Texte d'une conférence prononcée au Cun du Larzac le vendredi 24 juin 2005.
Je voulais, en commençant cet entretien, vous adresser
une parole de bonheur, en dépit du fait que les sujets
dont nous avons à parler ensemble ce soir n'invitent guère
à la sérénité. C'est pourquoi j'ai
demandé conseil à ma femme, ici présente.
Elle m'a suggéré de vous dire que, si nos curs s'accordent
à notre intelligence, il y aura du bonheur dans notre partage,
parce que nous ne nous contenterons pas d'acquérir un savoir,
mais que nous ferons un bout de chemin à la rencontre de
l'autre, donc du bonheur : c'est donc ce que je souhaite, à
vous comme à moi, pour cette soirée.
Nous allons parler d'abord des paysans en élargissant notre
regard à l'ensemble de la planète : qui sont-ils,
où sont-ils ? Nous parlerons ensuite du développement,
cette idéologie du XXe siècle et de ses conséquences
sur la paysannerie, avant de nous demander ce que peut nous suggérer
la situation présente.
Qui sont, où sont les paysans dans le monde?
Dans nos pays, les paysans ne sont plus
très nombreux. En France, ils ne représentent plus
que 3,7 % de la population (alors qu'ils en étaient le
quart en 1950 et la moitié un siècle plus tôt).
Ils ne sont même plus majoritaires dans la population rurale
: sur 15 millions de ruraux, 2,2 seulement vivent de l'agriculture.
Dans l'ex-Europe des Quinze, les paysans sont déjà
proportionnellement plus nombreux : 5% ; bien davantage dans les
dix pays récemment rattachés à l'Union, à
savoir 20 %, avec de fortes variations suivant ces pays.
Mais, dans l'ensemble du monde, les paysans représentent
plus de la moitié de la population totale, comme
on le voit sur le tableau ci-après. En d'autres termes,
un homme sur deux est un paysan du Sud. Qui plus est, en
dépit de l'exode rural et de l'énorme expansion
des villes du Sud, cette proportion n'a pas changé depuis
trente ans. Beaucoup de gens s'imaginent que partout dans le monde,
l'exode vers les villes fait diminuer la population rurale et
agricole comme c'était le cas chez nous de 1850 à
1975. Mais dans les pays du Sud, l'expansion démographique
provoque, en dépit de l'exode rural, une augmentation
de la population rurale et même agricole (près
de 60 % dans les quarante dernières années). Exemple
: en Turquie, la population active agricole et le nombre des exploitations
ont augmenté jusqu'en 1995, tandis que la population urbaine
passait en vingt ans de 17 à 42 millions. Au Nigeria, dans
la même période 75-95,la population urbaine augmente
de près de 30 millions (soit un triplement, tandis que
les ruraux s'accroissent de près de 20 millions. En Inde,
de 1980 et 2001 la population employée dans l'industrie
et les services double ; dans l'agriculture elle augmente de 50
%.
Quels sont ls moyens dont disposent ces paysans ? Nous avons distingué,
dans le tableau, à la rubrique " moyens de travail
", trois catégories de paysans : ceux qui travaillent
avec un tracteur (T) ceux qui travaillent en culture attelée
avec des animaux (A), ceux qui travaillent manuellement (M),et
qui sont la majorité écrasante. Essayons maintenant
de voir comment se répartit la production en fonction des
catégories précédentes de population active,
tractorés (T), attelés(A), manuels(M). Pour simplifier,
nous ne parlerons que de la production céréalière,
à savoir environ 2 milliards de tonnes par an. On voit
(sur le tableau à la rubrique production) que les "
attelés " produisent autant que les " tractorés
", mais avec une productivité apparente quinze fois
moindre ; les " manuels " produisent moins de la moitié
des attelés, mais avec une productivité dix fois
moindre, donc 150 fois inférieure à celle des tractorés.
Ainsi, non seulement les paysans des pays industrialisés
ne sont qu'une très petite minorité des paysans
du monde, mais les agricultures qu'ils pratiquent sont un cas
très particulier d'agriculture. Nous ne pourrons donc raisonner
valablement à l'échelle du monde avec, à
l'arrière-plan, le modèle de nos agricultures :
il ne faut jamais l'oublier.
