Note de lecture des ouvrages
Notre foi dans ce siècle
de Michel Albert, Jean Boissonnat, Michel Camdessus, ARLEA, Paris,
2002 ; Faut-il avoir peur de la mondialisation ? d'Albert
Rouet, DDB, 1999.
Les auteurs de Notre foi dans ce siècle sont Michel
Camdessus, ancien directeur du FMI et actuellement membre du Conseil
pontifical Justice et paix du Vatican, président des Semaines
sociales de France. Michel Albert est un économiste connu,
ex-conseiller de la Banque de France. Quant à Jean Boissonnat,
il est journaliste (il a écrit notamment dans La Croix).
Tous trois ont fait carrière dans les instances politico-administratives
de la France des années cinquante : ils se réfèrent
volontiers aux "trente glorieuses" qu'ils semblent admirer
sans réserve, ces années d'après guerre qui
ont été inaugurées par le Plan Marshall et
ont pour eux (p 14) conjugué la croissance économique
et la justice sociale (1). Ils se déclarent chrétiens,
de confession catholique.
De quelle
foi s'agit-il ?
Le titre du livre Notre foi dans ce siècle est ambigu,
peut-être volontairement : la foi dont il est question est-elle
la foi chrétienne (dont les auteurs disent qu'elle éclaire
leur vie p 17), confrontée à ce siècle, ou
une foi dans les destinées de ce vingt-et-unième
siècle commençant ? Finalement, il semble que les
auteurs envisagent que l'une et l'autre puissent coïncider...
Un projet s'exprime en tout cas dès les premières
pages, celui de moraliser, au XXI e siècle, la mondialisation
amorale héritée du XX e (p 8). En dépit de
cette "amoralité", les auteurs nous annoncent
d'emblée que le monde va mieux, bien mieux même.
La démocratie n'a jamais autant progressé. Exemples
cités : l'Amérique Latine ; les pays de l'ex-camp
communiste ; nombreux pays d'Asie ou d'Afrique (p 21)... ce qui
paraît contradictoire avec le fait reconnu cependant par
les auteurs que le nombre de pauvres augmente (p 25) ou que les
inégalités - selon une étude des Nations-Unies
citée par les auteurs eux-mêmes - se sont accrues
dans quarante-cinq pays et ont diminué seulement dans seize
entre 1950 et 90 (p 120). Ailleurs, ils constatent l'opposition
entre une minorité de riches et [la] foule croissante des
pauvres (p 155). Mais tout ceci tiendrait, selon eux, à
ce que le bien public mondial n'est pas pris en charge par une
gouvernance mondiale, issue d'une démocratie participative
qui devrait se mondialiser au même rythme que l'économie
(p 29)...
Or, quand on voit ne serait-ce que la difficulté à
faire une Europe politique, et celle, non moindre, à ce
que les valeurs de la démocratie soient respectées
dans ce processus, on imagine assez bien que cela ne se fera pas
tout seul, a fortiori à l'échelle mondiale ! Il
reste d'ailleurs à se demander s'il n'y a pas une contradiction
entre l'hypothèse d'une mondialisation créant une
dépendance accrue à l'égard du marché
et la pratique d'une démocratie qui suppose un minimum
d'autonomie. Par exemple, quelle démocratie est possible
pour les producteurs de coton de l'Afrique de l'Ouest dont la
vie quotidienne dépend d'un cours mondial qui leur échappe
totalement ? ou pour les ouvriers agricoles journaliers d'Andalousie,
soumis au chômage périodique voire permanent ?
