Journal de l'Inde

François de Ravignan

Du samedi 15 février au lundi 10 mars - extraits de mon journal de l'Inde, avec quelques adjonctions a posteriori.

Ce n'est pas très vaste l'Inde, les trois quarts de l'Europe moins la Russie (mais avec deux fois plus d'habitants : un milliard) ; un petit peu plus que les trois pays du Maghreb ; trois fois moins que la Chine ; dix fois moins que l'Afrique, avec une population de 25 % supérieure... Les trois quarts de cette population sont dans les campagnes, ce qui fait quand même 300 millions d'habitants dans les villes, dont cinq (Bombay, Delhi, Calcutta, Chennai (ex Madras) et Hyderabad ont plus de cinq millions d'habitants. Bombay, qui doit être aujourd'hui autour de 17 millions, a triplé en trente ans. Ce que j'ai vu du pays, en quatre régions bien distinctes, Bombay, le Chattisghar, Pondicherry et Hyderabad donne une impression d'unité culturelle plus forte qu'en Europe, en dépit de la diversité des langues.

Dès l'arrivée à l'aéroport de Bombay (récemment rebaptisée Mombay par souci d'authenticité par le gouvernement fédéral actuel à tendance traditionaliste), Gandhi, dont une grande photographie orne une salle de l'aéroport, dans laquelle passent tous ceux qui viennent de l'étranger. Il ne nous quittera pas. Sous la photo, cette parole du Mahatma, en guise de légende :

in the midst of death is life
in the midst of untrust is trust
in the mist of darkness is light."

Après l'avion, les trains. Ils sont très développés en Inde, qui fête le cent-cinquantième anniversaire de son réseau (contemporain donc de celui de la France). Ces trains vont partout, sont relativement à l'heure et comme les distances sont longues, on y dort sur des couchettes, on y mange (le menu du pantry-car ou les beignets et fruits des innombrables colporteurs de couloir, accompagnés de gobelets de tchai (thé au lait - ou plutôt lait au thé - sucré), on y cause avec ses voisins, fort enclins à demander d'où l'on vient et à engager la conversation quand la langue le permet. Les wagons sont larges, relativement confortables, et donnent l'impression d'avoir été fabriqués un par un par des artisans, ce qui est paraît-il le cas. Il y a deux sortes de latrines (c'est le mot consacré ici) dont les portes se font face, libellées respectivement indian style (ce que nous appelons à la turque) et western style ! On peut ouvrir les fenêtres (à condition de ne pas être en classe climatisée, beaucoup moins intéressante), et même les portes, pour regarder le paysage... Victoria station, Vitty pour les habitants de Bombay est une sorte de cathédrale gothique, pourvue d'un choeur (je me demande ce qu'on peut faire d'un choeur dans une gare...) surmontée d'un dôme terminé par une statue que je n'ai pu identifier. Illuminée le soir, Vitty fait grande impression. Mais drôle d'idée quand même que de faire un pastiche gothique sous les tropiques !

Sortir d'une aussi grande ville demande au moins une heure dans laquelle on traverse des bidonvilles et des zones urbanisées. Le train nous emporte vers l'est nord-est, en direction de Calcutta et, à peu près aux deux tiers de la distance entre les deux villes, nous atteindrons Raipur, notre première destination, tard dans la nuit. Nous ne verrons guère, d'un bout à l'autre de cette traversée de dix-huit heures et dans les jours qui suivent, qu'un plat pays, souvent granitique, à peine modelé par quelques colllines et les vallées de quelques grands fleuves, impressionnants de largeur, mais presque dépourvus d'eau en cette saison, avec des cultures maraîchères de décrue dans le lit secondaire. Le paysage est plutôt grisâtre avec, parfois la note rouge d'un arbre fleuri ; mais - nous le verrons par la suite - ce sont surtout les gens, les femmes en particulier qui, ici, mettent de la couleur dans l'environnement. Dans la campagne, ce qui me surprend d'abord, c'est l'importance des espaces libres, alors que la moyenne des exploitations serait ici de un hectare ; terres d'Etat paraît-il... Du train, on aperçoit beaucoup de petites parcelles de quelques ares, travaillées à la main ; d'autres avoisinant le quart d'hectare sont travaillées en culture attelée. De toute la journée en train - et pourtant je n'ai guère quitté la fenêtre - je ne verrai que deux tracteurs : tant mieux pour les petits paysans, car tracteur est synonyme de concentration agraire : nous l'avons bien vu en Europe... Quand le climat local est suffisamment favorable, on peut faire trois récoltes par an : le karif, entre juillet et septembre, au temps de la mousson, est le temps du riz. Pendant l'hiver, d'octobre à janvier, on cultive du blé ; c'est le rabi. Enfin, pendant la saison sèche, de février à juillet, le zaïd comporte généralement des oignons, des pois chiches. En marge de ce schéma général, de larges variations. Quand elle est possible, et c'est fréquent, l'irrigation fait merveille. Nous traversons tour à tour une région couverte de grandes parcelles de vigne à raisin de table ; puis une autre région où la culture du coton (toujours complanté de légumineuses alimentaires) est partout présente. Aux abords des villes secondaires traversées, le bidonville est de rigueur. Il y a aussi, en pleine campagne, des familles qui campent sous des tentes de fortune en plastique bleu. On me dit que ce sont des nomades, qui viennent des régions du nord pour des travaux temporaires, travaux publics ou fabrication de briques cuites, car on construit beaucoup en Inde et des fours à briques (et tuiles) se voient partout, constructions circulaires, style tour de Babel qu'on bourre de bale de riz avant d'y mettre le feu.

