Conférence donnée à Limoux, le 15 novembre 2002, à la demande du groupe local ATTAC.
Au début du mois de mars de cette année s'est tenu au Palais de l'UNESCO à Paris, à l'initiative de l'Association La Ligne d'Horizon et du Monde Diplomatique un colloque intitulé Défaire le développement, refaire le monde. Ce colloque a eu un grand succès, voire inattendu, preuve que les interrogations sur cette idéologie du monde moderne qu'est le développement ne sont pas inutiles. La Ligne d'Horizon approfondissait d'ailleurs le sujet depuis plusieurs années (colloques en 1988, 1993, 1996 et 1997).
Peu de temps après le colloque de
mars à Paris, le sommet du développement durable
à Johannesburg a suscité quelques commentaires critiques.
Aussi trouvé-je étonnant que les concepts mêmes
de développement et de développement durable soient
encore acceptés sans discussion par la pupart des gens.
Ceci suggère que la question du développement (adjectivé
ou non), soit examinée au fond, dans sa genèse,
dans ses évolutions et ses conséquences. Nous allons
donc nous livrer ce soir à quelques interrrogations à
ce sujet.
1. UNE
COURSE DE VITESSE ENTRE PAYS RICHES QUI LAISSE LES PAUVRES EN
ARRIERE...
L'histoire commence aux Etats-Unis, avec le Président Truman
en 1947, exprimant sous forme de promesse de prospérité
au monde dit libre la volonté hégémonique
des Etats-Unis face à la tentation communiste. Elle se
prolonge par les élucubrations de l'économiste W
W Rostow dans un livre qui fit fureur dans les Universités
: les Etapes de la croissance qui, sans ambages, donnait comme
modèle à tous les peuples du monde celui des Etats-Unis.
Mon ami Albert Provent a critiqué avec un humour impitoyable
ce best-seller : Dans la naïve certitude que sa propre expérience
historique constitue la seule voie du développement, l'Occidental
considère volontiers les performances économiques
des différents pays à l'image d'une course cycliste,
réalisée sur un même circuit, avec un peloton
de tête où se disputent les premières places
et un long chapelet de retardataires , plus ou moins en forme,
plus ou moins aptes à reprendre, un jour ou l'autre, le
contact avec le peloton de tête.
Rostow a même eu l'idée géniale de systématiser cette image : dans sa perspective, se développer consisterait à franchir cinq "étapes". Certains pays n'ont pas encore franchi la première, d'autres en sont à la deuxième ou troisième, tandis que nous, les riches, exerçons gaiement nos muscles dans la cinquième ! Par exemple, en Algérie, vers 1970, les experts étasuniens déclaraient que "l'Algérie c'est l'Espagne de 1950". On voit par cette simple phrase combien cette conception faisait abstraction de l'histoire, notamment de celle des colonisations et de leurs conséquences matérielles et culturelles. Ceci fut mis en lumière grâce aux travaux de Paul Bairoch, Arghiri Emmanuel, Samir Amin, François Partant... Mais en attendant, à travers la conception rostowienne du développement, le modèle étasunien fut particulièrement, sinon prioritairement imposé à l'Amérique Latine, d'où le mépris dont les intellectuels de gauche de ces régions qualifiaient, dans les années 1970, le desarollo et les desarollistas...
Mais les temps ont changé et l'affaiblissement de la critique,
marxiste en particulier, a redonné vigueur aux vieilles
lunes. Il est facile de constater par exemple qu'à Johannesburg,
on est une fois de plus dans la logique qui se contente d'une
classification entre "pays riches", "pays pauvres"
ou "plus ou moins avancés". Un économiste
bordelais, Marc Penouil écrivait, il y a quelques années,
dans un article de revue, que tout pays fortement peuplé,
éloigné de la mer et montagneux est nécessairement
pauvre. Apparemment il n'avait pas pensé à la Suisse,
où se trouvent cependant des riches. Pourquoi donc n'y
en a-t-il pas autant au Rwanda ? Il semble que l'on ne se soit
pas encore aperçu - à moins qu'on ne le veuille
pas - que la réalité est le fruit d'une histoire
séculaire dont les conséquences se poursuivent aujourd'hui.
