Conférence de René Passet à Carcassonne
le Vendredi 29 mars 2002

commentaire par François de Ravignan

 

Vous pouvez consulter un dossier en ligne de la revue Transversale présentant diverses positions sur le développement durable, notamment un texte de René Passet.

René Passet est professeur émérite d'économie à la Sorbonne et président d'ATTAC. Il commence sa conférence en se moquant des candidats à l'Elysée qui cherchent par tous les moyens à différencier leurs programmes, alors qu'ils sont très semblables, ce qui n'est pas étonnant, parce qu'ils se contentent de gérer à court terme l'existant, et ne comportent pas de vrai projet politique. L'objectif d'ATTAC serait de faire renaître un véritable débat politique.

Il faut quand même se demander s'il est possible aujourd'hui de faire des choix politiques à long terme, à l'échelle des Etats, ou dans quelles limites. Passet attaque avec force ceux qui prétendent que ce n'est pas possible, les considérant comme des gens qui baissent les bras, et il donne comme exemple la fait que, sous l'action de militants décidés, les "génies généticiens" ont du renoncer au terminator. Pourtant, dans la mesure où le choix fondamental des Etats est de poursuivre la course au développement, quels sont les choix possibles, hormis aménager autant que faire se peut l'évolution vers la mondialisation ?

Passet lui-même - à mon grand étonnement - semble admirer sans réserves les conquêtes de la modernité. Le progrès technique est merveilleux et libérateur. La mondialisation, la technicisation sont esentiellement bonnes. Du reste, la société (quand Passet parle de "la" société, il s'agit implicitement pour lui de la société mondiale, mais en fait toujours de la nôtre et c'est un peu gênant), la société donc devient une société d'information et de communication, moins dépensière en énergie (je n'ai pourtant pas entendu dire que, de notre côté, la facture énergétique ait sensiblement diminué). Il peut y avoir une bonne mondialisation à finalité humaine, dont les technologies modernes sont porteuses. Nous entrons dans un nouveau monde totalement différent... Mais, encore une fois, qui donc est ce nous ?... L'orateur ne parle guère de la misère et de la faim, qui ne sont sans doute qu'une bavure dans ce tableau. Passet ne nie pas en effet qu'il y a des dysfonctionnements ; mais pour lui ce sont la spéculation et la libre circulation des capitaux qui sont la cause de tout le mal. Contrôler les flux de capitaux est, selon lui une affaire de volonté politique. En somme il suffirait de changer les pouvoirs sans toucher aux logiques économiques en cours... Pourtant, une volonté politique ne va pas sans un courant d'opinion. Et l'opinion occidentale n'est-elle pas, globalement, pour continuer dans le même sens ?...

Passet se montre in fine - sans que nul ne l'ait provoqué sur cette question - énervé par ces quelques énergumènes qui, voici quelques jours à Paris, se sont permis de contester le développement... Il ironise sur le fait qu'ils prétendent remplacer ce mot de développement par un autre mot qui voudra dire la même chose. J'essaie de répondre, en disant que la référence au développement empêche de voir le réel, en donnant pour exemple le "pays" récemment instauré de la Haute-vallée de l'Aude où on prétend faire un programme de développpement tandis que les usines ferment, que l'agriculture voit baisser sa production, que les chômeurs se multiplient... Je ne suis guère entendu, la tribune, le micro et "Monsieur le Professeur" finissant par avoir le dessus : attitude significative d'une incapacité de se remettre en question, et que j'ai déjà rencontrée ailleurs : dommage... Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain me rétorque Passet en parlant du développement. J'aurais du lui répondre - mais la répartie m'a manqué - qu'en fait le bébé est bel et bien en train de se noyer dans l'eau du bain !...

De retour à la maison, je me suis rappelé opportunément que François Partant avait fait dans Champs du Monde un commentaire du livre de René Passet L'économique et le vivant. Il me semble intéressant de reproduire ici ce commentaire, en espérant que par les voies obscures d'Internet, il parviendra à l'auteur. Le voici (en date de décembre 1981) :

"Il y a une dizaine d'années paraissait la première étude réalisée par le Club de Rome. Elle fut publiée dans un ouvrage intitulé Halte à la croissance (Fayard). Elle attirait l'attention sur les limites physiques à la croissance économique et à la progression exponentielle de la population mondiale. Elle souleva des controverses passionnées.