Raipur, une petite ville qui a grandi beaucoup et trop vite, est devenue en quelques années un grand centre industriel, avec douze cimenteries, deux aciéries et une pollution atmosphérique à couper au couteau. Elle a encore quelques aspects villageois avec des maisons sans étage, d'où émergent des fers à béton pour une éventuelle prolongation, des boutiques et, de place en place un arbre sacré, banyan ou encore pipal (ficus religiosa) qui surmonte un petit temple... L'Inde est devenue un grand pays industriel, qui fabrique tout, depuis les assiettes jusqu'aux voitures en passant par les vélos, qui a la bombe atomique et des centrales nucléaires hélas, mais n'a pu intégrer dans son économie une population marginale qu'on estime au quart du total. L'actuelle évolution mondialiste avec une croissance de la population qui se poursuit, bien que ralentie, risque fort d'aggraver cette situation déjà très tendue (il y a des guérillas dans plusieurs régions)... Raipur est la capitale de ce nouvel Etat créé voici trois ans aux dépens du Madhya Pradesh et que l'on nomme le Chhattisgarh. Le prétexte de cette création est que cet Etat est largement forestier, pourvu de nombreuses matières premières minérales (charbon, diamant, minerais divers), que les forêts sont peuplées de populations tribales pauvres (Adivasi) et que ces richesses devraient leur profiter en priorité. Apparemment, ce n'est pas dans ce sens que vont les choses. Une loi fédérale de 2002 permet en effet d'expulser des zones forestières toutes les familles qui ne disposent pas de titre de propriété. Les Adivasi qui sont là depuis des millénaires, mais n'ont, sauf exception, pas reçu ce titre distribué avec parcimonie par l'Etat, peuvent donc, aux termes d'une loi scélérate, être soumis à l'expulsion.

Le jour même de notre arrivée, nous apprenons qu'une opération a été menée six jours auparavant par les services forestiers appuyés par la police ; des maisons ont été abattues, un Adivasi a été tué. La marche qui a commencé début février, organisée par le mouvement Ekta Parishad en Chhattisgarh pour les droits des Adivasi - et à laquelle nous avons été invités, c'est le but même de notre voyage - en prend une tout autre dimension : devant les marches, meetings de protestations, et même jeûne d'un des principaux animateurs, sans parler des milliers de lettres venues auparavant d'Europe, le gouvernement cède : il renonce aux expulsions, promet 6.000 titres de propriété (ce qui, soit dit en passant, est peu face aux 600.000 familles d'Adivasi de l'Etat), indemnise la veuve et les enfants... La marche cède le pas à des meetings d'information dans un maximum de villages - où peuvent se rassembler plus de 2 000 personnes - durant toute une semaine. Une session d'animateurs de trois jours lui fera suite, à laquelle nous (c'est à dire une quinzaine d'Européens, de nationalité allemande, suisse, française, britannique) participons dans le centre d'Ekta Parishad de Tilda, localité située à une cinquantaine de kilomètres de Raipur. Ici, tout le monde participe aux travaux ménagers, lave son linge, vit ensemble, dans une atmosphère simple, vivante et gaie, selon la pratique des ashrams gandhiens que nous connaissons dans les communautés de l'Arche, en France.