Croissance
et développement
La nécessité d'une croissance continue et extensive
au monde entier n'est pas mise en doute, elle est l'article de
foi numéro un : en somme il faut continuer comme avant
mais éponger les bavures : le chapitre qui prétend
répondre aux problèmes posés et qui s'intitule
Prendre en mains la mondialisation, débute par ce poncif,
dont nos Organisations internationales et, à leur suite,
nos medias ont ad nauseam fait usage, selon lequel jamais, dans
l'histoire de l'humanité, nous n'avons eu autant de potentialités
intellectuelles, scientifiques et économiques qu'aujourd'hui
pour vaincre nos maux ataviques : la faim, la guerre, l'exclusion
de l'Autre et l'oppression. De tels moyens existent en effet,
mais ils ne sont nullement orientés à la fin que
préconisent, après tant d'autres, les auteurs ;
pour vaincre nos maux ataviques, il faudrait commencer par le
vouloir, c'est-à-dire donner la priorité non à
la croissance, mais à la lutte contre ces fléaux.
Donnons un simple exemple de cette nouvelle contradiction : nombreux
sont les chercheurs qui ont constaté que les révolutions
vertes, en Inde notamment, si elles ont nettement accru la production
agricole, n'ont pas fait reculer la faim dans ses manifestations
quotidiennes.
Allant de pair avec la croissance, le concept de développement
est partout utilisé de façon péremptoire
dans l'ouvrage, comme s'il faisait partie des acquis philosophiques
de toute l'humanité. Ce développement là
passe par l'ouverture des économies, leur intégration
aux courants d'échange de la mondialisation et non par
la recherche frileuse de modèles d'une prétendue
croissance autocentrée (p 159). Penser autrement relève
de la résignation sceptique ou cynique (p 24), même
à l'heure où le consensus concernant le développement
commence à être sérieusement remis en question
(). Injure, inconsciente nous l'espérons, à ceux
qui, entre autres en Afrique, essaient, comme Aminata D.Traoré,
ancienne ministre du Mali, de se distancier de ces conceptions
: les réformes qui mènent tout droit au marché
mondial n'ont aucun rapport avec les besoins fondamentaux et les
attentes des Africains. La démocratie bute dès lors
et encore une fois contre le "non-choix" (2).
Dans ces conditions les espoirs que soulèvent les auteurs
de voir la globalisation favoriser l'avènement d'un monde
unifié et plus fraternel (p 62) ne révèlent
qu'une confusion entre unité et uniformité : ce
qui va dans le sens de l'unité du monde est - disent-ils
- une chance à saisir quels que soient les risques. Mais
il est un risque que les auteurs n'envisagent pas, c'est celui
de se tromper : le malheur serait que l'Eglise catholique qu'ils
cherchent à influencer et qui a, voici quarante ans (1967),
célébré le développement des peuples
comme le nouveau nom de la paix, suive sans discernement les conseils
de ses chantres actuels. On peut déjà s'étonner
que la revue Economie et Humanisme (mars 2002) voie dans ce livre
une véritable ressource pour nourrir le débat public.
Les auteurs ne nous paraissent en effet non pas tant soucieux
d'ouvrir un débat, que de le fermer en asssénant
des certitudes au mépris de l'adversaire, fustigeant par
exemple ces années 60 où l'approche du développement
était celle d'un tiers-mondisme dévot, fait d'indignation
devant l'héritage colonial et de fascination pour la planification
socialiste (p 158) ; merci pour ces pionniers que furent, entre
autres, Louis-Joseph Lebret et René Dumont !
Un discours
chrétien qui tourne à vide
Le discours sur la foi chrétienne, exposé dans les
pages 37 à 57, dans un style qui n'échappe pas toujours
à la grandiloquence, pose d'emblée que la mondialisation
est une forme laïcisée de christianisation du monde
(p 40). Ceci paraît très contestable, en ce sens
que la mondialisation s'enracine dans les conceptions économiques
libérales des XVIII e et XIX e siècle et que celles-ci
se posent plutôt en réaction contre la tradition
chrétienne qu'en continuité avec elle. Ceci dit,
on ne voit absolument pas que les principes tirés à
juste titre de l'Evangile par les auteurs soient compatibles avec
la réalité de la mondialisation actuelle, et moins
encore du libéralisme économique dont ils se réclament.