Le développement dans l'agriculture
Tant dans les instances gouvernementales
que dans les bureaux d'étude et les organismes de recherche,
il est vraiment rarissime que l'on ose remettre en question le
développement, ce mythe directeur du demi-siècle
qui vient de s'achever étant considéré comme
universel et atemporel. L'histoire nous apprend pourtant que,
dans son acception présente, le développement a
pris naissance dans le discours du 20 janvier 1949 sur l'état
de l'Union du Président Truman, promesse d'une prospérité
pour tous sur le modèle étasunien, dont n'était
pas absente une volonté hégémonique face
au risque communiste. Rappelons que, dans le même but hégémonique,
Truman avait fait détruire, en août 1945, Hiroshima
et Nagasaki, alors que le Japon était prêt à
capituler sans cela. En d'autres termes, le développement
est à la bombe atomique ce que la carotte est au bâton.
Il y a, en amont du développement, l'idée qu'une
croissance matérielle rapide est la base essentielle du
progrès de l'humanité vers plus de bien-être
; avec pour corollaire le concept de trickle down, à
savoir que la croissance de la production est, de facto, profitable
à plus ou moins long terme à toute la population
d'un pays. En ce qui concerne l'agriculture, une croissance rapide,
cela veut dire la " sainte trinité " semences
sélectionnées, engrais, pesticides. Le deuxième
postulat lié au concept du développpement, c'est
la libéralisation des échanges. Alors que les politiques
agricoles étaient restées longtemps un domaine réservé
des Etats, elle vont ainsi se soumettre à une concurrence
de plus en plus mondialisée, et ceci surtout à partir
des années 90. Mais lorsqu'on met en concurrence des paysans
du Sud avec d'autres dont la productivité est plus de 100
fois supérieure, ils ne peuvent tenir le choc.
Les partisans du " développement agricole " argüent
du fait qu'il faudra nourrir 2 à 3 milliards d'hommes supplémentaires
d'ici à une cinquantaine d'années, la plupart dans
les pays du Sud de la planète. Certains pensent à
solliciter pour cela les pays dont l'agriculture est majoritairement
modernisée comme l'Europe de l'Ouest ou les Etats-Unis.
Comment, par exemple, augmenter de 20% la production céréalière
mondiale, soit 400 millions de tonnes (ration de 2 miliards d'hommes
en régime végétarien)? Si l'on compte pour
cela sur les seuls " tractorés ", il leur faudrait
augmenter de près de 50 % leur production, alors que leur
nombre décroît et que leurs rendements, déjà
très élevés plafonnent. D'ailleurs, dans
les vingt-cinq dernières années, ils n'ont augmenté
leur production que de 200 millions de tonnes environ (comme on
le voit en bas du tableau). Ils ne sont donc pas en mesure de
nourrir le monde entier. Sans parler des conséquences sur
le plan des transports et de la pollution.
Deuxième hypothèse : moderniser les paysans du Sud.
C'est possible, et c'est déjà largement en cours
pour une partie d'entre eux. Dans les dernières vingt-cinq
années, la production céréalière du
Sud a pratiquement doublé et une partie de cet accroissement
est certainement dû à la modernisation des méthodes
de production. Le problème c'est la façon dont ça
se passe, car ceux qui peuvent acquérir tracteurs, engrais
et pesticides, sont ceux qui ont déjà des possibilités
d'investir. En outre cela ne va pas sans problèmes d'environnement
ou de dépendance liée à la monoculture. Les
" révolutions vertes ", enclanchées à
l'instigation des Etasuniens et des institutions internationales
dans les pays d'Asie du Sud-est et en Inde, ont enrichi les paysans
riches et appauvri encore les pauvres, voire les ont obligés
à céder leur terre et à partir dans les bidonvilles.
