Un pionnier du monde de la faim
Josué de Castro (1908-1973)

François de Ravignan



L'année s'achève sans que personne, à notre connaissance, n'ait rappelé qu'il y a trente ans mourait en exil à Paris celui qui fut un pionnier de la réflexion et de l'action contre la faim dans le monde : Josué de Castro. Il fut le premier auteur important qui, dès l'époque de la deuxième guerre mondiale, ait non seulement attiré l'attention d'un très vaste public sur la faim comme problème politique prioritaire, mais lui ait consacré son existence. On peut ainsi le considérer comme l'aîné d'une génération de grands chercheurs publicistes tels que René Dumont, Louis-Joseph Lebret, Suzan George, Frances Moore-Lappé Les oeuvres de Josué de Castro, traduites dans vingt-quatre langues, ont été constamment rééditées. Mais ce rappel n'aurait pas d'intérêt s'il ne s'accompagnait de quelques leçons à recevoir dans notre présent d'aujourd' hui.

Revoir sa géographie

Mais d'abord, qui est Josué de Castro ? Brésilien, né au Pernambouc, docteur en médecine à 21 ans, il devient professeur de physiologie à Recife en 1932, où il réalise, en 1933, une première enquête sur les conditions de vie des ouvriers. Il enseigne ensuite à Rio-de-Janeiro. De 1939 à à 1941, il organise le Service central d'Alimentation du Brésil et devient Directeur de l'Institut de Nutrition de l'Université du Brésil en 1946. Pendant la deuxième guerre mondiale, et l'immédiat après-guerre, il est invité par plusieurs gouvernements : Argentine, USA, République Dominicaine, Mexique, France, pour étudier les problèmes nutritionnels locaux. Délégué du Brésil à la Conférence de la FAO à Genève en 1947, il devient Président de cette organisation de 1952 à 1956, lui donnnant une crédibilité qu'elle n'a pas retrouvée depuis. Il avait déjà publié auparavant, à partir de ses expériences brésiliennes, la Géographie de la Faim, mais c'est au cours de cette période qu'il publie la Géopolitique de la Faim, illustration, à partir de ses innombrables expériences, rencontres, lectures, d'une pensée qui désormais cherche à se généraliser . Privé de ses droits civiques au Brésil après le coup d'Etat de 1964, il choisit de s'exiler à Paris où, entre autres choses, il enseigne à Vincennes.


Qu'est-ce que la faim pour Josué de Castro ? Son apport esentiel et vraiment nouveau pour l'époque a été de démontrer que la faim des hommes est moins conditionnée par des facteurs géographiques que sociaux et économiques. Elle est un phénomène artificiel créé par l'homme : " il ne suffit pas de produire des aliments, il faut encore qu'ils puissent être achetés et consommés par les groupes humains qui en ont besoin ". Le souci que tous travaillent pour que tous soient nourris est constamment présent à sa pensée, et l'incite parfois à préconiser des mesures protectionnistes : " si le Nordeste ou plutôt l'ensemble du Nord (du Brésil) plaidait pour une politique commerciale de prix et de crédit qui n'avantage pas injustement l'économie d'autres régions du pays, son économie se développerait beaucoup plus rapidement qu'à travers des crédits budgétaires limités ". Un tel propos contraste curieusement avec des positions libérales affirmant par exemple que, la faim étant souvent liée à une mauvaise répartition des aliments produits, due à la présence de frontières entre les Etats, il faudrait abolir celles-ci ou avec un idéalisme du " développement " qui s'explique dans l'ambiance optimiste de l'après-guerre : " il est parfaitement possible de passer d'une économie coloniale à une économie mondiale de coopération, de réciprocité d'intérêts, sans provoquer la faillite des métropoles colonisatrices "

Voir grand

Plus de productivité, mais surtout mieux répartie - " il faut travailler à rendre productifs tous les hommes qui vivent à la surface de la terre " - telle est la voie préconisée, à l'écart des tentations malthusiennes " le monde ne trouvera pas le chemin de son salut en s'efforçant d'éliminer les excédents de population ou en contrôlant les naissances comme le prescrivent les néo-malthusiens ; le malthusianisme consiste à rendre responsables de la faim les affamés eux-mêmes ", alors que " c'est la faim qui est cause de la surpopulation et non l'inverse ". L'essentiel est sans doute ici l'indéfectible souci des pauvres, qui s'accompagne d'une indéracinable foi dans l'homme, bien éloignés de tout esprit technocrate. Et même si Josué de Castro homme de son temps- ne récuse pas l'usage des techniques les plus modernes, il lui arrive de s'en méfier, ou encore de contester le scientisme ambiant : " les naturalistes d'aujourd'hui appliquent leur curiosité non pas à voir comment vivent les êtres vivants, mais comment ces êtres vivants se comportent en face des tests compliqués de leurs laboratoires ".

Du reste il ne cache pas ses sympathies pour Albert Howard, savant anglais qui, dès 1943, conteste l'emploi des engrais pour une bonne conservation des sols, un des pères de l'agriculture biologique
" Les grandes découvertes du XXe siècle, persiflait Josué de Castro ont été la faim et la bombe atomique ". Et, s'il espérait que la prise de conscience de ces réalités transformerait la pensée politique, il ne se faisait guère d'illusions sur les risques que l'on prenait à ne pas les combattre. Par ailleurs, à l'inverse de beaucoup d'experts qui se rengorgeaient de la croissance brésilienne des années soixante, il en a prévu l'impasse : un retard de l'économie rurale, responsable de la récession industrielle, pour n'avoir pas permis le développement du marché intérieur, de sorte que le bond en avant s'est tranformé en saut dans l'abîme.


Un des derniers chapitres de la Géopolitique, consacré à l'Europe affamée de la deuxième guerre mondiale, nous rappelle enfin opportunément qu'aucune situation n'est acquise, et qu'ici aussi la question de la faim peut se poser, comme c'est le cas aujourd'hui en Europe même, en relation avec la privation de travail, les guerres ou les désordres sociaux. En ces temps où cherche à s'imposer une " pensée unique ", il importe de rappeler, avec Josué de Castro que nous avons constamment et dans les faits à " substituer l'homme, être social, à l'homme économique ". Par conséquent à ne pas nous contenter de comparaisons, de performances nationales, de conjonctures favorables à court terme, d'espérances fondées sur des concertations mondiales, nécessaires certes mais toujours partielles, moins encore de repli sur des particularismes. A voir grand, large et loin



1 Josué de Castro, Géographie de la Faim, Le dilemme brésilien : pain ou acier, coll. Esprit, " Frontière ouverte ", Seuil, Paris 1964 ; Géoppolitique de la Faim, les Editions ouvrières, Paris, 1965 (à ne pas confondre avec les rapports annuels d'AIF publiés sous ce même titre au PUF en 1999 et 2000).