A Johannesburg débutait le 26 août le "sommet du développement durable". Des articles sont parus dans le Monde daté du 23 août, en particulier sous la plume d'Amartya Sen, et une émission le téléphone sonne a été organisée à France-inter dès le premier soir.
J'ai remarqué qu'au cours de cette émission, il y avait tout de même deux contestataires à prendre la parole, demandant qu'on veuille bien interroger ce concept de "développement durable". Ils ont été englués dans les réponses d'Hervieu, président de l'INRA, avec d'autant plus d'efficacité qu'ils ne pouvaient pas lui répliquer, ce qui montre - soit dit en passant - une faiblesse congénitale de l'émission. Je constate une fois de plus qu'on est toujours dans la logique pays riches - pays pauvres.
Par exemple on nous dit que "les pays
pauvres" demandent que les marchés occidentaux soient
davantage ouverts à leurs produits ; il peut en effet intéresser
les commerçants et le gouvernement de la Côte d'Ivoire
de vendre plus d'ananas et de bananes ; mais cela est il un réel
avantage pour les paysans locaux ? Il semble que l'on ne se soit
pas encore aperçu - à moins qu'on ne le veuille
pas - que la réalité est plus complexe, et même
autre, à savoir qu'il y a, dans les pays dits pauvres,
des riches qui décident pour les pauvres ; et dans les
pays dits riches, des pauvres qui ne décident de rien.
Quant au concept de développement durable (sustainable
development), nous apprenons qu'il a trouvé son origine
dans le rapport, publié en 1987, de la commission des Nations-Unies
pour l'environnement et le développement, présidé
par le premier ministre norvégien Gro Harlem Brutland en
1983, sous le titre Our common future.
Il est repris à son compte, sans guère de critique, dans les colonnes du Monde, par Amartya Sen, prix Nobel d'économie. Or ce concept n'est ni technique, ni scientifique, mais purement idéologique. Le développement durable est avant tout destiné à faire durer le développement. Et qu'est-ce que le développement, dans son acception courante? (1) C'est l'idée que la croissance matérielle est la base essentielle du progrès de l'humanité vers plus de bien-être ; avec pour corollaire le concept de "trickle down", à savoir que la croissance de la production matérielle est, de facto, profitable à plus ou moins long terme à toute la population.
Ce dernier concept se fonde sur l'expérience occidentale du XXe siècle, mais il n'est valable ni pour l'Europe du XIXe siècle, ni pour les autres régions du monde comme de nombreux chercheurs l'ont démontré (p ex Mahbub ul Haq dès les années soixante-dix), et comme bien des exemples l'ont illustré. Il faut aujourd'hui afffirmer non seulement que la croissance n'améliore pas nécessairement le sort des gens, mais qu'une telle amélioration peut se réaliser sans croissance performante, peut-être même avec une stagnation du produit ou même une décroissance (en tout cas de la production exportable).
La croissance, en Europe continentale dans la première moitié du XIX e siècle, avant le grand déploiement industriel, a été certainement très modeste ; elle fut principalement celle de l'agriculture et ne devait guère dépasser ce 1% qu'on considère aujourd'hui en France comme catastrophique. Il n'empêche que c'est à cette époque que la disette a vraiment reculé de façon stable...
A la même époque, en Haïti, la suppression de nombreuses plantations coloniales de café et de cacao a pu passer pour une catastrophe économique, la production exportable du pays en ayant été profondément diminuée. On ne dira pas que ce ne fut pas un progrès pour les paysans qui développèrent alors des cultures de subsistance. On peut probablement en dire autant de l'évolution de l'agriculture cubaine aujourd'hui (voir l'Ecologiste, numéro 7, juin 2002).
Dans le numéro précité du Monde, M. Wolfensohn,
président de la Banque Mondiale montre de façon
tout à fait évidente, encore que non intentionnelle,
l'extraordinaire contradiction qui existe entre développement
et durabilité. Car il annonce d'une part que pour assurer
le bien-être de l'humanité, il faudrait quadrupler
le produit dans le même temps que la population croîtrait
de 5O% ; mais qu'il est difficile d'imaginer une telle croissance
sans de graves atteintes à l'environnement, sur la maîtrise
desquelles il ne s'étend pas et pour cause. Car comment
imaginer qu'un système de production qui d'ores et déjà
pose de graves problèmes écologiques puisse produire
quatre fois plus, en même temps que ces problèmes
trouveraient une solution ? C'est typiquemnt la quadrature du
cercle...
Mais quelle serait l'alternative ? Sinon une redistribution qui
implique nécessairement un appauvrissement des riches,
une décroissance si possible programmée. En dépit
de tous les constats qu'on a pu faire sur les limites ou les dégâts
de la croissance, il est presque évident que la programmation
d'une décroissance ne se fera jamais ou que si elle est
faite elle ne sera pas mise en application. La seule décroissance
possible est alors une décroissance forcée, sous
l'effet de conflits, ou de pénuries, ou des deux ensemble.
Plus nous retardons à voir ce "common future"
et à chercher à l'assumer pratiquement, et plus
ses conditions risquent d'être dramatiques.
Le 6 septembre, à l'issue de la conférence, Le
Monde publie les propos de Gerry Bair du Conseil canadien
pour la coopération internationale : "nous assistons
à une débâcle de l'environnement et du social,
au nom du développement durable" Quant à
Courrier international, il titre : Sommet de la Terre : le
grand bluff. Les entreprises, fortement représentées
à cette réunion, ont fait des pieds et des mains
pour défendre leurs intérêts. Ainsi le développement
l'a emporté sur le durable, et la contradiction entre ces
termes est une fois de plus démontrée.
1
dans La culture des autres,
Seuil, 1976, p 205, Hugues de Varine parle d'un développement
voulu et pensé par chaque peuple dans le langage de sa
culture et François Partant lui-même dans La fin
du développement p 28 (première édition)
: Le développement ne peut être que la réalisation
progressive d'un double potentiel : d'une part le potentiel que
représente toute collectivité humaine et tous les
individus qui la composent, d'autre part, celui que constituent
le milieu physique dans lequel se trouve cette collectivité,
un milieu qu'elle utilise pour assurer son existence et préparer
celle des générations à venir. De même
qu'un enfant se développe en devenant un adulte, non en
enfilant un costume d'adulte, une société se développe
à partir de ce qu'elle est elle-même en mettant à
profit les ressources qui l'entourent...