Des catholiques et la mondialisation
(juin 2002)

par François de Ravignan

 

Note de lecture des ouvrages Notre foi dans ce siècle de Michel Albert, Jean Boissonnat, Michel Camdessus, ARLEA, Paris, 2002 ; Faut-il avoir peur de la mondialisation ? d'Albert Rouet, DDB, 1999.


Les auteurs de Notre foi dans ce siècle sont Michel Camdessus, ancien directeur du FMI et actuellement membre du Conseil pontifical Justice et paix du Vatican, président des Semaines sociales de France. Michel Albert est un économiste connu, ex-conseiller de la Banque de France. Quant à Jean Boissonnat, il est journaliste (il a écrit notamment dans La Croix). Tous trois ont fait carrière dans les instances politico-administratives de la France des années cinquante : ils se réfèrent volontiers aux "trente glorieuses" qu'ils semblent admirer sans réserve, ces années d'après guerre qui ont été inaugurées par le Plan Marshall et ont pour eux (p 14) conjugué la croissance économique et la justice sociale (1). Ils se déclarent chrétiens, de confession catholique.

De quelle foi s'agit-il ?

Le titre du livre Notre foi dans ce siècle est ambigu, peut-être volontairement : la foi dont il est question est-elle la foi chrétienne (dont les auteurs disent qu'elle éclaire leur vie p 17), confrontée à ce siècle, ou une foi dans les destinées de ce vingt-et-unième siècle commençant ? Finalement, il semble que les auteurs envisagent que l'une et l'autre puissent coïncider... Un projet s'exprime en tout cas dès les premières pages, celui de moraliser, au XXI e siècle, la mondialisation amorale héritée du XX e (p 8). En dépit de cette "amoralité", les auteurs nous annoncent d'emblée que le monde va mieux, bien mieux même. La démocratie n'a jamais autant progressé. Exemples cités : l'Amérique Latine ; les pays de l'ex-camp communiste ; nombreux pays d'Asie ou d'Afrique (p 21)... ce qui paraît contradictoire avec le fait reconnu cependant par les auteurs que le nombre de pauvres augmente (p 25) ou que les inégalités - selon une étude des Nations-Unies citée par les auteurs eux-mêmes - se sont accrues dans quarante-cinq pays et ont diminué seulement dans seize entre 1950 et 90 (p 120). Ailleurs, ils constatent l'opposition entre une minorité de riches et [la] foule croissante des pauvres (p 155). Mais tout ceci tiendrait, selon eux, à ce que le bien public mondial n'est pas pris en charge par une gouvernance mondiale, issue d'une démocratie participative qui devrait se mondialiser au même rythme que l'économie (p 29)...


Or, quand on voit ne serait-ce que la difficulté à faire une Europe politique, et celle, non moindre, à ce que les valeurs de la démocratie soient respectées dans ce processus, on imagine assez bien que cela ne se fera pas tout seul, a fortiori à l'échelle mondiale ! Il reste d'ailleurs à se demander s'il n'y a pas une contradiction entre l'hypothèse d'une mondialisation créant une dépendance accrue à l'égard du marché et la pratique d'une démocratie qui suppose un minimum d'autonomie. Par exemple, quelle démocratie est possible pour les producteurs de coton de l'Afrique de l'Ouest dont la vie quotidienne dépend d'un cours mondial qui leur échappe totalement ? ou pour les ouvriers agricoles journaliers d'Andalousie, soumis au chômage périodique voire permanent ?


Croissance et développement

La nécessité d'une croissance continue et extensive au monde entier n'est pas mise en doute, elle est l'article de foi numéro un : en somme il faut continuer comme avant mais éponger les bavures : le chapitre qui prétend répondre aux problèmes posés et qui s'intitule Prendre en mains la mondialisation, débute par ce poncif, dont nos Organisations internationales et, à leur suite, nos medias ont ad nauseam fait usage, selon lequel jamais, dans l'histoire de l'humanité, nous n'avons eu autant de potentialités intellectuelles, scientifiques et économiques qu'aujourd'hui pour vaincre nos maux ataviques : la faim, la guerre, l'exclusion de l'Autre et l'oppression. De tels moyens existent en effet, mais ils ne sont nullement orientés à la fin que préconisent, après tant d'autres, les auteurs ; pour vaincre nos maux ataviques, il faudrait commencer par le vouloir, c'est-à-dire donner la priorité non à la croissance, mais à la lutte contre ces fléaux. Donnons un simple exemple de cette nouvelle contradiction : nombreux sont les chercheurs qui ont constaté que les révolutions vertes, en Inde notamment, si elles ont nettement accru la production agricole, n'ont pas fait reculer la faim dans ses manifestations quotidiennes.