2. UNE
AVENTURE OCCIDENTALE DATEE ... ET NON REPRODUCTIBLE
Avant le XIX e siècle et les grandes colonisations, on
ne pouvait imaginer une classification des pays sur une échelle
de plus ou moins grand développement. Celle-ci signifie
aujourd'hui en fait l'appartenance plus ou moins grande à
l'aire culturelle occidentale et à la révolution
technologique qui s'y est déployée. Nombreux sont
les auteurs a avoir montré les conditions très particulières
des révolutions industrielles occidentales : faible croissance
démographique, protectionnisme de fait, révolution
agricole préalable, constitution parallèle d'empires
coloniaux... D'où l'impossibilité de leur reproduction
sinon de façon tout à fait exceptionnelle.
De plus, dans une planète où l'utilisation de l'eau,
de l'air et des combustibles fossiles s'est considérablement
accrue depuis un siècle, les problèmes d'environnement
revêtent une importance capitale. Quand, à Johannesburg
(voir le Monde du 28.8), M. Wolfensohn, président de la
Banque Mondiale, affirme que pour assurer le bien-être de
l'humanité, il faudrait quadrupler la production dans les
cinquante ans à venir, dans le même temps que la
population croîtrait de 5O%, il ajoute qu'il est difficile
d'imaginer une telle croissance sans de graves atteintes à
l'environnement. Mais il ne s'étend pas sur la maîtrise
de celles-ci et pour cause. Car comment imaginer qu'un système
de production qui d'ores et déjà pose de graves
problèmes écologiques puisse produire quatre fois
plus, en même temps que ces problèmes trouveraient
une solution ? C'est typiquement la quadrature du cercle.
3. DEVELOPPEMENT
= CROISSANCE QUANTITATIVE...
Malgré ces contradictions, il y a, en amont de l'idéologie
du développement, l'idée que la croissance matérielle
est la base indispensable du progrès de l'humanité
vers plus de bien-être ; de plus cette croissance serait,
de facto, profitable à plus ou moins long terme à
toute la population d'un pays (trickle down). Ceci se fonde sur
l'expérience occidentale du XXe siècle, mais ce
n'est pas valable pour les autres régions du monde, comme
ce ne l'était d'ailleurs pas pour l'Europe du XIX e siècle.
Il faut aujourd'hui afffirmer non seulement que la croissance
n'améliore pas nécessairement le sort des gens,
mais qu'une telle amélioration peut se réaliser
sans croissance performante, peut-être même avec une
stagnation du produit ou même une décroissance (en
tout cas de la production exportable).
La croissance, en Europe continentale dans la première
moitié du XIX e siècle, avant le grand déploiement
industriel, a été certainement très modeste
; elle fut principalement celle de l'agriculture et ne devait
guère dépasser ce 1% qu'on considère aujourd'hui
en France comme catastrophique. Il n'empêche que c'est à
cette époque que la disette a vraiment reculé de
façon stable... Citons aussi la Chine de la révolution
paysanne des années 60, où les résultats
obtenus sur le plan alimentaire furent davantage dus à
l'équité de la répartition qu'à une
croissance spectaculaire (c'est au contraire quand on a mis l'accent
sur celle-ci que tout s'est gâté). Aujourd'hui à
Cuba, la régression des importations alimentaires payées
par les exportations de sucre (voir l'Ecologiste, numéro
7, juin 2002) semble aller de pair avec la promotion des cultures
vivrières et un plus grand respect des exigences écologiques
: on ne dira pas que ce n'est pas un progrès pour les paysans.
4. LE DÉVELOPPEMENT
: UNE AFFAIRE D'ETAT...