Comment, par exemple (p 57) le primat absolu de la dignité
et de l'intégrité de la personne humaine et [la
valorisation du] rôle des corps intermédiaires en
particulier les syndicats s'accorde-t-il avec les sous-traitances
intercontinentales ? avec les ventes d'entreprises assorties de
licenciement qui sont le lot quotidien du capitalisme mondialisé
? Le respect écologique de la création est-il compatible
avec l'option pour le nucléaire civil préconisée
par les auteurs, ou avec le réchauffement de la planète,
corollaire de la croissance à l'occidentale qu'ils approuvent
? Comment l'économie peut-elle être servante de la
société quand ses exigences sont premières
? Comment l'option préférentielle pour les pauvres peut-elle
s'accommoder du fait que, pour les auteurs, la parole du tiers-monde
sorte exclusivement de la bouche de ses gouvernants ? (voir p
62) Comment enfin peut-on prôner des résistances,
celle des chrétiens en particulier (p 31) tout en encourageant
le processus qui les rend nécessaires !
Le discours selon lequel on ne met pas assez en valeur cette chance
extraordinaire que représente, pour l'universalisme chrétien,
la progressive unification du monde [ par la globalisation] (p
175) introduit une confusion grave entre ces deux notions. Il
n'a pas manqué de clercs pour croire à une telle
chance pour l'Eglise au temps des conquistadors ou de l'expansion
coloniale du XIX e siècle... L'universalisme en question
finit d'ailleurs par révéler son européocentrisme
fondamental : Les Européens s'efforcent d'ouvrir le chemin
d'une compatibilité entre les deux phénomènes
[de mondialisation et d'identification politique et culturelle].
L'expérience n'est pas à son terme et des rechutes
sont toujours possibles. Est-elle transposable ? Nous l'ignorons
mais nous l'espérons. Notre conviction est que la tâche
principale en ce XXIe siècle sera de tenter une transposition
du même effort à l'échelle mondiale (p 197-8).
Sans même critiquer ce qu'une telle conviction peut avoir
de choquant pour la culture des autres, est-il raisonnable de
la fonder sur une incertitude ?
Un autre
son de cloche
Bien que le livre d'Albert Rouet, évêque de Poitiers
soit antérieur à celui des auteurs précédents,
il semble qu'ils ne l'aient pas lu avant de rédiger le
leur. Ils y auraient trouvé en effet qu'un des artifices
les plus graves de la mondialisation actuelle gît dans sa
capacité à se présenter comme une organisation
inévitable (p 36), travers dans lequel ils donnent à
plein, non moins que cet autre : tenir la mondialisation pour
un fait émergent dont il suffirait ensuite de rectifier
les erreurs et d'adoucir les abus par des exhortations spirituelles
est une lecture foncièrement matérialiste, puisqu'elle
se contente sans examen de corriger les conséquences d'un
phénomène (p 19). A l'inverse, Albert Rouet insiste
pour qu'on resitue les choses dans une histoire, ce qui permet
d'en recueillir les leçons essentielles : d'une part, la
mondialisation fonctionne par exclusion (p 10), d'autre part,
tandis que le Nord a voulu la mondialisation, le Sud la subit,
en même temps qu'il est invité à la vouloir
; à cette dernière phrase, citation d'Ignacio Ramonet,
il conviendrait d'ajouter que le Sud n'est plus exclusivement
au Sud, mais que l'exclusion se développe aussi de notre
côté du fleuve...
La mondialisation procède d'un esprit, celui de suprématie
(p 24). Or la Bible condamne sans réserve tout universalisme
par diffusion et imposition d'une seule culture (p 29), tandis
que la mondialisation actuelle, au nom de ses succès techniques
laisse penser que ses capacités industrielles, informatiques,
financières, forment une culture exportable à l'identique
en tout point de la planète (p 38). La relation interpersonnelle,
fondement d'un véritable universel, suppose d'abord un
vide (p 30). J'ai besoin de la vérité de l'autre,
disait et écrivait comme en écho Pierre Claverie,
l'évêque martyr d'Oran...
