ENCORE CE DD ! (développement durable)

François de Ravignan




Je lis à propos du rapport Bruntland de 1987, inventeur du concept de développement durable que celui-ci est celui qui «doit répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins». Constatons tout d'abord que cette définition est très incomplète car elle emploie le mot développement sans du tout le définir préalablement ni le critiquer. Or, à l'époque où écrivait Bruntland ("Our common future" - Oxford -1987), le «développement» avait déjà largement compromis la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins, sans que les besoins du présent soient du tout satisfaits, du moins pour une très grande partie des humains. La mise en oeuvre d'un développement durable, à supposer qu'il soit souhaitable dans les formes où il est généralement envisagé (la croissance d'abord), exigerait déjà une remise à plat. Quand on dit développement durable, on se situe d'emblée dans une logique de continuité, comme s'il suffisait de réformer l'actuel développement pour entrer dans le durable. Or le développement dont nous avons l'expérience étant largement destructeur, on ne saurait accéder à quelque chose de durable sans d'abord défaire le développement.

Mais que veut dire "défaire" ? Peut-on détruire le barrage d'Assouan, sans que ce "remède" soit pire que le mal ? J'entends ce verbe "défaire" plutôt dans le sens d'"infliger une défaite" et d'abord dans nos têtes, à l'idéologie développementiste et à la mythologie du progrès. Il est certainement plus efficace et réaliste d'oeuvrer pour changer un présent impossible et qui - comme le disait Provent - n'a pas de futur, que de rêver à un futur "un peu plus" ceci et "un peu moins" cela, comme disent les hommes politiques en nous présentant leurs voeux. La seule garantie de la possibilité d'un futur serait un présent possible. C'est à ce présent qu'il faut s'appliquer, et donc en travaillant par priorité là où il est impossible, à savoir du côté de la misère. N'est véritablement aujourd'hui travail créateur que celui qui s'attaque à la misère dans le présent. C'est là que se situerait un véritable changement. Mais, me dira-t-on, un artiste, ou un professeur peut-il, dans le cadre de son travail, combattre la misère dans le présent ? Bien sûr que oui! N'y a-t-il pas une façon de faire son travail d'artiste en ayant conscience de la misère, en fonction d'elle (voir comment a fait le pianiste Michelangelo Estrella ?). La laideur de notre environnement n'est-il pas misère ? Et du côté des enseignants, l'inculture si répandue en notre temps n'est-elle pas misère ?...

Au-delà de ce "défaire dans nos têtes", d'aucuns songent à une décroissance dans l'ordre matériel. Mahjid Rahnama, dans son dernier livre (Quand la misère chasse la pauvreté, page 300) nous met en garde contre le caractère restrictif d'une logique binaire qui consisterait à opposer de manière totalisante au mythe de la croissance celui de la décroissance... La question est généralement posée en termes de décroissance soutenable, conviviale, volontaire en tout cas. Est-il réaliste de la poser ainsi ? Car il me paraît probable qu'une décroissance non voulue se produira, comme on le voit déjà dans certains secteurs de l'économie, voire l'économie toute entière pour des périodes actuellement limitées mais qui ne le seront peut-être pas toujours. Il me paraît en particulier assez clair que l'agriculture, qui souvent anticipe les évolutions économiques d'ensemble, est à la veille de subir dans nos pays une décroissance, liée à la perte de sa main-d'oeuvre, aux handicaps écologiques qu'elle a provoqués, enfin à la saturation des marchés : déjà les revenus stagnent depuis plusieurs années et certaines productions aussi. Le problème est alors non pas tant de provoquer une décroissance volontaire, que de vivre la décroissance imposée par l'évolution du système économique. On sait hélas que dans un tel processus, les premiers perdants ne sont pas nécessairement ceux qui ont le plus contribué à l'aggravation de la situation. Mais, au-delà d'un devoir de solidarité à leur égard, n'y a-t-il pas à reconstruire dans les marges, comme nous essayons ici dans le Midi de le faire avec l'installation progressive de paysans volontaires, souvent jeunes et qui créent leur activité en dehors des normes habituellement requises par les organisations agricoles dominantes.