De qui parle-t-on quand on parle des "pays" plus ou
moins avancés, sinon des Etats et des classes dirigeantes
et ce de façon exclusive ? Comme le disait François
Partant : aux Nations-Unies, la voix du tiers-monde ne sort pas
d'un corps famélique. Mais ceci est aussi un effet de l'idéologie
développementiste. En effet celle-ci s'enracine dans l'expérience
occidentale à laquelle sont acculturées les classes
dirigeantes. Du coup le rôle des Etats qui les représentent
se trouve exalté, jusqu'à ne pouvoir proposer aux
malheurs du monde, depuis les Nations-Unies jusqu'à maintes
ONG, en passant par le Vatican, que des mesures d'ordre macro-économique
concernant les prix et les marchés, voire quelques grands
projets d'aménagement, en négligeant totalement
les capacités des mobilisations citoyennes.
C'est ainsi qu'on a indûment favorisé dans le monde
entier la construction de barrages grandioses, occasionnant des
déplacements de population énormes pour des avantages
contestables. Lors d'une mission au Burkina-Faso, en 1987, j'avais
montré que si les agriculteurs locaux agmentaient leur
production de 10 % seulement, on obtiendrait dix fois plus de
production, mieux répartie et avec moins de dépenses,
que dans le projet grandiose du barrage sur le Sourou qui mobilisait
alors tous les efforts du Ministère de l'Agriculture.
5. ET LE
DÉVELOPPEMENT DURABLE ?...
Conscients des déboires du développement tel qu'on
le pratique, bien des chercheurs ont semblé penser qu'il
pourrait y avoir un "autre" développement. François
Partant lui-même écrivait en 1982 (dans La fin du
développement) : le développement ne peut être
que la réalisation progressive d'un double potentiel :
d'une part le potentiel que représente toute collectivité
humaine et tous les individus qui la composent, d'autre part celui
que constitue le milieu physique dans lequel se trouve cette collectivité,
un milieu qu'elle utilise pour assurer son existence et préparer
celle des générations à venir. De même
qu'un enfant se développe en devenant un adulte, non en
enfilant un costume d'adulte, une société se développe
à partir de ce qu'elle est elle-même en mettant à
profit les ressources qui l'entourent. A partir de ce type de
réflexions, on s'est demandé si le développement,
en devenant durable, sustainable ou tout simplement autre comme
on dit dans les milieux des ONG, ne devenait pas du coup acceptable
et ne constituait pas un concept moteur indispensable pour toutes
les sociétés.
Mais on voit bien aujourd'hui, notamment à Johannesburg,
que le développement durable dont on parle est avant tout
un tour de passe-passe destiné à faire durer le
développement de papa. Le texte de Wolfensohn que nous
citions tout à l'heure montre de façon tout à
fait évidente, encore que non intentionnelle, l'extraordinaire
contradiction qui existe entre croissance et durabilité...
Nous ne récusons pas pour autant toute nécessité
de croissance ; ce serait absurde : dans le Sahel africain, quand
la population double en vingt ans, il est à l'évidence
nécessaire que le produit double au moins aussi dans la
même période. Mais va-t-on s'occuper prioritairement
de l'agriculture ou de l'artisanat d'outils et de service en même
temps ? Va-t-on essayer de travailler avec le grand nombre ou
réaliser quelques grandioses périmètres irrigués
qui produiront très vite le surplus nécessaire ?
Va-t-on s'appuyer sur le savoir-faire des paysans ou sur les techniques
importées ? Va-t-on promouvoir la production vivrière
de base, avec les protections nécessaires contre les importations,
ou pousser à la production de coton pour l'exportation
? Selon ces choix, l'environnement sera plus ou moins protégé,
et la croissance sera plus ou moins forte. Mais, même si
celle-ci est effective, elle ne doit pas être un objectif
prioritaire. Ce qui doit l'être, en revanche, c'est de permettre
au maximum de personnes de vivre de leur travail dans la terre
où elles sont installées...