Le jour suivant notre arrivée nous rejoignons Pandaria, petite ville au nord de Raipur, où sont arrivés les marcheurs, parmi lesquelles une bonne majorité d'Adivasi. Nous trouvons tout ce monde assis en tailleur, par terre, selon des lignes courbes, en train de dîner très silencieusement devant leurs assiettes de feuilles. De grandes marmites de riz circulent, de plus petites avec la sauce... Le lendemain, la marche s'ébranle, après une grosse pluie qui a rafraîchi l'atmosphère. Nos frères Adivasi marchent vite et nous avons parfois peine à les suivre, bien qu'ils marchent pieds nus sur le goudron. Ils sont petits, très menus, vêtus de pagnes noués autour des jambes (le célèbre vêtement que portait Gandhi à la fin de sa vie), de gilets sans manches, coiffés de petits turbans qui laissent échapper une mèche frisée sur l'épaule gauche, avec souvent des anneaux dans les oreilles. Certains ont de grands arcs sur l'épaule avec de longues flèches ; d'autres des arcs courts à deux cordes, qui servent dit-on à lancer des pierres ; d'autres enfin un bâton, où s'accroche souvent un sac à deux anses. Les femmes ont de belles ceintures de métal autour des reins, des pagnes colorés... Cette marche, puis les divers séjours dans les villages me permettent d'avoir une idée assez précise de l'agriculture locale et de ses capacités. Si quelques Adivasi pratiquent encore l'agriculture sur brûlis, la plupart, vivant dans les villages, ont adopté le système agraire très perfectionné des sédentaires : bocage de culture permanente créé aux dépens de la forêt, rotation des cultures, apports de fumier, cette agriuculture étant associée à l'élevage (moutons et chèvres, quelques porcs, buffles pour la traction, grands troupeaux de vaches avec gardiennage collectif. Les outils ne manquent pas, charrettes à deux roues notamment construites de façon admirable. L'habitat n'est pas en reste avec de maisons de terres compactée, à cour intérieure couverte d'un enduit très lisse et propre, toits de tuiles... A noter que ces villages d'habitat groupé sont le plus souvent électrifiés et pourvus d'eau potable grâce à des pompes à membrane d'un modèle solide, car nous n'en avons jamais vu en panne.

Tant dans les villages où nous sommes reçus que plus tard à Tilda, dans l'ashram d'Ekta Parishad, la nourriture est servie dans des assiettes faites en feuilles de saal, cousues ensemble par des brindilles. Pas facile pour un Européen non entraîné de s'asseoir en tailleur avec son assiette devant les genoux, encore moins de ne pas en mettre partout en mangeant. Car on mange avec la main droite, après l'avoir lavée sous un filet d'eau. Voilà qui simplifie la vaisselle, sinon celle de la cuisine, car il faut de nombreuses marmites et gamelles pour cuire un repas : pains plats, dont il existe quatre sortes roti (cuit dans un four de terre), paper (un genre de crêpe très légère, frite dans l'huile), puri (une galette frite à l'huile, un peu caoutchouteux quelquefois, celui que j'aime le moins), chapati (le plus courant, qui sert à attraper la nourriture en la pinçant entre deux doigts) ; en général, plusieurs sauces plus ou moins liquides accompagnent ces plats : toujours le dal, ou sauce de lentilles, parfois ragoût de légumes, yaourt, disposés dans de petites coupes, ainsi que des oignons rouges crus en tranches, un morceau de citron et parfois, ô délice, un morceau de gur, ou sucre de canne brut, de fabrication paysanne. Les huiles les plus communément utilisées sont celles de moutarde, et de coprah dans le sud. Tout cela excellent et sain, léger et digeste. Du côté de Pondicherry, on sert la nourriture sur des morceaux de feuilles de bananier, ce qui est très joli et très agréable ; le poisson y est largement consommé. Cependant, partout, la nourriture végétarienne semble très fréquente, et les restaurants qui la servent semblent, avec succès, en faire un facteur d'attraction du public, au moins dans les régions que nous avons fréquentées.