"Bien entendu, aucne conclusion pratique n'en fut tirée. Personne ne peut délibérément décréter l'arrêt de la croissance, qui d'ailleurs ne résoudrait rien, ni le problème de l'épuisement des ressources non renouvelables, ni celui des multiples pollutions, c'est-à-dire ce problème très général que représente la destruction de la biosphère par notre mode de production. Mais bien que nous ne puissions agir autrement (produire et consommer autrement etc...), il nous faut au moins comprendre pourquoi nous nous croyons fondés à promouvoir un développement qui ne peut s'achever que brutalement, sur des désastres d'autant plus irrémédiables que l'évolution technico-économique se sera poursuivie plus longtemps.

"Un ouvrage (nous y voilà, ndc) peut nous éclairer à ce sujet : L'économique et le vivant de René Passet (Payot). Ouvrage un peu ardu (on peut sauter les démonstrations en langage mathématique) , mais tout à fait passionnant. C'est une contribution remarquable à la critique de la science-économique telle que l'enseigne l'Université. Ce professeur d'économie démontre, d'une manière aussi rigoureuse que limpide, combien la problématique de l'économie est vicieuse. Après avoir étudié les lois auxquelles obéit la reproduction du milieu et celle du monde vivant, il constate que la théorie économique ne les prend pas en compte. La sicence-économique, dit-il, devient alors de l'"économisme", en perdant de vue les limites du terrain qui est le sien. Alors qu'elle pose pour principe de départ sa neutralité par rapport au social et au politique, en s'interdisant de préciser la finalité de l'activité économique (pourquoi travaille-t-on ? en vue d'atteindre quel objectif socio-politique ? ) elle en arrive bel et bien à lui atttribuer une finalité : reporduire le Capital. De plus, alors qu'elle définit le revenu comme ce qui peut être dépensé sans amputer le Capital qui l'a produit, elle admet la dilapidation d'un capital non reproductible (toutes les ressources non agricoles) en ne s'attachant qu'à la seule reproduction du capital technique. Ainsi la science-économique ignore-t-elle les deux conditions sans lesquelles elle risque fort de devenir sans objet : la reproduction des hommes eux-mêmes et la protection du milieu dont dépend la vie des hommes.

"Malheureusement, cet économisme que dénonce René Passet correspond bien effectivement à la pratique économique. On peut en apprécier tous les jours le résultats écologiques et sociaux. Notre système prooductif est effroyablement destructeur. Et, de plus en plus capitalistique, il ne parvient même plus à assurer la simple reproduction de l'ensemble des sociétés. En pratique, cela se traduit par une montée du chômage, qui ne sera pas plus résorbée dans les pays industrialisés que dans le Tiers-Monde.

"Dommage qu'on ne puisse mentionner encore un livre qui porterait ce titre : Pourquoi sont-ils si riches ? J'ai bien essayé de répondre à cette question. Mais c'était une entreprise beaucoup trop ambiitieuse. Car il faudrait d'abord raconter quelques siècles d'histoire. Ou plutôt une "contre-histoire"[...]. Puis, en s'appuyant sur les travaux de René Passet (1), il faudrait montrer que la science-économique n'est qu'une composante de l'idéologie propre à la société occidentale ; parce qu'elle nous amène à confondre évolution humaine et progression technico-économique. Il faudrait conclure. Pourquoi sont-ils si riches ? Parce qu'ils ne sont pas obligés de vivre en autarcie sur leurs seules ressources. Parce qu'ils dértruisent systématiquement la planète pour s'enrichir, leur richesse permettant le financement d'une "recherche-développement" de plus en plus coûteuse, celui d'un progrès qui devient à son tour moyen d'enrichissement. Parce qu'ils sacrifient à un développement ainsi conçu toutes les sociétés qui s'opposent à leurs entreprises, jusqu'à leur propre société qui peu à peu se décompose.

"Riches, mais pour combien de temps encore ? C'est à cette question aussi qu'il va falloir répondre."...


(1) Il semble bien, si j'en juge par sa conférence de Carcassonne, que René Passet lui-même ne se soit pas appuyé sur ses propres travaux pour remettre en cause le sacro-saint développement...