Pour prendre un exemple plus proche de nous, il est sûr
que la Suisse et la Norvège, qui ont refusé d'entrer
dans l'Union européenne, entre autres choses pour sauver
leurs agriculteurs, auraient peut-être eu une croissance
plus forte s'ils l'avaient fait, mais au prix de nombreux déplacements
de population et d'un chômage accentué. Les pays
de l'Est qui se préparent à faire l'inverse vont
probablement en faire subir durement les conséquences à
de larges fractions de leur population. On voit bien à
travers tous ces exemples, le rôle subordonné que
doit avoir la croissance.
Il est même probable qu'en Europe et aux Etats-Unis, le
sauvetage de l'environnement impliquerait une décroissance,
une diminution des gaspillages de toutes sortes et ds modes de
vie plus frugaux. Ceci n'est pas dans la ligne du développement
tel qu'on le parle, lequel accrédite l'hypothèse
fausse d'un progrès matériel continu de l'humanité
assimilable à sa promotion dans tous les domaines ou condition
de celle-ci. Les partisans de l'actuel développement sont
incapables d'imaginer la décroissance du Nord, ni de reconnaître
que l'extension des inégalités au Sud (comme au
Nord d'ailleurs) est le fruit même de la croissance.
6. ET LE
DÉVELOPPEMENT DIT "HUMAIN" ?...
On ne peut considérer, comme beaucoup affectent de le faire,
que c'est parce que le concept de développement est perverti
qu'il véhicule les pires aberrations. C'est le concept
même de développement qui provoque ces aberrations,
en mettant dans la tête des dirigeants l'idée qu'un
progrès matériel le plus rapide et une croissance
la plus forte possibles sont l'objectif à viser. Les exemples
de l'Algérie et de la Côte-d'Ivoire sont typiques
à cet égard, de nations qui disposaient à
leur indépendance d'importants atouts, les ont gaspillés
et se retrouvent aujourd'hui dans des situations de guerre civile
reflétant l'insatisfaction profonde des populations par
rapport aux promesses non tenues.
A la suite de l'économiste Amartya Sen, on a prétendu
corriger le développement en ne se contentant plus de l'apprécier
selon le seul critère du PNB/ tête, mais en ajoutant
aux indicateurs classiques des indices de développement
humain (par exemple une note de démocratie). Mais il s'agit
toujours alors d'une façon quantitative de voir les choses.
Non pas tant que la démocratie apparaisse alors comme une
valeur mesurable (chose, on l'accordera, difficile), mais parce
que cette façon de faire a pour résultat, sinon
pour but, d'établir des comparaisons entre Etats, voire
d'affiner cette classification entre pays riches et pays pauvres,
plus ou moins avancés, que Rostow a introduite. On a vu
combien cette conception faisait bon marché du passé
historique et des interactions entre puissances et elle a abondamment
montré sa nocivité.
7. UNE
IMPASSE SUR LE PRÉSENT...
L'idéologie du développement non seulement oublie
les leçons du passé, mais fait l'impasse sur le
présent, empêchant de voir les catastrophes montantes
- et d'abord l'exclusion croissante et les dégâts
environnementaux - ou postulant que de simples réformes
du système suffiront à résoudre les problèmes.
Si c'est vraiment ces situations qui me paraissent les plus urgentes
à changer, ce n'est pas du côté du développement
fût-il durable que je dois regarder. Ce que je dois, c'est
regarder en face les catastrophes actuelles avec leurs victimes,
celles qui s'annoncent, et m'associer aux acteurs qui les combattent.
Il ne s'agit pas là d'éliminer toute vue d'ensemble
au nom d'un prétendu "repli sur le réalisme",
mais d'un changement de manière de penser.