Par exemple, au Tamil-Nadu, à partir de 1970, on a importé
des tracteurs. En 2000, il y en avait 700 000. Mais, de 1970 à
90, 60% de l'emploi agricole salarié a été
détruit par cette mécanisation ; on est passé
de 180-200 jours de travail/an par journalier à 90-100
jours.
la triple exclusion
Plus généralement, on voit
s'étendre, à partir du monde paysan, une triple
exclusion : des terres (par exemple au Brésil où
les conflits pour la terre ont provoqué des milliers de
morts dans les dix dernières années), du travail
(comme on vient de le voir en Inde), du marché (importations
céréalières ou de volailles en Afrique).
Certains chiffres donnent le vertige : on parle par exemple de
150 à 400 millions de paysans chinois condamnés
à quitter la terre dans les décennies qui viennent.
Mais, plus près de nous, dans les pays de l'Est récemment
rattachés à l'Union européenne, l'idée
qui prévaut est que ces pays vont se développer
à notre image et que l'agriculture, en particulier va prendre
le train de la Politique Agricole Commune. Or, avec une population
presque quatre fois inférieure à celle des Quinze,
les douze PECO ont une population paysanne supérieure d'un
tiers à la nôtre, tandis que la surface moyenne exploitée
par actif agricole est de 6 ha contre 18. La libre concurrence
qu'on leur propose comme une panacée sera généralement,
sauf pour quelques grandes exploitations qui s'en sortiront, le
combat du pot de terre contre le pot de fer.
C'est ainsi qu'aux 7 millions de chômeurs de
l'Europe des Quinze risquent de s'ajouter sans grand délai
les 4 millions d'actifs agricoles dont, selon les prévisions
actuelles, il faudra " dégraisser " l'agriculture
des PECO, alors que déjà dans le plus vaste de ces
pays, la Pologne, le chômage touche 20% de la population
active. Enfin, en Turquie où il y a autant de travailleurs
agricoles que dans toute l'ex-Europe des Quinze, soit 7 millions,
les experts parlent de réduire l'emploi agricole de quatre
ou cinq millions, ce qui veut dire, avec les familles, 15 millions
de personnes exclues. Face à ce scénario, Ankara
n'a, pour l'heure, prévu aucune solution, jugeant sans
doute que les problèmes sociaux doivent être résolus
par les réseaux d'entr'aide familiale.
D'autres voies ?
Pourtant, il serait possible d'augmenter
de 600 millions de tonnes (soit d'un peu plus de 50%) la production
des paysans " attelés " et " manuels ",
vu les rendements souvent très bas, avec des moyens beaucoup
plus modestes ; cela aurait de plus l'avantage de donner une production
mieux répartie, beaucoup moins coûteuse en intrants,
donc en consommation énergétique et en pollution.
En outre, quand on a affaire à des paysans pauvres, il
n'est guère expédient de prétendre leur faire
dépenser de l'argent avant qu'il n'en aient gagné
!
Un tel enjeu est capital, mais le choix dans ce sens ne sera pas
le fait des Etats, ni des organisations internationales qui penchent
généralement de l'autre côté. Il ne
peut être conquis que par une forte organisation collective,
permettant, par l'établissement d'un réseau de relations,
de substituer la coopération et la complémentarité
à la concurrence, d'une part directement sur le terrain
à travers des expériences localisées (par
exemple les AMAP) ; d'autre part à l'échelle internationale,
de par une militance organisée. Déjà, beaucoup
de paysans l'ont compris, par exemple, pour ne citer que ce que
je connais, ceux du SOC en Andalousie, Ekta Parishad en Inde,
le MST au Brésil, la Confédération paysanne
en France, qui, tous ensemble ont abouti à la création,
en 1993, du premier mouvement mondial de paysans, Via Campesina
qui met au premier rang des revendications les réformes
agraires (bien oubliées depuis 1980), la souveraineté
alimentaire (à savoir le droit de chaque peuple de
produire ses propres aliments de base dans le respect de la diversité
culturlle), l'agriculture paysanne respectueuse del'environnement,
créatrice d'emploi et de produits de qualité, la
biodiversité, contre les monopoles qui pèsent
de plus en plus sur la production des semences.
