Texte d'une conférence prononcée à l'ENSAT de Toulouse le mardi 12 octobre 2004.
O. D'où je parle
Je remercie Annie Ouin de m'avoir proposé
de faire cette conférence sur le thème de l'état
d'urgence en agriculture à l'occasion de ma venue à
l'ENSAT pour un travail de terrain avec ses étudiants sur
le canton d'Aurignac, où nous devons nous rendre à
partir de demain.
Je demeure sur mon terrain de travail dans un petit village du
département de l'Aude depuis un peu plus de vingt ans.
Au départ j'y étais essentiellement en raison de
mon intérêt pour le mouvement néo-rural, important
dans cette région, et que j'ai eesayé d'accompagner
par une série d'études qui ont donné lieu
par la suite à la publication d'un livre l'Avenir d'un
désert. Dans la suite de ces préoccupations,
je fais partie d'une association fondée il y a cinq ans
ADEAR 11 qui a pour but d'accopmpagner des candidats à
l'agriculture, dans des conditions de superficie et de disponibilités
monétaires qui ne leur permettent pas d'avoir accès
aux aides des collectivités publiques. Je m'intéresse
enfin de très près au mouvement de l'après-développement
qui s'est illustré en 2002 par un colloque à l'UNESCO
organisé par l'association La Ligne d'Horizon. Mes expériences
africaines avant 1980, européennes (en Allemagne) et plus
récemment en Inde 2003 et 2004 (étudiants, dont
ENSAT William Loweluck et Léa Graafland, Stéphane
Augros) m'ont amené à considérer que l'urgence,
en ce qui concerne l'agriculture, n'est pas une question réservée
à quelques nations pauvres et considérées
comme retardataires, mais que c'est une question qui nous regarde
tous. C'est pourquoi, j'ai eu un petit regret du titre que nous
avons choisi qui peut prêter à ambiguïté.
Je crois en effet qu'on peut affirmer sans exagérer aucunement
que l'agriculture du monde est en état d'urgence
1. Tableau d'ensemble
Mais avant de parler de l'agriculture dans
le monde nous allons nous mettre en face de la situation générale
des agriculteurs.
| Population totale monde |
6,1 milliard |
| Nord Sud dont |
Chine Inde |
1,2 4,9 1,3 1,1 |
| Population active (PA) monde | 2,6 milliard |
| dont dont dont |
Nord Sud PAA Nord Sud Inde |
0,4 2,2 1,3 milliard 0,020 (5% de PA) 1,280 (60 % de PA) 0,270 (1/5e total mondial) |
| Moyens de travail : |
| PAA travaillant avec | tracteur : animaux : bras : |
20 millions 300 millions 1 milliard |
Nous constatons d'abord en passant que les ressortissants
des pays industrialisés du Nord sont très minoritaires,
un peu plus du sixième de la population mondiale : la seule
population de l'Inde représente presqu'autant qu'eux tous.
Ensuite, la population active agricole du Sud est la moitié
de la population active totale du monde : un homme sur deux est
un paysan du Sud (ajoutons, pour corser les choses, qu'un paysan
sur cinq est un Indien). Je faisais déjà cette constatation
en 1975 et cette proportion n'a pas changé depuis, en raison
de l'expansion démographique qui a provoqué une
augmentation de la population rurale et même agricole en
dépit de l'exode vers les villes et de l'expansion énorme
de celles-ci (beaucoup de gens s'imaginent que partout dans le
monde, l'exode vers les villes fait diminuer la population rurale
et agricole comme c'était le cas chez nous de 1850 à
1975. Ce n'est pas vrai ; en voici deux exemples d'une situation
tout à fait générale dans les pays encore
moyennement industrialisés ; en Turquie, la population
active agricole et le nombre des exploitations ont augmenté
jusqu'en 1995, tandis que la population urbaine passait en vingt
ans de 17 à 42 millions. Au Nigeria, dans la même
période 75-95, la population urbaine augmente de près
de 30 millions (soit un triplement), tandis que les ruraux s'accroissent
de près de 20 millions (population totale 112 millions
en 95).
Essayons maintenant de voir comment se répartit la production
en fonction des catégories précédentes de
population active, tractorés (T), attelés(A), manuels(M).
Pour simplifier, nous ne parlerons que de la production céréalière,
à savoir environ 2 milliards de tonnes par an :
|
|
|
|
|
|
|
T 20 |
|
humains 350 animaux 350 PI export 200 |
|
A 240 |
|
||
|
M 1000 |
|
humains 1300 PNI |
(PI= pays industrialisés,
PNI, non industrialisés)
Ce petit modèle, un peu schématique et simplifié,
j'en conviens, a l'avantage de nous faire saisir que les attelés
porduisent autant que les tractorés, mais avec une productivité
apparente quinze fois moindre ; que les manuels produisent moins
de la moitié des attelés, mais avec une productivité
dix fois moindre, donc 150 fois inférieure à celle
des tractorés.
