètes, portant en eux leur mort dès
leur acquisition et démentant la promesse de prospérité
croissante. La lassitude matérielle doit finir par user
le système en rendant plus exigeants ceux là même
qui en profitent mais s'en satisfont de moins en moins. Aussi
la véritable révolution ne sera pas matérielle,
mais culturelle et même spirituelle. C'est l'exigence de
vraie vie qui abattra le capitalisme et non un autre matérialisme,
fût-il dénommé socialisme.
aux Rousses
(Jura) le 7 août.
Avec Jean-Marc, nous allons rendre visite à un tavaillonneur
(fabricant de bardeaux pour recouvrir murs et toitures à
l'ancienne), qui demeure et travaille un peu à l'écart
du bourg. Selon un de ses amis qui nous a envoyés chez
lui, il dit de lui-même qu'il est "entre le bois du
métier et l'écorce de la passion ". Il a entrepris
cette spécialité déjà âgé
d'une quarantaine d'années et en fait le complément
de son activité de charpentier. Les tavaillons sont taillés
partiellement à la main par deux apprentis, fils d'agriculteurs
tous les deux. L'un d'eux, fort aimable et disert, me dit avoir
suivi une école d'agriculture, où on les a surtout
dissuadés de continuer le métier paternel. Bien
que son père dispose de terres, de bons bâtiments
et de 70 vaches, il n'a pas envie de continuer. La cause ? Le
surtravail et le bas prix du lait, même transformé
en comté par la fruitière locale. Il nous dit que
cette situation est générale, que bientôt
il n'y aura plus d'agriculteurs et que le tourisme lui-même,
dans lequel le pays est fortement orienté, en souffrira
nécessairement, le paysage n'étant plus entretenu.
Les voisins suisses, de l'autre côté de la frontière,
vivent bien avec trois fois moins de bétail. En effet,
en montant à la Dôle, la frontière apparaît
comme coupée au couteau. Côté français
des prés broutés, mais rarement fauchés,
pleins de refus. Côté suisse, une vraie pelouse digne
d'un jardin anglais. C'est dire sans paroles la triste imbécillité
de la politique agricole commune. Et comme on approuve les Suisses
de ne pas vouloir être européens à ce prix
et de rester - du moins en ce qui concerne leur agriculture -
au milieu de l'Europe comme un village d'Astérix !
le 16 août
Le début de l'été a été très
agité. D'abord la gay pride de Paris dont je suis
vraiment scandalisé qu'elle ait pu rassembler 500.000 personnes
alors qu'on n'en trouve si peu pour des causes tellement plus
importantes. Silvia est elle-même choquée qu'au forum
social de St Denis qui doit se tenir à l'automne, on prévoie
de consacrer une séance plénière au mouvement
homosexuel, alors que la critique du développement n'aura
droit qu'à des travaux d'ateliers ! Je n'ai pas été
convaincu par la grève des enseignants, qui ne débouche
que sur des revendications d'organisation, alors que la dérive
de l'Education nationale est si grave et depuis si longtemps.
A la fin d'août, le Larzac sauve quand même l'honneur
avec 200.000 visiteurs et un programme, semble-t-il passionnant,
selon Jean-Marc et Laurence, qui y sont allés au retour
de notre marche, et ont été fortement impressionnés
par un exposé sur la grande distribution (Leclerc et compagnie).
Un numéro de La Croix critique le fait que, dans ce genre
de rassemblement, on n'ait pas d'alternative claire à proposer
au système actuel. Patience dans l'azur ! N'a-t-il pas
fallu au moins cinquante années pour fabriquer le désastre
actuel, dont tout le monde n'est pas encore convaincu qu'il conduit
dans des impasses. Il va de soi qu'on n'en sortira pas en quelques
mois, même pas sur le plan des idées et des propositions.