Au vu de ces excellents préalables, je regrette un peu
que l'ouvrage se termine sur la préconisation de trois
combats d'ordre macroéconomique qui, bien que préconisés
avec une certaine efficacité médiatique par l'association
ATTAC ne sont pas, me semble-t-il, ceux sur lesquels devrait -
à mon sens - se mobiliser prioritairement l'Eglise de ce
temps (p 42-43) : la remise de la dette du Tiers Monde, la taxation
des mouvements de capitaux, l'humanisation des conditions de travail
dans les contrats de production Nord-Sud. Non qu'ils n'aient pas
d'importance - en dépit de l'ambiguïté qu'ils
peuvent comporter - mais je crois qu'étant donné
sa présence en de nombreux pays du monde, Nord et Sud,
l'Eglise serait bien placée pour encourager une action
plus proche et plus enracinée. Il y a en effet une solide
tradition judéo-chrétienne selon laquelle le monde
ne se renouvelle pas à partir des décisions des
riches, mais à partir des options des pauvres et des exclus
( voir par exemple le Magnificat, les Béatitudes et les
textes du Premier testament dont ils s'inspirent). Il ne s'agit
pas de se pencher sur les pauvres, comme de simples récipiendaires,
fussent-ils revêtus d'une option préférentielle
en leur faveur, mais de les considérer comme acteurs. Cette
option est mise en oeuvre dans bien des contextes où oeuvrent
des Eglises chrétiennes, par des personnes qui leur appartiennent
ou qui, souvent, communiquent avec elles. Il y aurait fort à
faire pour que circule l'information entre ces personnes, pour
que les résistances et combats locaux innombrables qu'elles
accompagnent soient mieux connus et puissent ainsi se multiplier,
s'appuyer les uns sur les autres, enfin trouver leur dénominateur
commun. Une expérience avait été tentée
dans ce sens, dans les années 75, à l'initiative
d'Américains du Sud soutenus par leurs évêques
(pour une société dépassant les dominations)
; elle fut malheureusement stoppée...
Une copie
à revoir
L'engagement de nombre éminents de l'Eglise catholique
dans la logique du développement qui, en 1967, au temps
de Populorum progressio, n'avait rien de choquant, nous paraît
devoir être aujourd'hui revisité et questionné.
Premièrement, le développement et son corollaire
actuel, la mondialisation, apparaissent comme un regard porté
prioritairement sur la richesse et la puissance. L'Evangile qui
condamne clairement celles-ci nous invite à la conversion,
ce qui signifie exactement changer la direction de notre regard
: une des fonctions premières de la foi est de remettre
en cause les certitudes. Il serait grave que ce qu'il y a de plus
pur et généreux dans la société de
notre temps ne puisse se reconnaître dans l'Eglise. En second
lieu, le développemment, affirmation d'un progrès
inéluctable, ferme les yeux sur les catastrophes de notre
temps et celles à venir. Or l'Evangile ne nie pas les catastrophes
possibles, mais nous apprend à les vivre (voir, entre autres
textes, Lc 21, 25-28), en nous donnant la force de vivre au-delà,
sans nous bercer d'illusions.
les citations des ouvrages sont en italique.
(1) par exemple lors du colloque
Défaire le développement -Refaire le monde... de
mars 2002 au palais de l'UNESCO, à Paris, ou dans l'article
d'Edgar Morin : "...nous défaire du terme de développement
même amendé ou amadoué en développement
durable, soutenable ou humain. L'idée de développement
a toujours comporté une base technique-économique
, mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu.
Elle suppose de façon implicite que le développement
techno- économique est la locomotive qui entraîne
naturellement à sa suite un développement humain
dont le modèle accompli et réussi est celui des
pays réputés développés, autrement
dit occidentaux." in Le Monde du 26 mars 2002.
(2) Aminata D. Traoré, L'étau - l'Afrique dans un
monde sans frontières Babel 1999.