Le développement contre les paysans

François de Ravignan



les 10 et 11 avril 2003, deux conférences, organisées par Gérald Almarcha au lycée agricole de Blois, puis au Centre culturel de Vendôme (cette dernière sous le titre : le développement contre les paysans), m'ont permis d'aborder les thèmes du développement dans l'agriculture des pays du Nord et du Sud.

 

Deux exemples, ici, là-bas

Les paysans ont été, historiquement, les premières victimes du développement, et le sont encore. En Inde, par exemple, une loi fédérale de 2002 permet d'expulser des zones forestières toutes les familles qui ne disposent pas de titre de propriété. Les Adivasi, ou populations tribales, qui sont là depuis des millénaires, mais n'ont, sauf exception, pas reçu ce titre distribué avec parcimonie par l'Etat, peuvent donc, aux termes d'une loi scélérate, être soumis à l'expulsion. Le jour même de notre arrivée à Raipur (Inde), le 16 février dernier, nous avons appris qu'une opération avait été menée six jours auparavant par les services forestiers, appuyés par la police ; des maisons ont été abattues, un Adivasi a été tué. La marche qui a commencé début février, organisée dans l'Etat du Chhattisgarh par le mouvement Ekta Parishad pour les droits des Adivasi - et à laquelle nous avons été invités, c'était le but même de notre voyage - en a pris une autre dimension : devant les marches, meetings de protestations, et même jeûne d'un des principaux animateurs, sans parler des milliers de lettres venues auparavant d'Europe, le gouvernement cède : il renonce aux expulsions, promet 6.000 titres de propriété (ce qui, soit dit en passant, est peu face aux 600.000 familles d'Adivasi du seul Etat du Chhattisgarh et plus encore aux 20 millions de l'Inde), indemnise la veuve et les enfants...


Plus près de nous, il est inquiétant de voir ce qui se prépare en Europe de l'Est dans les dix pays d'Europe centrale et orientale (PECO) appelés à rejoindre l'Europe des Quinze l'année prochaine : sur près de 105 millions d'habitants que comportent ces pays, environ un cinquième, soit 20 millions, vivent directement de l'agriculture, ce qui représente 10 millions d'actifs (Jacques Berthelot, dans son livre sur l'Agriculture talon d'Achille de la mondialisation, donne ce même chiffre)... Un article d'Alternatives économiques (Sandra Moatti et Quentin Pinotteau dans le numéro de décembre 2002), très critique sur le fait que "des secteurs entiers de l'économie survivent plus qu'ils ne croissent..." que des "micro et petites exploitations de semi-subsistance fournissent encore près de la moitié de la production", qu'"en Roumanie la part de l'emploi agricole atteint 45 %, un niveau quasiment pré-industriel"... cite enfin la Commission européenne, laquelle estime à 4 millions le nombre d'emplois agricoles qui pourraient être perdus du fait de la PAC, ce qui correspondrait à une population de 8 millions de personnes vivant de l'agriculture, soit près de la moitié du total actuel. Une telle évolution s'est produite en Europe de l'Ouest en 20 ans ou même davantage (le taux de 45 % de la Roumanie correspond à celui de la France de 1900), alors que le développement industriel absorbait assez facilement les transfuges du monde rural. Attend-on de nos voisins qu'ils fassent plus vite, alors qu'on ne saura vraisemblablement pas quoi faire des 8 millions de " surnuméraires " ? Et même conduits à ce point, on ne serait rendu qu'à 10 % de population agricole dans la population totale, à savoir deux fois plus que dans l'Europe de l'Ouest actuelle. Faudrait-il donc aller jusqu'à ces 5 % auxquels la "invisible " a conduit notre pays ? Sans parler des inconvénients que cela a aujourd'hui ici, que deviendront là-bas les exclus de l'agriculture ?

Qu'est-ce que moderniser l'agriculture ?

Que valent devant de telles perspectives la prétention qu'expriment les auteurs de l'article précité à une modernisation de l'agriculture et à sortir d'une situation dite pré-industrielle ? Si nous faisons un retour en arrière sur la situation française par exemple et nous reportons à cette date-clé de l'histoire rurale qu'est 1850, maximum de la population ruale, nous constatons qu'à cette époque, les paysans représentaient les trois quarts de la population rurale, elle-même comportant alors les trois quarts de la population totale. En 1950, un siècle plus tard, ils sont la moitié des ruraux, eux-même moitié du total des Français. En 1980, ils ne sont plus que le quart du quart. On a raconté que les paysans ont quitté la ville à cause de la puissance d'attraction de celle-ci, par souci de se moderniser... Reste à se demander pourquoi, alors que la ville ne manquait pas de lumières avant 1850, ils ne l'ont pas fait plus tôt. La vérité est que la grande industrialisation de la France commence en 1850 et qu'à partir de cette époque l'arbitrage entre investissements et salaires impose que ces derniers croissent le moins possible. Et comme les salaires se dépensent principalement à l'époque en nourriture, il ne faut pas que les prix agricoles montent. Comment fait-on baisser un prix agricole ? La recette est de toujours : on importe ! Justement à cette époque, les pays neufs d'Australie, Argentine, Etats-Unis produisent à bien nmeilleur marché que l'Europe, tandis que la marine à vapeur relaie la marine à voile, qu'on ouvre le canal de Suez, qu'on construit des chemins de fer et last but not the least, qu'on conclut des traités de libre-échange avec la Grande-Bretagne d'abord, d'autres pays d'Europe ensuite. La ruine de la production lainière française (dont nous avons eu un témoignage en Ardèche quand, avec les membres de La Ligne d'Horizon, nous avons visité Ardelaine, laquelle s'est employée à revenir de cette situation) date de cette époque.