Ces exemples illustrent je crois suffisamment le fait que la question
n'est pas tant, comme on le dit trop souvent, de " nourrir
les hommes ", mais bien plutôt de leur permettre
de se nourrir, et pour cela de ne pas les en empêcher
" Si quelqu'un a faim, ne lui donne pas un poisson, mais
un filet et apprends-lui à pêcher ". Que de
fois avons-nous entendu citer ce proevrbe, notamment à
propos des paysans pauvres. Or, tant en Afrique qu'en Inde, j'ai
constaté que les pêcheurs traditionnels ne manquent
ni de filets ni de savoir-faire, et que je serais tout à
fait incapable de leur apprendre à pêcher ! En revanche,
ils sont de plus en plus gênés par la concurrence
de sociétés qui surexploitent les fonds marins avec
de gros moyens et par là les privent peu à peu de
leur activité. Je m'inscris donc en faux contre le fameux
proverbe, et j'espère vous avoir fait comprendre pourquoi.
Je vous invite par là même à combattre pour
l'équité, car il ne faut pourtant pas se bercer
d'illusions : l'élimination, déjà en cours,
de centaines de millions de paysans, sans aucune contrepartie
sur le plan du travail, ne peut qu'avoir des conséquences
dramatiques, non seulement pour ces paysans, mais pour nous tous,
car c'est un facteur évident d'instabilité pour
les sociétés, y compris celles qui, aujourd'hui,
se croient tirées d'affaire.
Documentation
Réseau Solidarité 10 quai
de Richemont 35 000 Rennes
02 99 30 60 53 e-mail <reseau-solidarite@globenet.org> www.globenet.org/reseau-solidarite
Réseau Agriculture durable, 97 avenue Bonnin, 35 571 Chantepie cedex T° 0299773925 www.agriculture-durable.org
Immanuel Wallerstein L'après-libéralisme Essai sur un système-monde à réinventer. L'aube, poche essai 2003.
Revue L'Ecologiste trimestrielle, 18-24 quai de la Marne 75 164 Paris cedex 19.
Collectif La Ligne d'horizon Défaire le développement, refaire le monde, Parangon, Paris, 2003.
Robert Linhardt Le sucre et la faim éditions de Minuit 2003.
Majid Rahnema Quand la misère chasse la pauvreté Fayard/Actes sud 2003.
Marc Dufumier Agricultures et paysanneries des Tiers-Mondes, Karthala, 2004.
Gilbert Rist, Le Développement.
Histoire d'une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences
Po, 1996.
François de Ravignan La faim, pourquoi, La Découverte,
2003 (réédition).
François Partant La fin du développement,naissance
d'une alternative , Babel, 1997 (réédition).
Que la crise s'aggrave, Parangon,2002(réédition
avec préface de José Bové).
Annexes
1-Les paysans dans le monde
| Population totale monde |
6,1 milliard |
| Nord Sud dont |
Chine Inde |
1,2 4,9 1,3 1,1 |
| Population active (PA) monde | 2,6 milliard |
| dont |
Nord Sud |
0,4 2,2 |
| dont active agricole (PAA) : |
dont dont |
PAA Nord Sud Inde |
1961 0,850 0,115 0,735 |
2002 1,335 milliard (1) 0,045 (11% de PAN) 1,290 (58,6 % de PAS) 0,270 (1/5e total mondial) |
| Moyens de travail : |
| PAA travaillant avec | tracteur : animaux : bras : |
20 millions (2) 300 millions (2) 0.5 (1) à 1 milliard (2) |
(1) chiffres de Jean-Paul Charvet géographe Université Paris X pour 2002, publiés par Transrural initiatives du 25 janvier 2005 ; (2) chiffres de Mazoyer.
2-La production céréalière
|
|
|
|
|
|
|
T 20 |
|
humains
350 animaux 350 PI export 200 |
|
A 240 |
|
||
|
M 1000 |
|
humains 1300 PNI |
(*céréalière seulement ; t=tonnes ; PI=pays industrialisés, PNI=non industrialisés - tractorés (T), attelés (A), manuels (M).)
3-Evolution approximative de la production céréalière
|
|
|
|||
|
|
|
|
|
|
| Pays du Nord |
|
|
|
|
| Pays du Sud |
|
|
|
|
| Ensemble |
|
|
|
|