Lettre à la revue
Economie et Humanisme

par François de Ravignan

 

Ce texte est une réaction à la lecture de la revue Economie et Humanisme n° 360 de mars 2002, dont le dossier était intitulé Développement durable, développement de l'homme.

 

Suivant la sollicitation de Vincent Berthet, je tente ici de donner un écho au numéro 360 de la revue, dont le dossier était intitulé Développement durable, développement de l'homme. Cette demande a été motivée par le colloque tenu au mois de mars au Palais de l'UNESCO à Paris, à l'initiative de l'association La Ligne d'Horizon, à laquelle j'appartiens, sous le titre (un peu provocateur j'en conviens) : Défaire le développement, refaire le monde.

Je dois dire d'abord tout l'intérét que j'ai pris à la lecture de ce numéro d'Economie et Humanisme, de par sa riche et sérieuse documentation, et notamment les rétrospectives historiques auxquelles se livrent plusieurs des auteurs à propos de l'évolution des idées sur le thème du développement. Ceci dit, je trouve étonnant que les concepts mêmes de déveIoppement et de développement durable ne soient pas vraiment analysés, mais acceptés comme opérationnels par tous les auteurs. Denis Clerc admet cependant le caractère peu novateur de l'adjonction des adjectifs durable ou humain au mot de développement, mais ceci d'un point de vue historique.

Or la question du développement (adjectivé ou non), doit être examinée au fond, dans sa genèse, dans ses évolutions et ses conséquences, ce que notre colloque a tenté au moins d'amorcer. Je ne puis en donner ici que ce qui m'apparaît personnellement comme des priorités d'importance:

1/ Il s'agit toujours d'une façon quantitative de voir les choses, lors même qu'on incorpore par exemple dans un "indice de développement humain" une note de démocratie. Non pas tant que la démocratie apparaisse alors comme une valeur mesurable (chose, on l'accordera, difficile), mais parce que cette façon de faire a pour résultat, sinon pour but, d'établir des comparaisons entre Etats, voire une classification entre pays riches et pays pauvres, plus ou moins avancés, dans la plus pure tradition rostowienne. On a vu combien cette conception faisait bon marché du passé historique et des interactions entre puissances et elle a abondamment montré sa nocivité.

2/ Le point de vue développementiste met au premier plan les données les plus facilement quantifiables et, bien sûr, la croissance économique qui se trouve ainsi privilégiée par rapport à tout autre. Durable ou pas, il n'y a pas de développement sans croissance, nous laissse entendre Denis Clerc (p 22). Mais peut-on fonder sur la croissance l'avenir du monde ? Un article de Monsieur Wolfensohn, président de la Banque Mondiale (le Monde du 28 août 2002), permet d'en douter. Alors qu'en effet, avec la production actuelle, on s'achemine déjà vers des problèmes écologiques difficilement surmontables, il n'en propose pas moins de multiplier par quatre la production mondiale d'ici à ne cinquantaine d'années pour satisfaire aux exigences de ce fameux développement. Il est en revanche des plus évasifs sur ce qu'il convient de faire pour respecter la durabilité des ressources, renouvelables ou pas, de la planète.

Il me paraît au moins inexact de proportionner les progrès de l'humanité à l'apparition de richesses nouvelles ou à leur croissance. L'histoire nous révèle des périodes d'indéniables progrès - du moins localisés - comme celle où l'Europe s'est sortie de la disette chronique, entre 1800 et 1850, avec une croissance quasi-limitée à l'agriculture, et si faible (autour de 1 %) qu'aucun pays "développé" n'en voudrait aujourd'hui sans se juger en régression. Citons aussi la Chine de la révolution paysanne des années 60, où les résultats obtenus sur le plan alimentaire furent davantage dus à l'équité de la répartition qu'à une croissance spectaculaire (c'est au contraire quand on a mis l'accent sur celle-ci que tout s'est gâté).

3/ Il n'est donc pas sans intérêt de se demander pourquoi, en dépit de critiques de plus en plus convergentes (après François Partant, Gilbert Rist, Serge Latouche, Wolfgang Sachs, Edgar Morin, Aminata D. Traoré...), le concept de développement est toujours considéré comme opérationnel, tandis que, pour tenter de prolonger son existence, on le pare de nouveaux habits (durable ou humain). La première raison me semble être que nous sommes encore largement, dans l'aire occidentale, héritiers du siècle des Lumières, et du mythe - qui s'y rattache - de l'histoire-progrès, à savoir que l'histoire de l'humanité irait nécessairement dans le sens d'un progrés. Habillé successivement d'idéologie libérale ou marxiste, ce postulat s'est maintenu en dépit des démentis de l'histoire, probablement parce qu'il a largement pris la place des croyances religieuses d'antan, quand il ne les a pas contaminées.

4/ Le caractère classificatoire des conceptions développementistes a aussi pour résultat d'exalter outre mesure le rôle des Etats, jusqu'à ne proposer comme remède aux malheurs du monde, depuis les Nations-Unies jusqu'à maintes ONG, en passant par le Vatican, que des mesures d'ordre macro-économique. On conçoit qu'on ne puisse pas proposer autre chose à des Etats ou à des Organisations Internationales, mais il ne faut pas imaginer pour autant que de telles mesures soient les seules possibles, ni les plus efficaces.

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Le développement durable, dit Denis Clerc (p 22), c'est pour les riches. Il a raison. J'en déduis que si c'est vraiment la situation des misérables en ce monde qui me paraît la plus urgente à changer, ce n'est pas du côté du développement durable que Je dois regarder, ni - et c'est en cela que je diverge de la plupart des auteurs de la revue - du développement tout court, ni méme du progrès. Ce que je dois, c'est regarder en face les catastrophes actuelles avec leurs victimes, celles qui s'annoncent, et m'associer aux acteurs qui les combattent.

Il ne s'agit pas là d'éliminer toute vue d'ensemble au nom d'un prétendu "repli sur le réalisme", mais d'un changement de paradigme, de "penser localement pour agir globalement" selon l'excellente formule de l'article d'Amil Agarwal et al. (p 92 du méme numéro d'Economie et Humanisme). Je pense à la petite région rurale dans laquelle je demeune et où fleurissent, depuis plus de vingt ans, les programmes et plans de développement de toute sorte. Aucun n'a empéché la désertification agricole, ni la dernière usine de chaussures de fermer ses portes l'an passé, ni le nombre des RMistes de doubler en sept ans... Mais ils permettent, au nom du progrès, de ne pas combattre de front ces réalités. En revanche, on n'a pas eu besoin d'eux pour faire travailler les imaginations, accompagner des exclus qui cherchent à s'en sortir, des candidats à l'agriculture pour trouver terres et crédits et s'installer dans cete région où - en bonne logique libérale - l'agriculture ne devrait méme plus exister, mais résiste, parce qu'existe la solidarité.

C'est pourquoi j'ajouterai aux catégories de Charles Bouzols (p 92) dans lesquelles il tente de classer les acteurs du changement (régulateurs, réformistes, radicaux) une quatrième mouvance, celles des alternatifs, ceux qui essaient de mettre en pratique ce qu préconise Roland Colin (p 36): "le salut ne peut venir que du levier des 'mobilisations citoyennes', les mouvements du Nord et du Sud ayant vocation à coaliser leurs solidarités." C'est à ce prix qu'il y aura peut étre - pour paraphraser encore Denis Clerc - "quelque chose de neuf sous le soleil".