Allant de pair avec la croissance, le concept de développement est partout utilisé de façon péremptoire dans l'ouvrage, comme s'il faisait partie des acquis philosophiques de toute l'humanité. Ce développement là passe par l'ouverture des économies, leur intégration aux courants d'échange de la mondialisation et non par la recherche frileuse de modèles d'une prétendue croissance autocentrée (p 159). Penser autrement relève de la résignation sceptique ou cynique (p 24), même à l'heure où le consensus concernant le développement commence à être sérieusement remis en question (). Injure, inconsciente nous l'espérons, à ceux qui, entre autres en Afrique, essaient, comme Aminata D.Traoré, ancienne ministre du Mali, de se distancier de ces conceptions : les réformes qui mènent tout droit au marché mondial n'ont aucun rapport avec les besoins fondamentaux et les attentes des Africains. La démocratie bute dès lors et encore une fois contre le "non-choix" (2).


Dans ces conditions les espoirs que soulèvent les auteurs de voir la globalisation favoriser l'avènement d'un monde unifié et plus fraternel (p 62) ne révèlent qu'une confusion entre unité et uniformité : ce qui va dans le sens de l'unité du monde est - disent-ils - une chance à saisir quels que soient les risques. Mais il est un risque que les auteurs n'envisagent pas, c'est celui de se tromper : le malheur serait que l'Eglise catholique qu'ils cherchent à influencer et qui a, voici quarante ans (1967), célébré le développement des peuples comme le nouveau nom de la paix, suive sans discernement les conseils de ses chantres actuels. On peut déjà s'étonner que la revue Economie et Humanisme (mars 2002) voie dans ce livre une véritable ressource pour nourrir le débat public. Les auteurs ne nous paraissent en effet non pas tant soucieux d'ouvrir un débat, que de le fermer en asssénant des certitudes au mépris de l'adversaire, fustigeant par exemple ces années 60 où l'approche du développement était celle d'un tiers-mondisme dévot, fait d'indignation devant l'héritage colonial et de fascination pour la planification socialiste (p 158) ; merci pour ces pionniers que furent, entre autres, Louis-Joseph Lebret et René Dumont !

Un discours chrétien qui tourne à vide

Le discours sur la foi chrétienne, exposé dans les pages 37 à 57, dans un style qui n'échappe pas toujours à la grandiloquence, pose d'emblée que la mondialisation est une forme laïcisée de christianisation du monde (p 40). Ceci paraît très contestable, en ce sens que la mondialisation s'enracine dans les conceptions économiques libérales des XVIII e et XIX e siècle et que celles-ci se posent plutôt en réaction contre la tradition chrétienne qu'en continuité avec elle. Ceci dit, on ne voit absolument pas que les principes tirés à juste titre de l'Evangile par les auteurs soient compatibles avec la réalité de la mondialisation actuelle, et moins encore du libéralisme économique dont ils se réclament. Comment, par exemple (p 57) le primat absolu de la dignité et de l'intégrité de la personne humaine et [la valorisation du] rôle des corps intermédiaires en particulier les syndicats s'accorde-t-il avec les sous-traitances intercontinentales ? avec les ventes d'entreprises assorties de licenciement qui sont le lot quotidien du capitalisme mondialisé ? Le respect écologique de la création est-il compatible avec l'option pour le nucléaire civil préconisée par les auteurs, ou avec le réchauffement de la planète, corollaire de la croissance à l'occidentale qu'ils approuvent ? Comment l'économie peut-elle être servante de la société quand ses exigences sont premières ? Comment l'option préférentielle pour les pauvres&nbsppeut-elle s'accommoder du fait que, pour les auteurs, la parole du tiers-monde sorte exclusivement de la bouche de ses gouvernants ? (voir p 62) Comment enfin peut-on prôner des résistances, celle des chrétiens en particulier (p 31) tout en encourageant le processus qui les rend nécessaires !


Le discours selon lequel on ne met pas assez en valeur cette chance extraordinaire que représente, pour l'universalisme chrétien, la progressive unification du monde [ par la globalisation] (p 175) introduit une confusion grave entre ces deux notions. Il n'a pas manqué de clercs pour croire à une telle chance pour l'Eglise au temps des conquistadors ou de l'expansion coloniale du XIX e siècle... L'universalisme en question finit d'ailleurs par révéler son européocentrisme fondamental : Les Européens s'efforcent d'ouvrir le chemin d'une compatibilité entre les deux phénomènes [de mondialisation et d'identification politique et culturelle]. L'expérience n'est pas à son terme et des rechutes sont toujours possibles. Est-elle transposable ? Nous l'ignorons mais nous l'espérons. Notre conviction est que la tâche principale en ce XXIe siècle sera de tenter une transposition du même effort à l'échelle mondiale (p 197-8). Sans même critiquer ce qu'une telle conviction peut avoir de choquant pour la culture des autres, est-il raisonnable de la fonder sur une incertitude ?

