Article non daté, probablement de 1977 ou 78, sur la viticulture et l'élargissement de l'Europe.
Je ne sais si cet article est finalement paru - il avait été soigneusement corrigé - ni si il avait été commandé, ni à quelle publication il était destiné. Toujours est-il qu'il a été écrit à une époque dont je me souviens bien, car c'est celle de manifestations graves dans la France du Midi (drame de Montredon-les-Corbières le 4 mars 1976) et qu'au début de cette même année, nous voyagions avec René Dumont dans cette région pour commencer notre livre commun Nouveaux voyages dans les campagnes françaises.
Notre point de vue sur la viticulture, exprimé dans ce livre, est intéressant à comparer avec celui de François, car nous imaginions qu'il y avait des solutions possibles au problème de surproduction et de concurrence. La suite des évènements a plutôt donné raison à François Partant, pour qui il n'y a pas de solution dans le cadre du "système", le réencépagement apparaissant comme un palliatif susceptible de retarder les crises, non de les enrayer. La question viticole dans le Midi n'est toujours pas résolue, sinon par la force des choses, à savoir le départ des viticulteurs âgés non remplacés et dont les vignes sont, par conséquent arrachées, voire abandonnées.
L'agriculture - écrit François Partant -
est un secteur exploité. Elle participe en position
dominée à un mode d'enrichissement essentiellement
absurde, qui implique une constante augmentation du capital et
de la production par tête, mais au détriment du travailleur
ou du producteur. C'est ce mode d'enrichissement qui condamne
le Midi viticole. Mieux que quiconque ( mieux que les économistes
et que les politiques), mes paysans méridionaux le savent.
Mais comment pourraient-ils s'opposer à une dynamique économique
que le Capital provoque, que l'Etat se doit de favoriser, à
laquelle chacun contribue par son activité professionnelle
et qui satisfait le plus grand nombre ? Ils cherchent alors des
solutions à leur appauvrissement, sans mettre en question
le mode d'enrichissement qui l'explique...
François continue en louant les autonomistes occitans qui refusent de participer à ce mode d'enrichissement. Je ne sais où il les a rencontrés ni comment ils s'y prenaient pous exprimer - dans leur vie quotidienne - ce refus de participer. Car je ne connais guère ici de "Diogène" viticulteur ! Je ne suis pas sûr non plus que les viticulteurs méridionaux - même s'il sont sensibles à l'injustice de leur condition, l'analyseraient dans les mêmes termes.
Je retiens cependant de cet article deux idées principales.
La première est qu'il contient une nette prise de parti protectionniste : la législation viticole française... permettait à tous les viticulteurs de vivre de leur travail. Depuis 1971, elle ne peut plus leur assurer cette subtile protection.
La deuxième est cette réflexion sur le mode d'enrichissement absurde. Y a-t-il eu dans l'histoire un autre mode d'enrichissement ? Certes oui : cela a existé dans l'agriculture, à travers l'exploitation pure et simple du travail des autres par les détenteurs du sol.
Sans remonter jusqu'au servage, il y a eu, plus près de nous, des formules de partage des fruits extrêmement inéquitables entre propriétaires et locataires du sol. Cela enrichissait son monde, notamment au XVIII e siècle, par les redevances en argent et en nature et la vente des denrées alimentaires dans les villes en expansion : avec quoi croit-on que furent construits ou embellis ces châteaux qui ornent aujourd'hui notre patrimoine ? Etait-ce moins absurde que le mode d'enrichissement actuel ? C'était injuste en tout cas car, si cela ne détruisait pas la nature , cela abrégeait ou supprimait bien des vies humaines par la misère...
Le mode d'enrichissement capitaliste qui
a succédé au vieux mode d'enrichissement, étant
plus rapide et plus efficace, a eu l'avantage - du moins dans
nos pays et dans les époques les plus récentes -
d'intégrer la grande masse des gens, d'où il résulte
- comme le fait remarquer François Partant - qu'il s'en
satisfont. Mais, de fait, le système se révèle
aujourd'hui non seulement injuste, à cause des gens qu'il
élimine en nombre de plus en plus grand et des dégâts
qu'il provoque dans l'environnement, mais véritablement
absurde, car destructeur de ses propres bases. Et c'est dans l'agriculture,
qui historiquement a été la première à
en souffrir que, logiquement cette contre-productivité
du système se révèle d'abord aujourd'hui.
Ceci dit, à mon avis, on ne peut pas condamner le "système,
le "mode d'enrichissement", sans condamner l'enrichissement
lui-même, la richesse elle-même, l'appétit
de richesse (ce qu'a fait d'ailleurs François Partant,
dans sa vie comme dans son oeuvre). Mais alors que faire ? Est-il
possible de faire de cette condamnation de la richesse un objectif
social et surtout de le réaliser ? La contrainte qui pesait
dans les pays de l'Est n'a pas extirpé l'appétit
de richesse, ni même empêché les abus, du temps
même où était censé régner le
socialisme.
Et pourtant, comme le disent aujourd'hui les Allemands originaires de l'Est : alles war nicht schlecht in der DDR, tout n'était pas mauvais..., notamment le travail pour tous, les bas prix des denrées de base, l'absence de misère physique ou de mendicité. Mais la contrainte était insupportable, avec la dénonciation toujours possible, la méfiance constante...
L'échec du capitalisme n'est peut-être
pas encore assez évident chez nous pour donner envie au
plus grand nombre d'inventer autre chose, encore moins pour se
rendre compte que c'est l'appétit d'enrichissement lui-même
qui est à mettre en question. On peut difficilement du
reste envisager un consensus global sur ce point, ou imaginer
de convertir la société tout entière. Il
faudra donc trouver des niveaux de contrainte supportables et
surtout les assortir des structures démocratiques qui les
fassent admettre. Tout est à inventer dans ce domaine!...