L'idée qui a prévalu jusqu'ici dans les politiques
agricoles est d'amener les agriculteurs à augmenter leur
productivité par la modernisation. Constatons d'abord l'incapacité
des actuels tractorés à nourrir le monde. Il faudrait
pour cela qu' ils doublent leur production, alors que leur nombre
décroît et que les rendements ont atteint des niveaux
difficilement dépassables. Et que ferait-on des agriculteurs
surnuméraires ? On peut faire la même réflexion
dans le cas où 30 millions d'agriculteurs supplémentaires
se mécaniseraient dans les pays du Sud et assureraient
ainsi l'équivalent de la consommation mondiale On peut
enfin constater qu'augmenter de 10 % la production des deux dernières
catégories donnerait davantage qu'augmenter de la même
proportion celle de la première et aurait l'avantage de
donner une production mieux répartie et de coûter
beaucoup moins en intrants, donc en consommation énergétique
et en pollution.
Mais nous allons voir que ce type de solution n'est pas celle
qui est généralement préconisée. A
l'inverse on voit du côté des pays industrialisés
s'accumuler des surplus invendables, se développer la pollution,
sans parler du surtravail des agriculteurs. Du côté
des paysans du Sud on voit s'étendre une triple exclusion
: des terres (par exemple au Brésil ou en Andalousie),
du travail (paysans sans terre de l'Inde), du marché (importations
céréalières en Afrique). Voilà pourquoi
l'agriculture peut être dite partout en situation d'urgence.
2. L'agriculture dans la révolution industrielle chez nous
Pour comprendre pourquoi il en est ainsi
il nous faut faire un détour par l'histoire des deux derniers
siècles, c'est-à-dire celle de l'extension de la
civilisation industrielle. Dès l'origine, en Grande-Bretagne
comme en France, celle-ci a engendré une baisse des prix
agricoles qui se poursuit encore aujourd'hui (et même s'accentue)
et peut être considérée comme le moteur essentiel
des politiques agricoles internationales. Vers 1850, en France,
l'alimentation représentait l'essentiel de la dépense
des ménages populaires, les plus nombreux. Faire baisser
les prix agricoles permettait donc de maintenir les salaires au
plus bas et donc de préserver les investissements d'une
industrie en pleine expansion. Cette baisse de prix, obtenue par
les possibilités nouvelles d'importation des " pays
neufs " est l'unique cause de l'exode rural et de la mécanisation-chimisation
de l'agriculture occidentale : il est inconscient ou mensonger
de parler de l'attirance de la ville pour les paysans ou du souci
des industriels d'alléger la peine des agriculteurs. On
peut se demander aujourd'hui pourquoi cette baisse de prix est
toujours préconisée, alors que l'alimentation ne
représente plus que 20% de nos budgets. C'est qu'il est
essentiel pour le type d'économie qui est le nôtre
de poursuivre la fuite en avant industrielle, de diversifier les
consommations sans trop augmenter les salaires. Par ailleurs s'est
constitué depuis les années soixante un énorme
secteur industriel, celui des IAA, qui est directement en rapport
avec la consommation et pèse sur les prix des produits
agricoles, notamment grâce aux possibilités de concurrence
que donne l'ouverture des marchés.
Il serait mal élevé de ne pas commencer par balayer
devant sa porte Aussi les premières agricultures en état
d'urgence, voire sinistrées, dont nous parlerons sont les
nôtres. En 2001, le ministre français de l'agriculture
déclarait qu'il serait catastrophique de voir se réduire
à 300.000 le nombre des exploitations françaises.
A l'époque, il y avait 250 000 exploitations marginales,
produisant environ 5% de la production. Les autres 95 % étaint
produits par une centaine de milliers d'agrimanagers et environ
300 000 exploitations familiales, chacune de ces catégories
produisant environ la moitié de la production. L'élimination
en cours de la dernière catégorie se traduirait
probablement, si elle se poursuit, par une baisse quantitative
de la production, car il est impensable que les agrimanagers doublent
leur production sans une difficile augmentation de main-d'uvre.