Un autre son de cloche

Bien que le livre d'Albert Rouet, évêque de Poitiers soit antérieur à celui des auteurs précédents, il semble qu'ils ne l'aient pas lu avant de rédiger le leur. Ils y auraient trouvé en effet qu'un des artifices les plus graves de la mondialisation actuelle gît dans sa capacité à se présenter comme une organisation inévitable (p 36), travers dans lequel ils donnent à plein, non moins que cet autre : tenir la mondialisation pour un fait émergent dont il suffirait ensuite de rectifier les erreurs et d'adoucir les abus par des exhortations spirituelles est une lecture foncièrement matérialiste, puisqu'elle se contente sans examen de corriger les conséquences d'un phénomène (p 19). A l'inverse, Albert Rouet insiste pour qu'on resitue les choses dans une histoire, ce qui permet d'en recueillir les leçons essentielles : d'une part, la mondialisation fonctionne par exclusion (p 10), d'autre part, tandis que le Nord a voulu la mondialisation, le Sud la subit, en même temps qu'il est invité à la vouloir ; à cette dernière phrase, citation d'Ignacio Ramonet, il conviendrait d'ajouter que le Sud n'est plus exclusivement au Sud, mais que l'exclusion se développe aussi de notre côté du fleuve...


La mondialisation procède d'un esprit, celui de suprématie (p 24). Or la Bible condamne sans réserve tout universalisme par diffusion et imposition d'une seule culture (p 29), tandis que la mondialisation actuelle, au nom de ses succès techniques laisse penser que ses capacités industrielles, informatiques, financières, forment une culture exportable à l'identique en tout point de la planète (p 38). La relation interpersonnelle, fondement d'un véritable universel, suppose d'abord un vide (p 30). J'ai besoin de la vérité de l'autre, disait et écrivait comme en écho Pierre Claverie, l'évêque martyr d'Oran...


Au vu de ces excellents préalables, je regrette un peu que l'ouvrage se termine sur la préconisation de trois combats d'ordre macroéconomique qui, bien que préconisés avec une certaine efficacité médiatique par l'association ATTAC ne sont pas, me semble-t-il, ceux sur lesquels devrait - à mon sens - se mobiliser prioritairement l'Eglise de ce temps (p 42-43) : la remise de la dette du Tiers Monde, la taxation des mouvements de capitaux, l'humanisation des conditions de travail dans les contrats de production Nord-Sud. Non qu'ils n'aient pas d'importance - en dépit de l'ambiguïté qu'ils peuvent comporter - mais je crois qu'étant donné sa présence en de nombreux pays du monde, Nord et Sud, l'Eglise serait bien placée pour encourager une action plus proche et plus enracinée. Il y a en effet une solide tradition judéo-chrétienne selon laquelle le monde ne se renouvelle pas à partir des décisions des riches, mais à partir des options des pauvres et des exclus ( voir par exemple le Magnificat, les Béatitudes et les textes du Premier testament dont ils s'inspirent). Il ne s'agit pas de se pencher sur les pauvres, comme de simples récipiendaires, fussent-ils revêtus d'une option préférentielle en leur faveur, mais de les considérer comme acteurs. Cette option est mise en oeuvre dans bien des contextes où oeuvrent des Eglises chrétiennes, par des personnes qui leur appartiennent ou qui, souvent, communiquent avec elles. Il y aurait fort à faire pour que circule l'information entre ces personnes, pour que les résistances et combats locaux innombrables qu'elles accompagnent soient mieux connus et puissent ainsi se multiplier, s'appuyer les uns sur les autres, enfin trouver leur dénominateur commun. Une expérience avait été tentée dans ce sens, dans les années 75, à l'initiative d'Américains du Sud soutenus par leurs évêques (pour une société dépassant les dominations) ; elle fut malheureusement stoppée...

Une copie à revoir

L'engagement de nombre éminents de l'Eglise catholique dans la logique du développement qui, en 1967, au temps de Populorum progressio, n'avait rien de choquant, nous paraît devoir être aujourd'hui revisité et questionné. Premièrement, le développement et son corollaire actuel, la mondialisation, apparaissent comme un regard porté prioritairement sur la richesse et la puissance. L'Evangile qui condamne clairement celles-ci nous invite à la conversion, ce qui signifie exactement changer la direction de notre regard : une des fonctions premières de la foi est de remettre en cause les certitudes. Il serait grave que ce qu'il y a de plus pur et généreux dans la société de notre temps ne puisse se reconnaître dans l'Eglise. En second lieu, le développemment, affirmation d'un progrès inéluctable, ferme les yeux sur les catastrophes de notre temps et celles à venir. Or l'Evangile ne nie pas les catastrophes possibles, mais nous apprend à les vivre (voir, entre autres textes, Lc 21, 25-28), en nous donnant la force de vivre au-delà, sans nous bercer d'illusions.

les citations des ouvrages sont en italique.


(1)
par exemple lors du colloque Défaire le développement -Refaire le monde... de mars 2002 au palais de l'UNESCO, à Paris, ou dans l'article d'Edgar Morin : "...nous défaire du terme de développement même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain. L'idée de développement a toujours comporté une base technique-économique , mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu. Elle suppose de façon implicite que le développement techno- économique est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite un développement humain dont le modèle accompli et réussi est celui des pays réputés développés, autrement dit occidentaux." in Le Monde du 26 mars 2002.


(2) Aminata D. Traoré, L'étau - l'Afrique dans un monde sans frontières Babel 1999.