L'année
s'achève sans que personne, à notre connaissance,
n'ait rappelé qu'il y a trente ans mourait en exil à
Paris celui qui fut un pionnier de la réflexion et de l'action
contre la faim dans le monde : Josué de Castro. Il fut
le premier auteur important qui, dès l'époque de
la deuxième guerre mondiale, ait non seulement attiré
l'attention d'un très vaste public sur la faim comme problème
politique prioritaire, mais lui ait consacré son existence.
On peut ainsi le considérer comme l'aîné d'une
génération de grands chercheurs publicistes tels
que René Dumont, Louis-Joseph Lebret, Suzan George, Frances
Moore-Lappé Les oeuvres de Josué de Castro, traduites
dans vingt-quatre langues, ont été constamment rééditées.
Mais ce rappel n'aurait pas d'intérêt s'il ne s'accompagnait
de quelques leçons à recevoir dans notre présent
d'aujourd' hui.
Revoir
sa géographie
Mais d'abord, qui est Josué de Castro ? Brésilien,
né au Pernambouc, docteur en médecine à 21
ans, il devient professeur de physiologie à Recife en 1932,
où il réalise, en 1933, une première enquête
sur les conditions de vie des ouvriers. Il enseigne ensuite à
Rio-de-Janeiro. De 1939 à à 1941, il organise le
Service central d'Alimentation du Brésil et devient Directeur
de l'Institut de Nutrition de l'Université du Brésil
en 1946. Pendant la deuxième guerre mondiale, et l'immédiat
après-guerre, il est invité par plusieurs gouvernements
: Argentine, USA, République Dominicaine, Mexique, France,
pour étudier les problèmes nutritionnels locaux.
Délégué du Brésil à la Conférence
de la FAO à Genève en 1947, il devient Président
de cette organisation de 1952 à 1956, lui donnnant une
crédibilité qu'elle n'a pas retrouvée depuis.
Il avait déjà publié auparavant, à
partir de ses expériences brésiliennes, la Géographie
de la Faim, mais c'est au cours de cette période qu'il
publie la Géopolitique de la Faim, illustration, à
partir de ses innombrables expériences, rencontres, lectures,
d'une pensée qui désormais cherche à se généraliser
. Privé de ses droits civiques au Brésil après
le coup d'Etat de 1964, il choisit de s'exiler à Paris
où, entre autres choses, il enseigne à Vincennes.
Qu'est-ce que la faim pour Josué de Castro ? Son apport
esentiel et vraiment nouveau pour l'époque a été
de démontrer que la faim des hommes est moins conditionnée
par des facteurs géographiques que sociaux et économiques.
Elle est un phénomène artificiel créé
par l'homme : " il ne suffit pas de produire des aliments,
il faut encore qu'ils puissent être achetés et consommés
par les groupes humains qui en ont besoin ". Le souci que
tous travaillent pour que tous soient nourris est constamment
présent à sa pensée, et l'incite parfois
à préconiser des mesures protectionnistes : "
si le Nordeste ou plutôt l'ensemble du Nord (du Brésil)
plaidait pour une politique commerciale de prix et de crédit
qui n'avantage pas injustement l'économie d'autres régions
du pays, son économie se développerait beaucoup
plus rapidement qu'à travers des crédits budgétaires
limités ". Un tel propos contraste curieusement avec
des positions libérales affirmant par exemple que, la faim
étant souvent liée à une mauvaise répartition
des aliments produits, due à la présence de frontières
entre les Etats, il faudrait abolir celles-ci ou avec un idéalisme
du " développement " qui s'explique dans l'ambiance
optimiste de l'après-guerre : " il est parfaitement
possible de passer d'une économie coloniale à une
économie mondiale de coopération, de réciprocité
d'intérêts, sans provoquer la faillite des métropoles
colonisatrices "
Voir grand
Plus de productivité, mais surtout mieux répartie
- " il faut travailler à rendre productifs tous les
hommes qui vivent à la surface de la terre " - telle
est la voie préconisée, à l'écart
des tentations malthusiennes " le monde ne trouvera pas le
chemin de son salut en s'efforçant d'éliminer les
excédents de population ou en contrôlant les naissances
comme le prescrivent les néo-malthusiens ; le malthusianisme
consiste à rendre responsables de la faim les affamés
eux-mêmes ", alors que " c'est la faim qui est
cause de la surpopulation et non l'inverse ". L'essentiel
est sans doute ici l'indéfectible souci des pauvres, qui
s'accompagne d'une indéracinable foi dans l'homme, bien
éloignés de tout esprit technocrate. Et même
si Josué de Castro homme de son temps- ne récuse
pas l'usage des techniques les plus modernes, il lui arrive de
s'en méfier, ou encore de contester le scientisme ambiant
: " les naturalistes d'aujourd'hui appliquent leur curiosité
non pas à voir comment vivent les êtres vivants,
mais comment ces êtres vivants se comportent en face des
tests compliqués de leurs laboratoires ".
Du reste il ne cache pas ses sympathies
pour Albert Howard, savant anglais qui, dès 1943, conteste
l'emploi des engrais pour une bonne conservation des sols, un
des pères de l'agriculture biologique
" Les grandes découvertes du XXe siècle, persiflait
Josué de Castro ont été la faim et la bombe
atomique ". Et, s'il espérait que la prise de conscience
de ces réalités transformerait la pensée
politique, il ne se faisait guère d'illusions sur les risques
que l'on prenait à ne pas les combattre. Par ailleurs,
à l'inverse de beaucoup d'experts qui se rengorgeaient
de la croissance brésilienne des années soixante,
il en a prévu l'impasse : un retard de l'économie
rurale, responsable de la récession industrielle, pour
n'avoir pas permis le développement du marché intérieur,
de sorte que le bond en avant s'est tranformé en saut dans
l'abîme.
Un des derniers chapitres de la Géopolitique, consacré
à l'Europe affamée de la deuxième guerre
mondiale, nous rappelle enfin opportunément qu'aucune situation
n'est acquise, et qu'ici aussi la question de la faim peut se
poser, comme c'est le cas aujourd'hui en Europe même, en
relation avec la privation de travail, les guerres ou les désordres
sociaux. En ces temps où cherche à s'imposer une
" pensée unique ", il importe de rappeler, avec
Josué de Castro que nous avons constamment et dans les
faits à " substituer l'homme, être social, à
l'homme économique ". Par conséquent à
ne pas nous contenter de comparaisons, de performances nationales,
de conjonctures favorables à court terme, d'espérances
fondées sur des concertations mondiales, nécessaires
certes mais toujours partielles, moins encore de repli sur des
particularismes. A voir grand, large et loin
1 Josué de Castro, Géographie de la Faim, Le
dilemme brésilien : pain ou acier, coll. Esprit, "
Frontière ouverte ", Seuil, Paris 1964 ; Géoppolitique
de la Faim, les Editions ouvrières, Paris, 1965 (à
ne pas confondre avec les rapports annuels d'AIF publiés
sous ce même titre au PUF en 1999 et 2000).