Sur le plan qualitatif, une telle évolution entraînerait
une disparition des productions de qualité qui sont actuellement
surtout l'apanage des exploitations familiales. D'ores et déjà,
on voit tout ce que cette évolution a produit de désastreux
: spécialisation régionale abusive, pollution de
l'eau et des sols, pression foncière aggravée par
le tourisme vert, bazisse de production pour certaines régions
déjà marginalisées sur le plan industriel
(Haute-vallée de l'Aude qui produit aujourd'hui 40% de
moins qu'en 1860). Les exceptions européennes elle-mêmes
ont tendance à s'aligner sur le modèle : Danemark,
Norvège, Suisse elle-même.
3. l'agriculture dans la révolution industrielle chez les autres - dans le Tiers-monde
Les indépendances des pays afro-asiatiques
ont entraîné pour la plupart de leurs dirigeants,
formés à l'école occidentale et conseillés
par les experts de nos pays, le désir ardent de s'approprier
la révolution industrielle et ses bienfaits supposés.
Ce n'est pas le sujet du jour que de parler de l'échec
global de cette entreprise ni de ses causes générales
et structurelles, mais de ses conséquences sur l'agriculture.
L'idée a toujours prévalu d'augmenter le plus rapidement
possible la production agricole. En Afrique cela a donné
une croissance rapide des productions d'exportation, café,
coton, cacao, contrastant avec la stagnation des productions vivrières
; mais aussi de grands périmètres irrigués,
qui produisent certes, mais en se passant de la plus grande partie
des paysans. En Inde, où le souci des productions vivrières
était cependant premier, cela a donné la "
révolution verte " des années 60-70, à
savoir l'introduction de variétés améliorées,
assorties de pesticides et d'engrais chez les paysans qui pouvaient
les acquérir, à savoir les plus riches, qu'elle
a encore enrichis, tandis que les plus pauvres voyaient leur situation
aggravée, de par la baisse des prix résultant de
l'accroissement de production, et les pressions sur la terre résultant
de l'enrichissement de premiers.
Aussi
si la balance commerciale agricole s'est équilibrée,
la situation ne s'est guère améliorée sur
le plan nutritionnel. Au Tamil Nadu, où je suis allé
cet été, on compte 47 % d'enfants de moins de 5
ans malnutris et 52 % dans le milieu rural. C'est que la "
révolution verte " ne s'est guère préoccupée
des inégalités foncières qui sont un des
plus gros problèmes de l'Inde d'ajourd'hui. Dans un pays
où la moyenne de superficie utile par famille paysanne
est de 2 hectares, il n'y a guère d'ostacles sinon
une réforme agraire restée très théorique
à l'agrandissement des exploitations. Il y a de nombreux
paysans sans terre, 20 % dans un village, 90 % dans un autre,
la totalité dans un troisième village où
nous avons séjourné avec nos étudiants Et
pourtant, il y a, semble-t-il en beaucoup d'endroits des terres
in,exploitées appartenant à l'Etat ou aux collectivités
locales. Nous avons pu vérifier sur place que l'achat de
tracteurs par certains propriétaires a pour résultat
le chômage forcé des ouvriers agricoles. Dans l'ensemble
de l'Etat du Tamil Nadu de 1970 à 90, la moitié
de l'emploi agricole des journaliers a été détruit
à cause du développement de la traction mécanique
qui, en outre, rend nécessaire l'agrandissement des exploitations
au détriment des autres.
Le
professeur Swaminatham qui fut un des pionniers de la révolution
verte en est devenu aujourd'hui l'ennemi juré, parlant
de " gree revolution " et fondant, aux environs de Pondicherry,
un centre de diffusion de méthodes agro-écologiques.
Il faut évoquer enfin le sort des 30 à 40 millions
de tribaux (Adivasi), vivant dans les forêts comme leurs
ancêtres depuis des siècles et qu'une loi fédérale
de 2002 permet d'expulser comme " encroachers " s'ils
ne disposent pas des titres de propriété. Les Adivasi
qui n'ont pas, sauf exception, reçu ce titre distribué
avec parcimonie par l'Etat, peuvent donc, aux termes d'une loi
scélérate, être soumis à l'expulsion,
ce qui permet à des entrepreneurs forestiers ou miniers
de prendre leur place.
4. et l'Europe ?
Je voudrais maintenant parler de ce qui
se passe à nos portes, dans les pays de l'Est récemment
rattachés à l'Union européenne, en commençant
par citer un article de 2002 qui donne le ton de l'idéologie
dominante : " des secteurs entiers de l'économie survivent
plus qu'ils ne croissent, des micro et petites exploitations de
semi-subsistance fournissent encore près de la moitié
de la production. En Roumanie la part de l'emploi agricole atteint
45 %, un niveau quasiment pré-industriel ". La grande
idée est que ces pays vont se développer à
notre image et que l'agriculture, en particulier va prendre le
train de la PAC.
