Note de lecture du livre
de Sylvie Brunel, Famines
et politique, la Bibliothèque du citoyen, Presses de
Sciences po, Paris, 2002.
L'occasion m'a été donnée, à propos d'une interview relative à mon livre, La Faim, pourquoi ? d'entendre parler de Sylvie Brunel et de son association Action contre la Faim. Je n'avais pas gardé un bon souvenir de l'association AICF qui l'a précédée, dont le manifeste inaugural m'avait fortement choqué dans les années 80. En effet, alors qu'à l'époque moi-même et plusieurs associations (dont Frères des Hommes notamment) prenaient leurs distances avec l'aide directe et consacraient davantage d'efforts à l'information et à l'action dans nos pays, AICF prenait fait et cause pour résoudre au plus vite et par tous les moyens semblait-il, le problème de la faim, en adoptant une attitude méprisante par rapport à nos " discours ". Ce langage " téléthonique " ne pouvait que plaire au public, apitoyé de plus par des affiches misérabilistes, et ce que Sylvie Brunel elle-même considère comme un nécessaire recours aux techniques du marketing humanitaire (rapport 2001 d'AIF) Souhaitant le cas échéant, réviser mes positions, j'ai donc pris la peine de lire le dernier livre de Sylvie Brunel, Famines et politiques. Chose nécessaire, tant il est vrai que, pour les journalistes non spécialisés et le grand public, tous les gens qui s'occupent de la faim dans le monde sont à mettre dans le même sac.
Susan George raconte que, dans son enfance, un de ses pédagogues
lui disait le matin : " si vous avez quelque chose de gentil
à dire, dites-le pour commencer ". Je vais donc mettre
en application ce beau principe, ce qui m'amènera à
parler, avant les autres, des deux derniers chapitres du livre,
dans lesquels j'ai pris un grand intérêt à
l'histoire des famines contemporaines et de leur généalogie.
On y apprend entres autres choses que l'extermination programmée
par la faim et le goulag sous le régime soviétique
a fait dix fois plus de victimes que la shoah, et que la famine
consécutive au " Grand bond en avant " lancé
par Mao Zedong en 58-60 avait fait 30 millions de morts : puissance
de la désinformation ! Car la Chine j'en suis témoin
- passait encore pour un modèle de " bon développement
" aux yeux de beaucoup de personnes de gauche dans les années
60-70 : qu'on se souvienne des références de beaucoup
des gauchistes de mai 68 !
Action contre la Faim a fait le choix de lutter contre la famine
qui, dans le livre est, en tant qu'événement ponctuel,
bien distinguée de la malnutrition chronique. Ce choix
est parfaitement admissible. Ce qui ne l'est pas, en revanche,
c'est d'affirmer qu'il est plus facile de combattre la malnutrition
que la famine (p 50). La malnutrition touche en effet infiniment
plus de monde : dans le monde actuel, les famines affectent de
façon épisodique quelques dizaines de millions de
personnes au maximum, tandis que la malnutrition chronique touche
- si l'on en croit les données de la FAO - 800 milllions
de personnes, et que selon le dernier rapport de cette institution,
ce chiffre tend à augmenter. L'auteur admet en effet que
si l'on ne reconnaît pas le droit des agricultures du Sud
à se protéger de la concurrence extérieure,
la faim risque de toucher demain bien plus d'êtres humains
qu'aujourd'hui (p 27). Elle n'en traite pas moins de " Cassandre
professionnel " un de ceux qui, depuis longtemps, avait prévu
l'aggravation de ces difficultés alimentaires, à
savoir René Dumont (p 56). Elle affirme enfin que "
sans attendre le développement universel - ce qui serait
bien évidemment (sic) la solution idéale à
tous points de vue - une politique alimentaire bien pensée,
conjuguée à des actions nutritionnelles et de protection
maternelle et infantile, pourrait obtenir des résultats
immédiats et visibles" (p 51).
Il n'est pas si " facile " que cela de se lancer dans
un telle politique alimentaire, laquelle s'avèrerait directement
contraire - n'en déplaise à Sylvie Brunel - aux
objectifs habituels du développement. Il suffit pour s'en
convaincre de constater que les programmes d'ajustement du FMI
- qui ont justement pour objectif de sauver les politiques de
développement - ont en général des conséquences
directes et fortement négatives sur les difficultés
nutritionnelles des populations. Soutenir en priorité comme
le propose avec raison l'auteur le revenu de la petite exploitation
familiale paysanne (p 51) n'est nulle part dans le monde, à
notre connaissance, l'objectif premier des pays qui se disent
en développement ; bien au contraire, leurs Etats favorisent
autant qu'ils le peuvent les cultures de rente et souvent les
systèmes agraires ayant la plus haute productivité,
à l'image des pays industrialisés. Les indispensables
réformes agraires que l'auteur ne cite pas parmi les moyens
de venir à bout de la malnutrition (p 54) ne sont pas souvent
promulguées et, lorsqu'elles existent en principe, sont
rarement mises en oeuvre avec efficacité. En Chine, la
folie du " grand bond en avant " a compromis les résultats
de la réforme foncière ; la révolution de
Sankara, au Burkina-Faso, qui pourtant mettait l'objectif alimentaire
dans ses priorités, s'intéressait hélas plus
aux grands projets qu'aux petits paysans. Enfin dans le Brésil
d'aujourd'hui on se demande comment Lula pourra mettre en oeuvre
son intention certainement sincère de lutter contre la
malnutrition, alors qu'il lui faut par souci de rembourser la
dette du pays - ménager les intérêts dominants.
" La faim est un problème social " disait Albert
Provent. C'est cette dimension qui, à mon sens, n'apparaît
guère dans Famines et politique. Quand bien même
l'on reconnaît que l'Inde, " autosuffisante en céréales
au point d'en exporter, détient en même temps le
triste record du plus grand nombre de personnes mal nourries au
monde " (p 69), on se borne à critiquer les révolutions
vertes pour leurs effets techniques (p 25), leurs déplorables
effets sociaux paraissant ignorés. On préconise
alors un recours accru à la technique, considérée
comme directement efficace, en rajoutant une couche aux révolutions
vertes dites maintenant " doublement " vertes, ou même
en comptant sur le rôle que pourraient jouer " demain
" les biotechnologies, y compris les OGM (p 66).
Plus généralement, aux affirmations selon lesquelles
" la malnutrition est le produit du sous-développement
" (p 17), ou encore " d'abord et avant tout la conséquence
du sous-développement "(p 21), nous avons toujours
opposé qu'à l'inverse la croissance de la faim était
le fruit du développement tout court. Il suffit de lire
le livre de Robert Linhart Le sucre et la faim, qui vient
d'être réédité aux Editions de Minuit,
pour s'en convaincre. Et la " logique de prédation
" que Sylvie Brunel invoque (p 116) comme la cause de famines
épisodiques, explique tout aussi bien la malnutrition chronique
du Nordeste du Brésil que celle d'autres régions
dans le monde Mais cette logique n'est-elle pas précisément
à la base de ce processus qu'on appelle " développement
" ?