Je vois dans la période actuelle, dans cette nouveauté
de rassemblements nombreux et draînant des foules importantes,
le signe d'une demande, qui ne trouvera pas sa réponse
immédiatement ni même par la seule vertu de ces rencontres,
mais devrait interroger les chercheurs, les intellectuels, les
pousser à s'exprimer, à s'engager dans un dialogue
avec ce peuple en attente.
le 18 août
Bien peu d'énergie se mobilise pour essayer de faire converger
les politiques européennes. Pourtant, dans le domaine de
l'éducation, n'aurait-on pas intérêt, en France,
avant de tirer à boulets rouges sur la décentralisation,
de regarder chez les autres, qui en ont une tradition bien établie
comme en Allemagne. Même chose dans le domaine des politiques
culturelles, fiscales, de l'environnement, de la défense
(on a vu récemment combien on était déficiente
la concertation européenne sur ce point). Dans le processus
engagé de rattachement à l'Union européenne
des dix pays (douze en fait si on compte Chypre et Malte) d'Europe
centrale et orientale (PECO), on refait les mêmes erreurs
que l'on a toujours faites en matière d'unification européennne,
à savoir commencer par l'économique et s'en tenir
à l'économique, ce qui est sans doute le plus difficile
et le plus hasardeux. Et dans l'économique, commencer par
l'agriculture, qui est certainement le secteur le plus vulnérable.
Qui donc s'avise du fait que ces pays, qui ne représentent
que le tiers de la population des quinze, ont une population active
agricole d'un tiers plus nombreuse ( 10 millions contre 7,5) sur
une surface utile presque deux fois moindre (60 millions d'hectares
contre 140) ? Qui a tiré les leçons sociales de
l'intégration du Portugal, de l'Espagne, de la Grèce,
de l'Autriche, de la Finlande, de l'Allemagne de l'Est ? Bien
des travaux ont montré les difficultés qui en ont
résulté. Mais on fait toujours passer comme un dogme
que le libre-échange finira non seulement par aplanir toutes
les difficultés, mais par entraîner l'intégration
politique. Le " doux commerce " de Montesquieu a la
vie dure.
Greffeil,
le 25 août
La terrible sécheresse de l'été - on parle
de milliers de morts en France - sera sans doute bien vite oubliée.
Beaucoup se sont demandés si ce n'était pas là
par anticipation sur les prudentes prévisions des métérorologistes,
le commencement de modifications importantes et durables du climat,
dues à la pollution et à l'effet de serre qui en
résulte. Jean-Pierre Dupuy m'écrit le 31.08 : "
si la pensée d'Illich a aujourd'hui plus de chances d'être
entendue, non comme un discours qui amuse la galerie, c'est que
nous sommes beaucoup plus près d'une série de catastrophes
majeures qui étaient prévisibles et prévues,
mais que personne ne prenait vraiment au tragique... La fuite
en avant va s'écraser définitivement sur un mur
incontournable".
J'ai ici la même difficulté que j'avais rencontrée
avec Pierre Thuillier, c'est qu'on ne voit pas le comment de cet
écrasement, sinon dans l'exclusion croissante des pauvres.
Peut-être pourrait-on à partir de là essayer
d'imaginer des scénarios : révolte des pauvres (qui
ont pour eux le nombre), terrorisme irréductible, réactions
militaires, et ensuite ???... Peut-on lutter pour essayer d'infléchir
ce futur ? Je me souviens de la phrase de Robert Buron que j'ai
citée à Dupuy : " je suis à peu près
sûr que le monde finira en catastrophe, mais comme je n'aime
pas les catastrophes, je ferai tout mon possible pour qu'elles
n'arrivent pas ". Essayer d'imaginer l'après-développement
ou de poser des actes qui préfigurent un après,
quelles qu'en soient les ambiguïtés et difficultés,
et surtout le caractère apparemment dérisoire, va
probablement dans le bon sens. Un ami m'a dit, voici à
peu près un an, qu'il était trop tard pour agir
de manière efficace. C'est tout à fait possible.
Mais de deux choses l'une : ou bien il n'y a pas d'après,
et nous sommes tous morts, ce qui arrivera tôt ou tard ;
ou bien il y a un après, et il n'est ni trop tôt
ni trop tard pour s'y mettre. Mais on sait bien qu'il est difficile
de tenir un pari pascalien de ce type ! Ce que je crois au fond,
c'est qu'il faut se rendre capable de vivre des temps de catastrophe
dans la dignité et la justice, parce que c'est là
l'essentiel, et que cela suppose de l'héroïsme. Peut
-être que ce que nous faisons dans le sens de la vérité
ne nous sert que d'entraînement pour les jours si difficiles
qui nous attendent. Et si ce n'était que cela ce ne serait
déjà pas si mal.