Il semble qu'on ne se soit guère avisé qu'avec une
population presque quatre fois inférieure à celle
des Quinze, les PECO ont une population paysanne supérieure
d'un tiers à la nôtre, tandis que la surface moyenne
de leurs exploitations est de 6 ha contre 20. Nous avons pris
l'habitude, en France, de voir diminuer inexorablement la population
vivant de l'agriculture, laquelle ne représente plus que
2% de la population totale. Bien des économistes ont même
considéré une telle évolution comme un signe
de " développement " Or, dans les pays de l'Est,
seule la Hongrie, avec 6% d'agriculteurs, pourrait être
considérée comme proche, sur ce point, du modèle
occidental. La Slovénie et la Bulgarie avec 10 % d'agriculteurs,
la Pologne avec 20 %, la Roumanie même avec 45 % en sont
très éloignées. De plus, on constate parfois
que, depuis douze ans, la baisse des actifs agricoles s'est ralentie,
voire inversée ; je vous ai parlé tout à
l'heure de la Turquie, mais c'est aussi le cas pour la Bulgarie
et la Roumanie (deux pays qui vont rejoindre l'UE en 2007). On
nous a signalé qu'en Pologne, des gens quittent les villes
pour s'installer à la campagne, voire dans l'agriculture
s'ils le peuvent, étant donné un chômage qui
touche 20% de la population active. Situation qui pour être
alarmante, n'a rien d'exceptionnel à l'Est (19 % en Slovaquie,
18 % en Bulgarie, 14 % en Lithuanie).
En regard de cette stabilité de la population paysanne,la
production agricole et les prix sont en train de baisser sous
l'effet de la concurrence de l'Ouest. Et les mesures de limitation
de la production, quota laitiers en particulier (prévus,
par exemple, pour la Hongrie, au plus bas niveau de production
depuis 1985) risquent de créer un handicap supplémentaire,
sans parler des normes européennes auxquelles il faudra
se conformer dans un délai de trois à cinq ans.
Enfin, les agriculteurs de ces pays ne recevront dans l'ensemble
que 25 % des aides accordées à l'Ouest. C'est ainsi
qu'aux 7 millions de chômeurs de l'Europe des Quinze risquent
de s'ajouter sans grand délai les 4 millions d'actifs agricoles
dont, selon les prévisions actuelles, il faudra "
dégraisser " l'agriculture des PECO. Et si d'aucuns
s'imaginent que la croissance économique, supposée
plus rapide chez les nouveaux membres de l'Union, absorbera la
main-d'uvre agricole dans l'emploi urbain voire rural, il faut
bien reconnaître que la conjoncture actuelle ne paraît
guère bien augurer de telles espérances.
L'évolution préconisée par nos experts ne
s'applique d'ailleurs pas exclusivement aux actuels pays réunis
à l'UE. Il y a en Turquie 7 millions d'actifs agricoles,
il y en a 16 dans les autres pays d'Europe de l'Est non PECO,
enfin 11 millions dans la Fédération de Russie.
Avec les 9 millions des PECO, on arrive à un total de 43
millions d'actifs agricoles, dont la moitié au moins -
soit 21 millions, l'ordre de grandeur de la population active
totale de la France (24 millions) - serait condamnée à
l' exclusion.
Une telle évolution s'est produite en Europe de l'Ouest
en 40 ans ou même davantage (le taux de 45 % de la Roumanie
correspond à celui de la France de 1900), alors que le
développement industriel absorbait assez facilement les
transfuges du monde rural. Attend-on de nos voisins qu'ils fassent
plus vite, alors qu'on ne saura vraisemblablement pas quoi faire
des " surnuméraires " ?
5. Vers une solidarité Nord-Sud ?
Nous voyons donc que partout dans le monde
se développent des situations d'exclusion qui trouvent
leur source très largement dans les politiques agricoles.
Puisque tout le monde est menacé, logiquement tout le monde
devrait se lever pour réagir. Pourtant, on le sait, bien
peu en sont conscients, à commencer par les hommes d'Etat
qui continuent à se gargariser avec ce qu'on appelle le
développement, alors que le problème du plus grand
nombre est celui de leur survie. Instruits par une aventure séculaire
dont ils ont été, historiquement, les premiers à
souffrir, les paysans devraient logiquement être les premiers
à lutter, dans une solidarité Nord-Sud, pour infléchir
l'opinion publique et les décisions politiques. Il est
bien possible que l'après-développpement commencera
par l'agriculture, compte-tenu du fait que, dans le monde d'aujourd'hui,
les paysans sont encore, et de loin, les actifs les plus nombreux
(ce dont nous n'avons guère conscience au Nord). On voit
de fait aujourd'hui se multiplier les initiatives.