Ce texte est une réaction à la lecture de la revue Economie et Humanisme n° 360 de mars 2002, dont le dossier était intitulé Développement durable, développement de l'homme.
Suivant
la sollicitation de Vincent Berthet, je tente ici de donner un
écho au numéro 360 de la revue, dont le dossier
était intitulé Développement durable,
développement de l'homme. Cette demande a été
motivée par le colloque tenu au mois de mars au Palais
de l'UNESCO à Paris, à l'initiative de l'association
La Ligne d'Horizon, à laquelle j'appartiens, sous
le titre (un peu provocateur j'en conviens) : Défaire
le développement, refaire le monde.
Je dois dire d'abord tout l'intérét que j'ai pris
à la lecture de ce numéro d'Economie et Humanisme,
de par sa riche et sérieuse documentation, et notamment
les rétrospectives historiques auxquelles se livrent plusieurs
des auteurs à propos de l'évolution des idées
sur le thème du développement. Ceci dit, je trouve
étonnant que les concepts mêmes de déveIoppement
et de développement durable ne soient pas vraiment
analysés, mais acceptés comme opérationnels
par tous les auteurs. Denis Clerc admet cependant le caractère
peu novateur de l'adjonction des adjectifs durable ou humain
au mot de développement, mais ceci d'un point de
vue historique.
Or la question du développement (adjectivé
ou non), doit être examinée au fond, dans sa genèse,
dans ses évolutions et ses conséquences, ce que
notre colloque a tenté au moins d'amorcer. Je ne puis en
donner ici que ce qui m'apparaît personnellement comme des
priorités d'importance:
1/ Il s'agit toujours
d'une façon quantitative de voir les choses, lors même
qu'on incorpore par exemple dans un "indice de développement
humain" une note de démocratie. Non pas tant que la
démocratie apparaisse alors comme une valeur mesurable
(chose, on l'accordera, difficile), mais parce que cette façon
de faire a pour résultat, sinon pour but, d'établir
des comparaisons entre Etats, voire une classification entre pays
riches et pays pauvres, plus ou moins avancés,
dans la plus pure tradition rostowienne. On a vu combien cette
conception faisait bon marché du passé historique
et des interactions entre puissances et elle a abondamment montré
sa nocivité.
2/ Le point de vue développementiste met au
premier plan les données les plus facilement quantifiables
et, bien sûr, la croissance économique qui
se trouve ainsi privilégiée par rapport à
tout autre. Durable ou pas, il n'y a pas de développement
sans croissance, nous laissse entendre Denis Clerc (p 22). Mais
peut-on fonder sur la croissance l'avenir du monde ? Un article
de Monsieur Wolfensohn, président de la Banque Mondiale
(le Monde du 28 août 2002), permet d'en douter. Alors
qu'en effet, avec la production actuelle, on s'achemine déjà
vers des problèmes écologiques difficilement surmontables,
il n'en propose pas moins de multiplier par quatre la production
mondiale d'ici à ne cinquantaine d'années pour satisfaire
aux exigences de ce fameux développement. Il est en revanche
des plus évasifs sur ce qu'il convient de faire pour respecter
la durabilité des ressources, renouvelables ou pas, de
la planète.
Il me paraît au moins inexact de proportionner
les progrès de l'humanité à l'apparition
de richesses nouvelles ou à leur croissance. L'histoire
nous révèle des périodes d'indéniables
progrès - du moins localisés - comme celle où
l'Europe s'est sortie de la disette chronique, entre 1800 et 1850,
avec une croissance quasi-limitée à l'agriculture,
et si faible (autour de 1 %) qu'aucun pays "développé"
n'en voudrait aujourd'hui sans se juger en régression.
Citons aussi la Chine de la révolution paysanne des années
60, où les résultats obtenus sur le plan alimentaire
furent davantage dus à l'équité de la répartition
qu'à une croissance spectaculaire (c'est au contraire quand
on a mis l'accent sur celle-ci que tout s'est gâté).
3/ Il n'est donc pas sans intérêt de se
demander pourquoi, en dépit de critiques de plus en plus
convergentes (après François Partant, Gilbert Rist,
Serge Latouche, Wolfgang Sachs, Edgar Morin, Aminata D. Traoré...),
le concept de développement est toujours considéré
comme opérationnel, tandis que, pour tenter de prolonger
son existence, on le pare de nouveaux habits (durable ou
humain). La première raison me semble être
que nous sommes encore largement, dans l'aire occidentale, héritiers
du siècle des Lumières, et du mythe - qui s'y rattache
- de l'histoire-progrès, à savoir que l'histoire
de l'humanité irait nécessairement dans le sens
d'un progrés. Habillé successivement d'idéologie
libérale ou marxiste, ce postulat s'est maintenu en dépit
des démentis de l'histoire, probablement parce qu'il a
largement pris la place des croyances religieuses d'antan, quand
il ne les a pas contaminées.
4/ Le caractère classificatoire des conceptions
développementistes a aussi pour résultat d'exalter
outre mesure le rôle des Etats, jusqu'à ne proposer
comme remède aux malheurs du monde, depuis les Nations-Unies
jusqu'à maintes ONG, en passant par le Vatican, que des
mesures d'ordre macro-économique. On conçoit qu'on
ne puisse pas proposer autre chose à des Etats ou à
des Organisations Internationales, mais il ne faut pas imaginer
pour autant que de telles mesures soient les seules possibles,
ni les plus efficaces.
Le développement durable, dit Denis Clerc (p 22), c'est pour les riches. Il a raison. J'en déduis que si c'est vraiment la situation des misérables en ce monde qui me paraît la plus urgente à changer, ce n'est pas du côté du développement durable que Je dois regarder, ni - et c'est en cela que je diverge de la plupart des auteurs de la revue - du développement tout court, ni méme du progrès. Ce que je dois, c'est regarder en face les catastrophes actuelles avec leurs victimes, celles qui s'annoncent, et m'associer aux acteurs qui les combattent.
Il ne s'agit pas là d'éliminer toute vue d'ensemble au nom d'un prétendu "repli sur le réalisme", mais d'un changement de paradigme, de "penser localement pour agir globalement" selon l'excellente formule de l'article d'Amil Agarwal et al. (p 92 du méme numéro d'Economie et Humanisme). Je pense à la petite région rurale dans laquelle je demeune et où fleurissent, depuis plus de vingt ans, les programmes et plans de développement de toute sorte. Aucun n'a empéché la désertification agricole, ni la dernière usine de chaussures de fermer ses portes l'an passé, ni le nombre des RMistes de doubler en sept ans... Mais ils permettent, au nom du progrès, de ne pas combattre de front ces réalités. En revanche, on n'a pas eu besoin d'eux pour faire travailler les imaginations, accompagner des exclus qui cherchent à s'en sortir, des candidats à l'agriculture pour trouver terres et crédits et s'installer dans cete région où - en bonne logique libérale - l'agriculture ne devrait méme plus exister, mais résiste, parce qu'existe la solidarité.
C'est pourquoi j'ajouterai aux catégories de Charles Bouzols (p 92) dans lesquelles il tente de classer les acteurs du changement (régulateurs, réformistes, radicaux) une quatrième mouvance, celles des alternatifs, ceux qui essaient de mettre en pratique ce qu préconise Roland Colin (p 36): "le salut ne peut venir que du levier des 'mobilisations citoyennes', les mouvements du Nord et du Sud ayant vocation à coaliser leurs solidarités." C'est à ce prix qu'il y aura peut étre - pour paraphraser encore Denis Clerc - "quelque chose de neuf sous le soleil".