Je
lis à propos du rapport Bruntland de 1987, inventeur du
concept de développement durable que celui-ci est celui
qui «doit répondre aux besoins du présent
sans compromettre la capacité des générations
futures à répondre à leurs propres besoins».
Constatons tout d'abord que cette définition est très
incomplète car elle emploie le mot développement
sans du tout le définir préalablement ni le critiquer.
Or, à l'époque où écrivait Bruntland
("Our common future" - Oxford -1987), le «développement»
avait déjà largement compromis la capacité
des générations futures à répondre
à leurs propres besoins, sans que les besoins du présent
soient du tout satisfaits, du moins pour une très grande
partie des humains. La mise en oeuvre d'un développement
durable, à supposer qu'il soit souhaitable dans les formes
où il est généralement envisagé (la
croissance d'abord), exigerait déjà une remise à
plat. Quand on dit développement durable, on se situe d'emblée
dans une logique de continuité, comme s'il suffisait de
réformer l'actuel développement pour entrer dans
le durable. Or le développement dont nous avons l'expérience
étant largement destructeur, on ne saurait accéder
à quelque chose de durable sans d'abord défaire
le développement.
Mais que veut dire "défaire" ? Peut-on détruire
le barrage d'Assouan, sans que ce "remède" soit
pire que le mal ? J'entends ce verbe "défaire"
plutôt dans le sens d'"infliger une défaite"
et d'abord dans nos têtes, à l'idéologie développementiste
et à la mythologie du progrès. Il est certainement
plus efficace et réaliste d'oeuvrer pour changer un présent
impossible et qui - comme le disait Provent - n'a pas de futur,
que de rêver à un futur "un peu plus" ceci
et "un peu moins" cela, comme disent les hommes politiques
en nous présentant leurs voeux. La seule garantie de la
possibilité d'un futur serait un présent possible.
C'est à ce présent qu'il faut s'appliquer, et donc
en travaillant par priorité là où il est
impossible, à savoir du côté de la misère.
N'est véritablement aujourd'hui travail créateur
que celui qui s'attaque à la misère dans le présent.
C'est là que se situerait un véritable changement.
Mais, me dira-t-on, un artiste, ou un professeur peut-il, dans
le cadre de son travail, combattre la misère dans le présent
? Bien sûr que oui! N'y a-t-il pas une façon de faire
son travail d'artiste en ayant conscience de la misère,
en fonction d'elle (voir comment a fait le pianiste Michelangelo
Estrella ?). La laideur de notre environnement n'est-il pas misère
? Et du côté des enseignants, l'inculture si répandue
en notre temps n'est-elle pas misère ?...
Au-delà de ce "défaire dans nos têtes",
d'aucuns songent à une décroissance dans l'ordre
matériel. Mahjid Rahnama, dans son dernier livre (Quand
la misère chasse la pauvreté, page 300) nous met
en garde contre le caractère restrictif d'une logique binaire
qui consisterait à opposer de manière totalisante
au mythe de la croissance celui de la décroissance... La
question est généralement posée en termes
de décroissance soutenable, conviviale, volontaire en tout
cas. Est-il réaliste de la poser ainsi ? Car il me paraît
probable qu'une décroissance non voulue se produira, comme
on le voit déjà dans certains secteurs de l'économie,
voire l'économie toute entière pour des périodes
actuellement limitées mais qui ne le seront peut-être
pas toujours. Il me paraît en particulier assez clair que
l'agriculture, qui souvent anticipe les évolutions économiques
d'ensemble, est à la veille de subir dans nos pays une
décroissance, liée à la perte de sa main-d'oeuvre,
aux handicaps écologiques qu'elle a provoqués, enfin
à la saturation des marchés : déjà
les revenus stagnent depuis plusieurs années et certaines
productions aussi. Le problème est alors non pas tant de
provoquer une décroissance volontaire, que de vivre la
décroissance imposée par l'évolution du système
économique. On sait hélas que dans un tel processus,
les premiers perdants ne sont pas nécessairement ceux qui
ont le plus contribué à l'aggravation de la situation.
Mais, au-delà d'un devoir de solidarité à
leur égard, n'y a-t-il pas à reconstruire dans les
marges, comme nous essayons ici dans le Midi de le faire avec
l'installation progressive de paysans volontaires, souvent jeunes
et qui créent leur activité en dehors des normes
habituellement requises par les organisations agricoles dominantes.