 

T W Schultz, économiste US et prix Nobel, a reconnu dans Transforming traditional agriculture, les qualités performantes des systèmes agraires indiens. Mais il en a conclu qu'ils ne pouvaient pas évoluer davantage (traditional agriculture employing only the factors of production as his disposal is incapable of groth except at high cost), et qu'il fallait les relayer par l'introduction du potentiel industriel (semences sélectionnées, engrais, pesticides) pour accroître la production, réflexion qui est à la source des révolutions vertes (green revolution) introduites en diverses régions de l'Inde avec les résultats que l'on sait, notamment sur le plan de la concentration agraire ; elle a permis en effet aux gros agriculteurs d'étendre leurs exploitations en absorbant celles des petits, éliminés par la concurrence liée à la baisse des prix agricoles provoquée par l'accroissement de la production. T W Schultz n'a su voir qu'un problème technique là où il y a d'abord une question d'inégalité : beaucoup de paysans - si ce n'est la plupart - manquent de terres, ou n'ont pas de sécurité sur les terres qu'ils occupent sans titre officiel de propriété. En même temps, des terres appartenant à l'Etat ou à des propriétaires particuliers, restent incultes ; l'impôt foncier, très bas, n'incite guère à les mettre en culture. La réforme agraire a limité la propriété à 28-30 acres selon les Etats (13 à 14 hectares), mais elle n'est pas appliquée ici avec rigueur comme elle l'a été dans le Kerala ou le Bengale occidental. De plus, on est en droit de s'interroger sur l'efficacité d'une réforme agraire qui limite la propriété et non la dimension des exploitations. Enfin, cette polarisation sur la propriété individuelle, héritée de l'Occident, n'est sans doute pas la meilleure orientation possible, alors que des formes de gestion collective ont semble-t-il existé dans le passé et avaient été remises en vigueur notamment à l'instigation de Vinoba, disciple de Gandhi. Il y aurait là tout un chantier de réflexion à ouvrir, que nous n'avons pu qu'effleurer.

Le professeur Swaminatham, qui a été en Inde un des promoteurs de ladite révolution, a aujourd'hui fait lui-même sa propre révolution intellectuelle, introduisant un jeu de mots sur la gree revolution (révolution de la cupidité) dans laquelle s'est enlisée la green revolution. Il a contribué à fonder, à Pillavarkupam (12 km de Pondicherry), un centre de promotion paysanne utilisant les techniques biologiques et intéressant 19 villages, dont la visite, quelques jours après la session de Tilda, nous a vivement intéressés. Nous y avons une fois de plus constaté que nous avons beaucoup à apprendre des ONG indiennes. D'une part elles ne sont pas aidées, à la différence des nôtres, par les gouvernements, sinon par des associations amies étrangères, ce qui ne les empêche pas d'avoir des animateurs (400 pour Ekta Parishad), souvent très peu rémunérés, mais soutenus par les cotisations des adhérents, paysans cependant souvent sans le sou. Ce que nous avons vu des méthodes employées est également édifiant : commencer par constituer des groupes qui sont les interlocuteurs des animateurs (et non des individus comme le plus souvent chez nous) ; aider ces groupes à réaliser ce qu'ils demandent (et non pas leur proposer d'emblée des opérations) ; les faire se rencontrer entre eux ; utiliser au maximum des méthodes intégrées dans la culture locale : théâtre, chant...

 

Des castes, je n'ai pas vu grand'chose. Il est vrai que nous avons passé le plus clair de notre temps avec des gens hors-caste (les Adivasi) ou d'autres qui les récusaient (les membres d'Ekta Parishad). La seule chose que j'aie remarqué, c'est que, quand on demande un verre ou un café dans un restaurant, celui à qui on le demande va le commander à quelqu'un d'autre et parfois de là à d'autres en cascade. On constate aussi que les règlements sont extrêmement stricts et considérés comme infrangibles : il est hors de question de les tourner ou de les discuter, et ça se dit tout tranquillement : par exemple, il est absurde de mettre un cadenas (très facile à ouvrir) à un bagage qu'on laisse en consigne ; mais pas de cadenas, si inutile qu'il soit, pas de cantine ! on vous l'explique avec beaucoup de flegme. Selon un auteur que j'ai lu à Pondichéry, ce système hiérarchique, où chacun sait stritement, absolument, ses droits et ses devoirs, aurait été un moyen de résister, de par une solidité sociale exceptionnelle, aux invasions qui ont tout au long de l'histoire menacé l'Inde... Il en résulte une certaine contrainte, peu sensible au premier abord, mais d'autant plus lourde qu'elle est insidieuse et qu'on la ressent progressivement comme quelque chose d'absolu et inentamable : chacun est et doit être à sa place et y rester. Or on ne résoud aucun problème dans la vie en laissant les choses et les gens à leur place ; à la rigueur, on peut occulter les difficultés, mais c'est tout. C'est peut-être une des raisons - avec l'absence de leurs références habituelles - pour lesquelles les Européens de passage en Inde ressentent eux-mêmes plus lourdement le poids de leurs difficultés relationnelles (cf le livre Les fous de l'Inde)... Je trouve dans Alternatives internationales du mois de mars, le compte-rendu d'un livre fait par un intouchable sur l'histoire de ses parents et la résistance qu'ils ont dû mener pour ne pas céder au système. La fin de l'article laisse pourtant rêveur : ses fils (ceux du héros du livre, dont l'auteur) ne le décevront pas : l'aîné finira haut-fonctionnaire et le cadet - l'auteur - au FMI. N'est-ce pas échapper à un système de castes pour s'intégrer à un autre ? Mais ne peut-on pas comparer cela à l'"ascenseur social" cher à notre Education nationale, par lequel la revendication d'égalité aboutit au droit de devenir inégal ?