Ceux des paysans qui ont pu rester l'ont fait avec des transformations radicales. Ils ont dû renoncer à des productions désormais non concurrentielles (comme le blé et le mouton dans le Midi, remplacés par la monoculture viticole). Ils ont mécanisé, motorisé, chimisé, non point tant par goût de la modernité ou pour s'épargner du travail (car le temps de travail paysan n'a pas diminué, loin de là) que pour augmenter la productivité du travail et par là tenter de maintenir leur revenu : un combat de Sysiphe toujours à reprendre. Qu'on en juge par ces quelques chiffres : depuis 1970 en France, la surface agricole utile par actif a été multipliée par 4 (elle atteint aujourd'hui 33 ha) tandis que la population active agricole a été divisée par deux. La production par actif a été multipliée par 7. Mais le revenu par entreprise agricole a quasiment stagné, tandis que le revenu par non salarié a seulement été multiplié par 1,7... C'est en fait, ici aussi comme en Inde et toutes proportions gardées un processus de désappropriation qui est à l'oeuvre. Il y a un siècle, les actes de produire, transformer et vendre étaient presque entièrement à la charge des paysans : l'évolution qui s'est faite dans le dernier demi-siècle tend à confiner les paysans dans la seule fonction productive. Les industries agricoles et alimentaires, le grand commerce ont monopolisé la transformation et la mise en marché. La possibilité de produire est elle-même laminée par les pressions qui s'exercent sur le foncier (concurrence des non-agriculteurs en un temps où la population rurale non-agricole s'accroît), les règlements sanitaires (normes de fromagerie fermière par exemple), les agréments pour les semences qui pratiquement obligent à les acheter. Mon collègue de l'INRA, Jean-Pierre Berlan, a montré par exemple, l'imposture scientifique constituée par la fabrication et la diffusion des maïs hybrides à partir des années soixante ; il eut été plus simple, plus rapide et moins coûteux de faire porter la sélection sur les vieilles variétés locales de maïs ; mais le but recherché en fait était de priver les paysans de la possibilité d'utiliser leurs propres semences : on y a parfaitement réussi !

Qui en profite ?

Une étude d'économistes de l'INSEE réalisée peu avant 1990 montrait que les gains considérables de productivité de l'agriculture réalisés dans les années précédentes avaient été presque exclusivement récupérés par les industries agricoles et alimentaires et secondairement par les consommateurs, les agriculteurs n'y ayant presque rien gagné. On accuse volontiers, sur le chapitre des semences par exemple, les multinationales. Tout cela est vrai en première analyse. Mais à terme, personne ne gagne rien à cette situation. Des exemples comme les accidents de Bhopal (Inde, 1984), d'AZF (Toulouse, 2001) viennent nous rappeler que les dérives actuelles vont bien au-delà d'un simple conflit d'intérêts entre ayant-droits: nous sommes en fait dans un système qui ne peut plus durer. Le numéro d'octobre 2002 de l'Ecologiste vient fort opportunément nous informer de ce qu'on appelle l'empreinte écologique de l'humanité, c'est-à-dire de la superficie utilisée par elle et qui, depuis les années 1980, dépasse les capacités de la planète. Au cours des trente-cinq dernières années, la superficie utilisée par l'humanité a doublé, la moitié de cette surface étant utilisée pour l'élimination des déchets de combustion, notamment le gaz carbonique. Pourtant, dans le même temps, la population mondiale n'a cru que de 5O%, passant de 4 à 6 milliards, la majeure partie de cet accroissement concernant les pays du Sud. Or c'est surtout l'activité des pays industrialisés qui a provoqué cette extension de l'empreinte écologique. On peut calculer que si le monde entier consommait comme la France, il faudrait deux planètes ; comme Paris, trois ; comme les Etats-Unis, cinq... Aussi quand, à Johannesburg en août 2002, M. Wolfensohn, président de la Banque Mondiale, affirme que pour assurer le bien-être de l'humanité, il faudrait quadrupler la production dans les cinquante ans à venir, dans le même temps que la population croîtrait de 5O%, ajoutant qu'il est difficile d'imaginer une telle croissance sans de graves atteintes à l'environnement, on ne voit pas comment il envisage la maîtrise de celles-ci...


Vers une solidarité Nord-Sud ?

Puisque tout le monde est menacé, logiquement tout le monde devrait se lever pour réagir. Pourtant, on le sait, bien peu en sont conscients, à commencer par les hommes d'Etat qui continuent à se gargariser avec le développement, alors que le problème est celui de la survie. Instruits par une aventure séculaire dont ils ont été, historiquement, les premiers à souffrir, les paysans devraient logiquement être les premiers à lutter, dans une solidarité Nord-Sud, pour infléchir l'opinion publique et les décisions politiques. Il est bien possible que l'après-développpement commencera par l'agriculture, compte tenu du fait que, dans le monde d'aujourd'hui, les paysans sont encore, et de loin, les actifs les plus nombreux (ce dont nous n'avons guère conscience au Nord). Souhaitons que la marche prévue en Europe en 2004 pour défendre les droits des paysans, soit un pas de plus, et de taille, dans le sens d'une solidarité qui dépasse les frontières, non seulement entre nations, mais entre catégories sociales ; notamment au-delà des seuls paysans.