les 10 et 11 avril 2003,
deux conférences, organisées par Gérald Almarcha
au lycée agricole de Blois, puis au Centre culturel de
Vendôme (cette dernière sous le titre : le développement
contre les paysans), m'ont permis d'aborder les thèmes
du développement dans l'agriculture des pays du Nord et
du Sud.
Deux exemples,
ici, là-bas
Les paysans ont été, historiquement, les premières
victimes du développement, et le sont encore. En Inde,
par exemple, une loi fédérale de 2002 permet d'expulser
des zones forestières toutes les familles qui ne disposent
pas de titre de propriété. Les Adivasi, ou populations
tribales, qui sont là depuis des millénaires, mais
n'ont, sauf exception, pas reçu ce titre distribué
avec parcimonie par l'Etat, peuvent donc, aux termes d'une loi
scélérate, être soumis à l'expulsion.
Le jour même de notre arrivée à Raipur (Inde),
le 16 février dernier, nous avons appris qu'une opération
avait été menée six jours auparavant par
les services forestiers, appuyés par la police ; des maisons
ont été abattues, un Adivasi a été
tué. La marche qui a commencé début février,
organisée dans l'Etat du Chhattisgarh par le mouvement
Ekta Parishad pour les droits des Adivasi - et à laquelle
nous avons été invités, c'était le
but même de notre voyage - en a pris une autre dimension
: devant les marches, meetings de protestations, et même
jeûne d'un des principaux animateurs, sans parler des milliers
de lettres venues auparavant d'Europe, le gouvernement cède
: il renonce aux expulsions, promet 6.000 titres de propriété
(ce qui, soit dit en passant, est peu face aux 600.000 familles
d'Adivasi du seul Etat du Chhattisgarh et plus encore aux 20 millions
de l'Inde), indemnise la veuve et les enfants...
Plus près de nous, il est inquiétant de voir ce
qui se prépare en Europe de l'Est dans les dix pays d'Europe
centrale et orientale (PECO) appelés à rejoindre
l'Europe des Quinze l'année prochaine : sur près
de 105 millions d'habitants que comportent ces pays, environ un
cinquième, soit 20 millions, vivent directement de l'agriculture,
ce qui représente 10 millions d'actifs (Jacques Berthelot,
dans son livre sur l'Agriculture talon d'Achille de la mondialisation,
donne ce même chiffre)... Un article d'Alternatives économiques
(Sandra Moatti et Quentin Pinotteau dans le numéro de décembre
2002), très critique sur le fait que "des secteurs
entiers de l'économie survivent plus qu'ils ne croissent..."
que des "micro et petites exploitations de semi-subsistance
fournissent encore près de la moitié de la production",
qu'"en Roumanie la part de l'emploi agricole atteint 45 %,
un niveau quasiment pré-industriel"... cite enfin
la Commission européenne, laquelle estime à 4 millions
le nombre d'emplois agricoles qui pourraient être perdus
du fait de la PAC, ce qui correspondrait à une population
de 8 millions de personnes vivant de l'agriculture, soit près
de la moitié du total actuel. Une telle évolution
s'est produite en Europe de l'Ouest en 20 ans ou même davantage
(le taux de 45 % de la Roumanie correspond à celui de la
France de 1900), alors que le développement industriel
absorbait assez facilement les transfuges du monde rural. Attend-on
de nos voisins qu'ils fassent plus vite, alors qu'on ne saura
vraisemblablement pas quoi faire des 8 millions de " surnuméraires
" ? Et même conduits à ce point, on ne serait
rendu qu'à 10 % de population agricole dans la population
totale, à savoir deux fois plus que dans l'Europe de l'Ouest
actuelle. Faudrait-il donc aller jusqu'à ces 5 % auxquels
la "invisible " a conduit notre pays ? Sans parler des
inconvénients que cela a aujourd'hui ici, que deviendront
là-bas les exclus de l'agriculture ?
Qu'est-ce
que moderniser l'agriculture ?
Que valent devant de telles perspectives la prétention
qu'expriment les auteurs de l'article précité à
une modernisation de l'agriculture et à sortir d'une situation
dite pré-industrielle ? Si nous faisons un retour en arrière
sur la situation française par exemple et nous reportons
à cette date-clé de l'histoire rurale qu'est 1850,
maximum de la population ruale, nous constatons qu'à cette
époque, les paysans représentaient les trois quarts
de la population rurale, elle-même comportant alors les
trois quarts de la population totale. En 1950, un siècle
plus tard, ils sont la moitié des ruraux, eux-même
moitié du total des Français. En 1980, ils ne sont
plus que le quart du quart. On a raconté que les paysans
ont quitté la ville à cause de la puissance d'attraction
de celle-ci, par souci de se moderniser... Reste à se demander
pourquoi, alors que la ville ne manquait pas de lumières
avant 1850, ils ne l'ont pas fait plus tôt. La vérité
est que la grande industrialisation de la France commence en 1850
et qu'à partir de cette époque l'arbitrage entre
investissements et salaires impose que ces derniers croissent
le moins possible. Et comme les salaires se dépensent principalement
à l'époque en nourriture, il ne faut pas que les
prix agricoles montent. Comment fait-on baisser un prix agricole
? La recette est de toujours : on importe ! Justement à
cette époque, les pays neufs d'Australie, Argentine, Etats-Unis
produisent à bien nmeilleur marché que l'Europe,
tandis que la marine à vapeur relaie la marine à
voile, qu'on ouvre le canal de Suez, qu'on construit des chemins
de fer et last but not the least, qu'on conclut des traités
de libre-échange avec la Grande-Bretagne d'abord, d'autres
pays d'Europe ensuite. La ruine de la production lainière
française (dont nous avons eu un témoignage en Ardèche
quand, avec les membres de La Ligne d'Horizon, nous avons visité
Ardelaine, laquelle s'est employée à revenir de
cette situation) date de cette époque.