Nous pourrions appliquer ceci à la région dans laquelle
nous demeurons et où fleurissent, depuis plus de vingt
ans, les programmes et plans de développement de toute
sorte. Aucun n'a empêché la désertification
agricole, ni la dernière usine de chaussures de fermer
ses portes l'an passé, ni le nombre des RMistes de doubler
en sept ans... Mais ils permettent, au nom du progrès,
de ne pas combattre de front ces réalités. Quand
on établit un programme de "développement",
on postule un mieux, alors que les moyens de résorber ces
tares fondamentales que sont l'accroissement de l'exclusion socio-économique,
l'effacement de l'industrie et de l'agriculture locales échappent
très largement aux décisions locales et même
nationales.
Est-il raisonnable de penser que, dans une
région où la population et les activités
économiques régressent depuis 150 ans, la situation
va s'inverser de par la seule vertu d'une planification et des
crédits qui lui sont associés, sans que soient vraiment
analysées ni combattues les causes de cette décadence
? En revanche, on n'a pas eu besoin de ce genre d'exercice pour
faire travailler les imaginations, accompagner des exclus qui
cherchent à s'en sortir, des candidats à l'agriculture
pour trouver terres et crédits et s'installer dans cette
région où - en bonne logique libérale - l'agriculture
ne devrait même plus exister, mais résiste, parce
qu'existe la solidarité.
8. LE DÉVELOPPEMENT
: UN MYTHE TENACE POURQUOI ?...
Il n'est donc pas sans intérêt de se demander pourquoi,
en dépit de critiques de plus en plus convergentes (après
François Partant, Gilbert Rist, Serge Latouche, Wolfgang
Sachs, Edgar Morin, Aminata D. Traoré...), le concept de
développement est toujours considéré comme
opérationnel, tandis que, pour tenter de prolonger son
existence, on le pare de nouveaux habits (durable ou humain).
La première raison me semble être que nous sommes
encore largement, dans l'aire occidentale, héritiers du
siècle des Lumières, et du mythe - qui s'y rattache
- de l'histoire-progrès, à savoir que l'histoire
de l'humanité irait nécessairement dans le sens
d'un progrès. Habillé alternativement d'idéologie
libérale ou marxiste, ce postulat s'est maintenu en dépit
des démentis de l'histoire, probablement parce qu'il a
largement pris la place des croyances religieuses d'antan, quand
il ne les a pas contaminées.
Les idéologies révolutionnaires du XIX e siècle
se trouvant aujourd'hui ruinées, le développement
- inventé ne l'oublions pas pour leur faire pièce
- est aujourd'hui la seule mythologie disponible pour en prendre
le relais. On est généralement d'accord pour en
souligner les abus et les déviations, mais pas pour le
récuser entièrement parce qu'on ne peut pas se défaire
d'une idéologie de progrès sans remettre en cause
ce qui fait le fond de la modernité. D'où les qualificatifs
de durable ou humain par lesquels on espère replâtrer
le développement.
9. QUELLES
ALTERNATIVES AU DÉVELOPPEMENT ?...
Certains ont essayé de classer aujourd'hui en grandes catégories
les acteurs du changement. On peut ainsi distinguer les systémiques
ou régulateurs qui pensent que les choses s'arrangeront
toutes seules de par la logique du libéralisme et de la
mondialisation, les réformistes, qui sont pour introduire
des changements d'ordre macro-économique dans le système,
les radicaux, qui n'envisagent rien de possible sans un changement
politique profond, les alternatifs enfin, qui considèrent
que le salut ne peut venir que du levier des mobilisations citoyennes,
les mouvements du Nord et du Sud ayant vocation à coaliser
leurs solidarités.
Une chose est sûre : c'est que les choses ne s'arrangeront
pas toutes seules, ce qui récuse absolument la façon
de voir et de faire de la première catégorie. En
revanche, peut-être que les trois dernières peuvent
agir à différents échelons et que, par conséquent,
leurs partisans n'ont pas à s'excommunier mutuellement.