 

Religions ; d'elles non plus, je n'ai pas su grand'chose, sinon le témoignage d'une grande piété et aptitude à la prière, quelles que soient les religions. Dans notre hôtel, à Raipur, le premier matin de notre arrivée, une session de cadres supérieurs a lieu ; elle commence par une prière chantée, sur une très belle mélodie d'ailleurs. La cathédrale de Pondicherry est fréquentée en dehors des offices par des gens qui prient longuement, de même que les temples qu'on trouve un peu partout. Dans sa jeep, avant le départ du matin, notre chauffeur allume des bâtons d'encens devant les effigies des dieux et se recueille. Pourtant ces dieux grimaçants et peinturlurés ne me disent rien de la divinité unique à laquelle - me dit-on -les hindous se réfèrent à travers leur médiation. Je comprends ceux qui - comme Raja - se disent athées ! Pourtant, dans l'ashram où se rassemblent les animateurs de son mouvement, à Tilda, ceux-ci chantent ensemble le matin (ce n'est peut-être pas une prière mais c'en est assez proche dans l'apparence) et prient avant le repas - om shanti...- . Pour ma part, je suis surtout sensible à l'évangile en actes que j'ai vu dans le partage du repas des Adivasi, le premier soir, une réactualisation de la multiplication des pains. Et aussi, lors d'un jeu scénique où un acteur, figurant un Adivasi se faisait tourner en dérision par un fonctionnaire : comment ne pas penser à l'ecce homo ?

 

Gandhi à l'arrivée, Ghandi au départ : Mani Bhavan est, non loin de la côte, dans un vieux quartier de Bombay , une villa où Gandhi séjournait lorsqu'il venait dans cette ville entre 1917 et 1934. Il y fut arrêté en janvier 1932. On y voit sa chambre au premier étage, donnant sur la rue, conservée telle qu'elle était de son vivant et émouvante dans sa nudité, des photographies, des portraits, des lettres dont une étonnante lettre à Hitler datée du 21 juillet 1939, où Gandhi, après avoir signalé que de nombreux amis l'ont incité à l'écrire, déclare : ...il est tout à fait clair que vous êtes aujourd'hui la seule personne dans le monde qui puisse empêcher une guerre, laquelle peut réduire l'humanité à l'état sauvage. Payerez-vous un tel prix en vue de votre objectif, quand bien même celui-ci vous paraîtrait de la plus haute importance ? Ecouterez-vous l'appel de quelqu'un qui a délibérément évité les méthodes guerrières, non sans de considérables succès ? Quoi qu'il en soit, j'anticipe sur votre pardon, si j'ai commis une erreur en vous écrivant. Je demeure votre sincère ami... Et ces paroles qui commentent l'image du bûcher funéraire : Conduis-moi de l'irréel au Réel, de l'obscurité à la lumière, de la mort à l'immortalité... Enfin, au retour à Toulouse, Habib m'accueille en me parlant d'emblée de Gandhi ; je lui ai donné aussitôt une petite cuillère de bois, tout à fait semblable à celle que j'avais vue à Mani Bhavan et qui servait à Gandhi. Dans son bureau, quelques jours après, je découvre un portrait de Gandhi avec ces mots : la vraie démocratie ne viendra pas de la prise de pouvoir par quelques-uns, mais du pouvoir que tous auront un jour de s'opposer aux abus de l'autorité.