Ceux des paysans qui ont pu rester l'ont fait avec des transformations
radicales. Ils ont dû renoncer à des productions
désormais non concurrentielles (comme le blé et
le mouton dans le Midi, remplacés par la monoculture viticole).
Ils ont mécanisé, motorisé, chimisé,
non point tant par goût de la modernité ou pour s'épargner
du travail (car le temps de travail paysan n'a pas diminué,
loin de là) que pour augmenter la productivité du
travail et par là tenter de maintenir leur revenu : un
combat de Sysiphe toujours à reprendre. Qu'on en juge par
ces quelques chiffres : depuis 1970 en France, la surface agricole
utile par actif a été multipliée par 4 (elle
atteint aujourd'hui 33 ha) tandis que la population active agricole
a été divisée par deux. La production par
actif a été multipliée par 7. Mais le revenu
par entreprise agricole a quasiment stagné, tandis que
le revenu par non salarié a seulement été
multiplié par 1,7... C'est en fait, ici aussi comme en
Inde et toutes proportions gardées un processus de désappropriation
qui est à l'oeuvre. Il y a un siècle, les actes
de produire, transformer et vendre étaient presque entièrement
à la charge des paysans : l'évolution qui s'est
faite dans le dernier demi-siècle tend à confiner
les paysans dans la seule fonction productive. Les industries
agricoles et alimentaires, le grand commerce ont monopolisé
la transformation et la mise en marché. La possibilité
de produire est elle-même laminée par les pressions
qui s'exercent sur le foncier (concurrence des non-agriculteurs
en un temps où la population rurale non-agricole s'accroît),
les règlements sanitaires (normes de fromagerie fermière
par exemple), les agréments pour les semences qui pratiquement
obligent à les acheter. Mon collègue de l'INRA,
Jean-Pierre Berlan, a montré par exemple, l'imposture scientifique
constituée par la fabrication et la diffusion des maïs
hybrides à partir des années soixante ; il eut été
plus simple, plus rapide et moins coûteux de faire porter
la sélection sur les vieilles variétés locales
de maïs ; mais le but recherché en fait était
de priver les paysans de la possibilité d'utiliser leurs
propres semences : on y a parfaitement réussi !
Qui en
profite ?
Une étude d'économistes de l'INSEE réalisée
peu avant 1990 montrait que les gains considérables de
productivité de l'agriculture réalisés dans
les années précédentes avaient été
presque exclusivement récupérés par les industries
agricoles et alimentaires et secondairement par les consommateurs,
les agriculteurs n'y ayant presque rien gagné. On accuse
volontiers, sur le chapitre des semences par exemple, les multinationales.
Tout cela est vrai en première analyse. Mais à terme,
personne ne gagne rien à cette situation. Des exemples
comme les accidents de Bhopal (Inde, 1984), d'AZF (Toulouse, 2001)
viennent nous rappeler que les dérives actuelles vont bien
au-delà d'un simple conflit d'intérêts entre
ayant-droits: nous sommes en fait dans un système qui ne
peut plus durer. Le numéro d'octobre 2002 de l'Ecologiste
vient fort opportunément nous informer de ce qu'on appelle
l'empreinte écologique de l'humanité, c'est-à-dire
de la superficie utilisée par elle et qui, depuis les années
1980, dépasse les capacités de la planète.
Au cours des trente-cinq dernières années, la superficie
utilisée par l'humanité a doublé, la moitié
de cette surface étant utilisée pour l'élimination
des déchets de combustion, notamment le gaz carbonique.
Pourtant, dans le même temps, la population mondiale n'a
cru que de 5O%, passant de 4 à 6 milliards, la majeure
partie de cet accroissement concernant les pays du Sud. Or c'est
surtout l'activité des pays industrialisés qui a
provoqué cette extension de l'empreinte écologique.
On peut calculer que si le monde entier consommait comme la France,
il faudrait deux planètes ; comme Paris, trois ; comme
les Etats-Unis, cinq... Aussi quand, à Johannesburg en
août 2002, M. Wolfensohn, président de la Banque
Mondiale, affirme que pour assurer le bien-être de l'humanité,
il faudrait quadrupler la production dans les cinquante ans à
venir, dans le même temps que la population croîtrait
de 5O%, ajoutant qu'il est difficile d'imaginer une telle croissance
sans de graves atteintes à l'environnement, on ne voit
pas comment il envisage la maîtrise de celles-ci...
Vers une
solidarité Nord-Sud ?
Puisque tout le monde est menacé, logiquement tout le monde
devrait se lever pour réagir. Pourtant, on le sait, bien
peu en sont conscients, à commencer par les hommes d'Etat
qui continuent à se gargariser avec le développement,
alors que le problème est celui de la survie. Instruits
par une aventure séculaire dont ils ont été,
historiquement, les premiers à souffrir, les paysans devraient
logiquement être les premiers à lutter, dans une
solidarité Nord-Sud, pour infléchir l'opinion publique
et les décisions politiques. Il est bien possible que l'après-développpement
commencera par l'agriculture, compte tenu du fait que, dans le
monde d'aujourd'hui, les paysans sont encore, et de loin, les
actifs les plus nombreux (ce dont nous n'avons guère conscience
au Nord). Souhaitons que la marche prévue en Europe en
2004 pour défendre les droits des paysans, soit un pas
de plus, et de taille, dans le sens d'une solidarité qui
dépasse les frontières, non seulement entre nations,
mais entre catégories sociales ; notamment au-delà
des seuls paysans.