Il nous faut en tout cas prendre conscience que, dans l'ordre
économique, une redistribution des cartes impliquerait
nécessairement un appauvrissement des riches, donc une
décroissance. Or en dépit de tous les constats qu'on
a pu faire sur les limites ou les dégâts de la croissance,
il est presque évident que la programmation d'une décroissance
ne se fera jamais chez les riches ou que si elle est faite elle
ne sera pas mise en application. La seule décroissance
possible est alors une décroissance forcée, sous
l'effet de conflits, ou de pénuries, ou des deux ensemble.
Plus nous retardons à voir ce futur et à chercher
à l'assumer pratiquement, et plus ses conditions risquent
d'être dramatiques.
Quoi qu'il en soit, nous restons trop attachés aux changements
matériels ce qui nous empêche de voir que les plus
nécessaires se situeraient dans l'ordre culturel. En effet
la révolution technologique est actuellement, à
l'égard des non-occidentaux, un ethnocide culturel : son
efficacité immédiate est grande, mais, comme l'a
dit Hugues de Varine, elle est dirigée contre l'homme.
Les peuples ainsi acculturés sont en effet devenus incapables
d'un progrès voulu et conçu par eux-mêmes.
Et si un peuple n'a plus de culture vivante, son développement
ne peut plus être qu'un simple progrès technologique
imposé de l'extérieur, avec l'aide d'experts.
Plus profondément peut-être, on nous a présenté
en Occident l' homme comme essentiellement un être de besoin
et un être de travail, ce qui comporte (nous dit Daniel
Cerezuelle) deux conséquences implicites : d'abord que
l'essentiel n'est pas pour les hommes les rapports qu'ils entretiennent
avec les autres hommes, mais ceux qu'ils entretiennent avec les
choses. Ainsi tout ce qui en l'homme est à proprement parler
aspirations, valeurs ou désirs, c'est-à-dire tout
ce qui implique un rapport essentiel à autrui et au monde,
cesse d'être pris en considération et se trouve ramené
à l'accessoire... En second lieu, l'homme et la nature
vont être conçus désormais comme des choses
parmi les choses...
C'est de ce chosisme que nous avons à sortir pour devenir
des êtres de relation. Voilà qui nous mène
ailleurs que dans les allées du développement tel
qu'on le parle dans les instances internationales et trop souvent
parmi nous.
INTERVENTIONS
DE LA SALLE
- René Dumont et Charlotte Paquet ont déclaré
que les problèmes de croissance démographique se
résolvaient lorsque les gens avaient accès à
l'éducation... Dumont disait : "limiter les naissances,
d'abord chez les riches" puisque ce sont eux qui consomment
le plus !
- Nous devons rentrer dans une décroissance... mais il
est difficile de penser qu'elle puisse être volontaire.
- Il faudrait redéfinir le PNB, la croissance, en fonction
des limites de la planète... Mais cet exercice à
la Amartya Sen (économiste indien, prix Nobel) est-il vraiment
nécesaire ? Son objectif n'est-il pas d'exprimer une compétition
entre Etats, même s'il la transpose sur d'autres thèmes.
- La croissance, c'est ancré en l'homme, du moins en Europe...
Ce n'est pas le cas partout, donc pas pour tous les hommes.
- La vision développementiste ne tient pas compte des réalités.
Par exemple, ici, des gens voudraient s'installer à la
campagne en pluriactivité, ou vivre de façon frugale
sur un très petit terrain. Et bien, les règlements
rendent cela cela difficile.
- Les peuples du tiers-monde nous envient notre développement...
Certes, mais ça ne peut pas marcher chez eux et ça
marche de moins en moins chez nous. Mais si nous exerçons
encore une séduction c'est une bonne raison de nous transformer
nous-mêmes.
- il faut se donner les moyens de faire quelque chose à
côté.
- l'anti-développement ne doit pas devenir un dogme, une
nouvelle pensée unique...
- les économistes disent : " développer d'abord,
on partagera ensuite" ... il ne faut plus les écouter.